Le constat
L'amour incarné
Exode intime
Gémissements ineffables
Ma nuit dernière
Le serviteur souffrant
Exode social
Mon impavide Amour
Le donné et l’abandonné
Interrogations
Exode social suite
Non je ne vous dirais pas qui je suis
Au matin de la création nouvelle
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Le Constat
Ici, par chez nous, le Souffle Divin de toute évidence a déserté
nos vies. Plus aucune trace de Lui, nulle part. Ou plutôt, pas de trace
de Lui vivant.
Tout semble être à jamais fixé, pétrifié.
Sur la scène même où se représente et se chante encore,
immuable, ce qui jadis donna une vie au monde, tombe une cendre grise qui couvre
tout, et jusqu’à l’extinction presque totale de la Parole-Source
dont ils parlent.
Ca vieillit et qu’est-il transmis encore? Des gestes, des images. Mais
tout cela tourne à la seule tradition, pire au patrimoine ou à
la référence historique.
Ce qui fut une flamme au-dedans s’en est allé ou ne brûle
plus qu’en grand extérieur, lors de ces rituels par exemple, où
d’innombrables bougies spectacle pointillent les stades de mille feux
rouges et se consument pour une masse qui aime s’illuminer et se réchauffer
à cette couleur chaude, car il fait décidément trop froid
en dedans. Trop noir au dehors.
Tout au plus demeure intacte l’eau rituelle et tous ces gestes conservés
très précieusement, très religieusement, mais ce qui est
fixé là se meurt.
De toute façon la plupart s’en amusent ou s’en moquent.
La parole de l’amour en vérité, où demeure-t-elle
désormais?
J’ai vu et entendu : « Le dieu qui parle par le feu, c’est
lui le Verbe ! »
Le mal qui nous ronge remonte du cœur même de nos plus belles aspirations,
de nos plus belles utopies. Tout semble toujours tourner au pire. Toujours la
perversion et toujours l’oppression en place de ce qui se levait là,
pour ensuite s’éteindre d’usure violente et de pesante lassitude.
Nous désirions seulement un peu de fraternité entre nous, un peu
de bonheur pour tous. Etait-ce trop demander ? Surtout nos pères et les
pères de nos pères, qui ont beaucoup travaillé à
bâtir ce monde autrement, pour qu’il soit autre. Ils en attendaient
beaucoup. Trop. Ils ont offert leurs mains pour le salut des hommes, à
la Science leurs espoirs, travaillé ensemble sans relâche, dans
la sueur et les veilles, pour que surgisse le monde nouveau.
A qui cela a-t-il profité ? « Toujours aux mêmes ! »
disent les pessimistes.
Toujours beaucoup trop de mots. Toujours la Parole détournée,
trahie. Toujours des tromperies et des barbaries. Toujours le même rapport.
Une poignée de puissants pour une multitude de captifs ou d’égarés,
quelques centaines de riches pour des millions et des millions de misérables.
A l’échelle de la planète, une foule innombrable qui ‘‘rame’’
en vain ou qui, l’échine courbe, mendie quotidiennement son pain.
Les plus lucides de chez nous n’oublient pas ce petit quelque chose de
pire encore. Ces nantis, ces pouvoirs dont il est question, ils se savent en
être eux aussi, malgré leur vive douleur de voir que le sordide
et la sous-humanité est le lot de la plus grande masse.
Sans nous en apercevoir nous avons glissé. Nos slogans, nos paroles ne
fonctionnent plus. Nous n’y croyons plus. Nous voulions l’équité,
la fraternité, nous nous retrouvons à nous contenter des acquis,
à jouir de nos petits avantages. Et s’il le faut, nous serions
prêts à nous battre pour défendre ces quelques biens, ce
peu qui demeure de nos luttes et de nos espérances. En toute légalité
bien sûr, la grève ou le tribunal.
Pour le reste, n’allez surtout pas croire que nous oublions les malheureux.
Nous nous indignons, nous œuvrons, nous donnons. Surtout nous en parlons
beaucoup. Devoir de mémoire, d’écoute, d’ouverture
à la parole de l’autre.
Mais que faire de plus pour les autres, le quart-monde, le tiers-monde et tous
les autres ? Immense foule, énorme décalage. C’est déjà
assez difficile comme ça au quotidien, alors s’attaquer à
l’Ordre du monde, faut plus rêver. Les illusions et leurs funestes
cohortes appartiennent au siècle achevé, n’est-ce pas ?
L’homme post-post-moderne se veut réaliste comme on dit. Dans la
nécessité d’avoir à tout déconstruire de ses
illusions et de ses rêves, il réclame du possible. Mais peut-être
est-ce là l’illusion des illusions ?
En notre occident, nous avons au moins acquis des sécurités. Nous avons la Science surtout. De l’argent, une maison et toute sorte d’objets, innombrables, comme une armée, qui peuplent notre environnement et nous rassurent. Mais ce n’est pas tout, nous communiquons beaucoup. Nous avons pour cela de multiples moyens à notre disposition. Nous parlons ouvertement de tout, comme en urgence, et pas seulement dans l’intimité, en public aussi : du dernier achat surtout, de nos projets, achats encore, de l’objectif à atteindre en notre entreprise, du dernier film, et même de notre sexualité et de notre amour récent. Nous partageons aisément nos problèmes, beaucoup de notre vie. Rien de telle que la relation à l’autre pour se connaître mieux, pour avancer ensemble.
Parfois avec d’autres nous nous ‘’éclatons’’
vraiment. Enfin, presque. A y regarder de près, il y a comme une tristesse
qui enveloppe les regards, une peine aux commissures des sourires, une légère
ombre projetée tout autour. Un je-ne-sais-quoi d’absent ou qui
s’est éteint, même sur les visages les plus beaux. Demeure
en nous comme un trou, une absence. Comme une attente au fond d’un gouffre
de solitude que quelque chose arrive. Et rien n’arrive. Alors courir,
courir toujours. Et faire comme si.
Il arrive chez certains que ce manque enfle. Violemment il s’impose et
envahit leur vie de surface provocant l’effondrement du tout. Mais le
plus souvent, nous préférons l’ignorer, le tenir enfoui
à coup de doses chimiques, pour ne pas avoir à en répondre,
et nous nous replongeons aussitôt dans la course commune.
Combien de temps cela durera-t-il ? Peu importe. L’important est de tenir.
Aujourd’hui, un jour de gagné.
Les plus jeunes ont encore de la réserve. ‘’Ils y croient’’.
Heureusement ! Malgré tout ce qu’ils pressentent des obstacles
et des impasses à venir, leur vie est encore à vivre.
Il y a aussi les anciens jeunes restés jeunes. ‘’Ils en veulent’’.
Les positifs, les toujours optimistes, ceux qui échec après échec,
grâce à une énergie animale, prennent chaque fois un nouveau
départ, encore et encore. Un objectif nouveau, une nouvelle technique
à essayer. Ils font du surplace et ne le savent pas.
Puis encore ? Au hasard, tient par exemple les athées. Précieux,
rares. Car la plupart du temps ceux qui se disent athées, à y
regarder de plus près, cachent quelque part une idole qui leur procure
l’énergie indispensable et comble un vide qui leur serait sinon
intolérable.
Il y a aussi ces autres, ceux dont la course est loin d’être rectiligne
et horizontale. S’ils ont déjà fait un bout de chemin, celui-ci
ressemblerait plutôt à des montagnes russes, des hauts, mais surtout
des très creux, des trous. Vertige. Ils sentent comme un goût de
mort, de fin d’un monde en leur bouche amère.
L’inquiétude ou la résignation s’impose, parfois sous
de gaillardes apparences : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons
! »
Quoi nous a trompés ? Par quoi avons-nous été abusés
pour que nous nous soyons ainsi abîmés ? Ou pour le dire d’un
autre point de vue, qu’avait-on besoin de s’éveiller à
ce point si c’était pour en arriver à cette immense solitude
? Car il faut bien considérer la chose, malgré nos beaux jouets
technologiques et nos beaux discours, la plupart sont perdus et angoissent leur
vie durant.
Peut-être bien que la grande erreur est collective. C’est une histoire
de chaîne. Trop de maux visibles et invisibles à surmonter, trop
de mots trompeurs répandus à travers le monde. Nous y sommes comme
enchaînés, les uns les autres. Trop d’images lumineuses aussi.
Si comme on dit la lumière apporte la joie et la paix, nous en sommes
loin.
Ce qui nous maintient encore? La course. Comme une forte habitude de vie. Une inertie animale, une nécessité d’être. « S’accroître et se conserver » malgré tout. Qu’un vide apparaisse quelque part, il est aussitôt occupé, bouché, rentabilisé.
Beaucoup veulent encore aimer, partager, offrir de l’amour. Ils savent pour s’y être heurté, épuisé, que c’est difficile, qu’un mur se dresse entre leur désir d’amour et ce qu’ils arrivent à donner vraiment. Il y a tous ces empêchements, qu’ils soient d’ordre affectif, psychologique, mental ou simplement matériels ou physiques. Toutes ces manipulations et récupérations. Et cette immense suspicion : Est-ce que l’amour est possible? Tant d’illusions là-dessus. Tant de tromperies et d’argent échangé, gagné, sur la nécessité d’amour. Mais aussi beaucoup de volonté d’aimer, de besoin d’être aimé. Et le cri, toujours le même appel lancé dans la ténèbre, échappé de l’étau des cœurs, sorti malgré soi de derrière la façade ornementée coûte que coûte pour cacher la fissure. Car malheur à qui montre sa faille ! Qui ne veut plus de maquillage est aussitôt écarté, voire taillé en pièce. On veut bien communiquer, parler de tout, s’exposer, à condition de ne pas sortir du cadre, de la limite tacite au-delà de laquelle on se risque et risque les autres à la perte, à la chute et à la grande angoisse. « Si tu veux te perdre, perds-toi tout seul et ne nous dérange plus. ».
Nous nous voulions libres, nous nous découvrons plus que jamais captifs. Nos peurs, nos illusions, nous tiennent et nous plaquent au sol. Et c’est grande misère d’être ainsi devenus esclaves d’œuvres que pourtant au fond nous savons dérisoires. D’où la tristesse profonde. Mais quoi faire, quoi penser maintenant ?
Comment se départir de ce qui nous donne place et identité, de
ce quelque chose de construit ou bien gagné par nous, parfois ensemble,
au prix de tant de sacrifices et de peines, quand il devient évident
que cela a mal tourné, que l’œuvre s’est tordue, que
le résultat obtenu est trop à l’opposé de celui qui
était désiré, rêvé au départ ? A l’abîme,
au trou qui s’ouvrirait alors devant nous, nous préférons
les accommodements, les arrangements. Il n’est pas acceptable qu’une
vie, qu’une œuvre qui réclamèrent tant de tourments,
tant d’efforts, tournent au non-sens, à l’échec, au
ratage. Il faut bien que tout cela continue de servir à quelque chose.
Alors ne reste plus que le refus, l’incapacité de voir la chose
en face, pour mieux conserver, pour continuer de vivre, de progresser. Oui,
mais vers où ?
Toutes les œuvres humaines connaissent ce moment de la nécessaire
séparation. Malheureusement c’est souvent l’heure du déni,
du détournement du regard, le temps du Mensonge introduit dans le fruit
vermeil. Son heure. Ainsi, là où il faudrait trancher de l’épée,
tout passer par le feu, regarder autrement, on colmate, on arrange, on renforce.
Résister violemment, s’accrocher coûte que coûte, même
s’il faut en payer le prix. La rançon du détournement. Ce
qui naît alors a la nature de l’idole de pierre. Le vent souffle
mais elle ne chancelle pas. La pluie tombe mais l’eau qui purifie ne pénètre
plus. Plus rien ne la traverse. Plus rien n’en sort. Tout meurt par elle.
Là est le plus étonnant, car elle aspire toujours plus les cœurs,
détourne toujours plus sur elle les regards. Tous se meurent, mais personne
ne veut lâcher, car tout tient ensemble.
Malheureux ceux qui ont la marque de la bête!
A trop vouloir bien faire, nous nous sommes perdus.
Perdus nous sommes. Et tout est à reprendre, encore et encore. Pourtant
tout est déjà là en germe, pour un commencement.
Une voix crie dans le désert des âmes, ténue:
«Le Vivant vient à vous jusque dans l’abîme et vous
retourne. Je suis celui qui crie dans votre fond intime. Ecoutez! Le Vivant
vient à vous. Il est Celui qui réveille de la vallée de
la mort où vous vous êtes éteints. Il vous réveillera
du sable et de la pierre et vous connaîtrez l’événement
de la vie, l’avènement du Vivant. »
Nos mots usés, ces ossements desséchés, retrouveront de
la chair et du corps. La vallée de nos œuvres lasses sera rafraîchie
par ce souffle qui vient et qui emporte tout. C’est maintenant. Tout est
emporté. Et tout est recréé sur ce qui demeure toujours,
car le temps du Fils est un toujours maintenant nouveau. Le retour du Verbe
au présent pour la Vie.
Lui nous lève d’entre les morts.
« Laissez vos chagrins, déposez vos doutes ! Un instant épanchez-vous.
Lui descend jusque dans le trou. Cela est sûr ! »
Il vient pour la jeunesse, pour ceux qui ont besoin d’un verbe vivant
car pour eux rien n’est usé, seulement ignoré, inconnu.
Nos tourments et notre ‘‘lucidité’’ ne les concernent
pas. Ils ne peuvent encore comprendre la mort, notre mort. Ils croient la vie.
Mais ils sont trompés par des marchands de matière.
« Est-ce que ma Parole même mal entendue est pire que cette parole
de marchands pour que vous ayez honte de prononcer mes mots?
Si tout est à édifier et à entendre depuis l’autre
rive, ma parole, elle, ne passera pas, car elle est pour ceux qui sont encore
de ce côté-ci du monde quelles que soient les illusions et la violence
qui toujours l’entravent et la tordent, quelle que soit l’usure
de la rouille.
Vous qui cherchez le Royaume et Sa Justice, ne vous mettez pas en souci pour
demain, car le don sera surajouté. »
L’événement
L’événement c’est le moment de l’avènement
du Vivant
C’est immédiatement une clarté qui inonde
Ma ténèbre d’une infinie tendresse
Subitement la Lumière s’écoule
Dans le monde en moi
Qui reçoit la Lumière entend la Parole
Celle qui dès avant l’origine est
Bien avant tout commencement toute parole
Amante du tout de l’humain
Elle est le Véritable
La Relation d’amour parmi nous
L’entre-nous
Médiation tournée vers le lieu du Père
Mais
Le monde en l’homme ne la reçoit pas
Il ne l’accueille pas
La Lumière vient malgré moi et sauve ma ténèbre
Qui la reçoit est aussitôt transféré
Dans le sein du Père
Le Royaume du Fils de son effusion
Là il est recréé Enfant de Dieu
Bien-Aimé d’Amour
Qui l’éprouve ne sait plus dire ni quoi ni comment
Sans pourquoi en un éclair l’appel à la Naissance
Contemplation de Cela qui est
Par contact vivant le Souffle qui libère la Source
Plus de volonté propre le feu
Non selon les puissances qui sont dans le monde
Homicides dès le commencement
Ni
Par l’opération d’une autre parole qui n’est pas du
même lieu
Mais par ce seul toucher d’Amour
Le baiser illuminant du Bien-Aimé caché
Le Toucher d’Union
Que signifie donc cette formule, « Toucher d’union » ? De quoi s’agit-il ?
Toucher d’union.
Ceci laisse entendre qu’une union se réalise par toucher.
Union, c’est à dire un amour, un acte d’amour qui unit. Ici,
une rencontre, un contact de l’un dans l’autre.
Si c’est par touche, cela signifie aussi que cette rencontre ne dure pas.
Etat passager. Ici, un événement qui déplace par rapport
à l’habituel et met en présence d’un autre.
Il vient, Il touche. En cette touche, Ils s’unissent. Etrangeté désormais. « Celui-là n’est plus là où il croit encore être. Son monde est derrière mais il ne le sait pas encore. Son cœur lui appartient.»
Qui touche ? Rencontre entre qui et qui?
Toucher.
Une rencontre de personne à personne. Ici, un ‘‘contact réel’’,
physique, avec Amour qui est vécu et reconnu en cette expérience
comme le dieu-personne, réellement amour.
Un contact totalement subi, non pas de pur esprit à pur esprit, pas seulement,
mais ressenti physiquement, de tout le corps.
Un corps immédiatement transfiguré par imprégnation, qui
sent et goûte cette rencontre mais non selon le mode naturel habituel.
Des sens qui sentent sans sentir, des yeux qui voient sans voir, comme un corps
dans le corps, révélé par contact. Un toucher de Lui qui
enflamme immédiatement d’amour.
Union.
Une ‘‘union amoureuse’’ depuis toujours éprouvée.
Chantée depuis la nuit des temps.
La mémoire spirituelle parle ‘‘d’union mystique’’,
terme utilisé dans les traditions pour rendre compte de l’Union
à Dieu.
Mais Union à Dieu, qu’est-ce à dire ? Tout et Rien. Beaucoup
de choses se sont dites là-dessus, parfois un rien.
Est-il dit une même expérience derrière des mots et des
spéculations apparemment semblables?
Aujourd’hui toujours, certains disent avoir connu l’extase. Une
extase en Dieu, une sortie de soi, un envol. D’autres revendiquent le
droit à l’extase. Extase des sens, extase sexuelle. Tous proclament
l’Amour.
Dans la tradition chrétienne (aussi dans les orientales), on évoque
également une clarté, l’illumination.
Lumière.
Dieu de l’extase, alléluia ! La tentation est grande de vouloir
y trouver refuge. Un remède commode et parfois définitif, hélas,
à l’inquiétude existentielle qui colle à nos cellules
comme l’ombre. Car n’est-il pas dit d’un certain Dieu qu’Il
est bon et généreux pour ceux qui L’aiment ?
Et les autres alors ? Tous ces innocents broyés, toutes ces larmes qui
gâtent la terre et toute la création de trop pleuvoir, de trop
pourrir ?
Ténèbre.
On a oublié trop souvent que ces mêmes traditions rendent compte
de l’autre face du Contact avec la Lumière. La nuit sombre, la
ténèbre douloureuse, celle de l’effondrement de beaucoup
de nos illusions, de la décomposition de l’image narcissique, du
passage à une sorte d’état dépressif et même
pire, qui semble sans sortie.
Un malheur ? Les anciens parlaient eux, du long et dur, très dur temps
de la ‘‘purification’’. Mais qui se souvient de la sagesse
des aïeuls ? Ne faut-il pas aller de l’avant, soigner le moindre
signe de défaillance, ne croire qu’en la science et n’écouter
que moi ? Le savoir du grand tout au service de la seule chose d’importance,
moi. Moi plus beau, plus intelligent; le plus apte.
Pourtant ils existent ceux qui disent tout autre chose avec leur corps, dans
les gémissements. Ceux qui admettent la limite, l’échec.
Ceux qui, aujourd’hui, se savent au bout du rouleau et entrevoient ou
ont plongé dans le non-sens. Ceux qui vivent un effondrement perpétuel
en se cachant d’être aussi fragiles, aussi inadaptés, comme
on traîne sa maladie psychique à vie.
Les mots ne doivent pas nous tromper. En ce lieu commun, se vivent des épreuves et des routes toujours différentes. Lumière et Ténèbre, oui, mais chaque fois est unique. Chaque crise, chaque mort, chaque sourire. Ca en fait du monde qui vit des trucs bizarres. Vaste monde ! Et pourtant un je-ne-sais-quoi d’identique, comme en partage, pour une faiblesse humaine manifestée parmi des ‘‘surhommes’’ soi-disant « maîtres désormais de leur existence grâce aux techno-sciences. »
Dès lors, quelle voix dans le désert ? Peut-être une voix
montée du cœur même de la nuit, pour crier que peut-être
cette perte, cette chute de l’âme, cette descente dans le trou jusqu’à
la mort sans rien comprendre, sans plus rien entendre, peut signifier le Vivant
venant à nous, l’Unique.
Mais où est-elle la voix qui proclame que ceux-là sont bienheureux
de mener deuil, de gémir ainsi ?
De l’aide, ça oui ! Il y a d’innombrables spécialistes
capables de vous remettre en marche, de vous réintroduire dans l’ordre
social à coup de techniques suggestives ou de petites doses de poudre
chimique. Mais le cri en soi toujours autre, le trou sombre, l’unique,
quoi en faire ? Qui l’éclairera ?
« Je vous le dis, bienheureux ceux qui se lamentent et qui pleurent ainsi
dans la ténèbre, car la lumière est pour eux. »
Témoignage.
Dans l’infini champ du réel, voici présenté un événement
parmi d’autres :
La certitude d’avoir été touché par Dieu, d’avoir
été en contact avec une force d’amour, d’avoir fait
l’expérience lumineuse d’une rencontre bouleversante, semble
être le point commun de certains témoignages.
Ils posent question. Ces ‘‘témoins’’ souvent
silencieux sortent de milieux sociaux et culturels parfois très différents.
Si tous sont à priori des ‘‘allumés’’,
ils disent en tout cas une expérience radicale et certaine qui a désorienté
toute une vie, en « le dieu véritable » disent-ils. En solitude
et en ténèbres. Je le dis aussi.
Difficulté.
Une expérience forte, hors sentiers battus, tout autre, ailleurs que
là où je suis d’ordinaire, est pratiquement impossible à
partager. Tout au plus est-il possible de donner une certaine idée de
la chose. Comment témoigner alors et à qui adresser cette parole
? Cela ne m’appartient pas vraiment. J’appelle à l’aide.
Pourtant témoigner quand bien même, parce qu’il y a ceux
qui ont des oreilles pour entendre. Témoigner pour tous, parce qu’il
y a nécessité. « Parce que le trou de lumière un
beau jour pourrait s’ouvrir sous tes pieds. ».
Parole pour ceux qui déjà sont en bas, en désespoir. Parole,
nous l’avons vu, parce qu’il y a ceux qui ont fait l’expérience
d’une rencontre avec le dieu qui les renversa, juste avec de l’amour.
Depuis, chose étrange, au lieu de chanter, de danser, de proclamer au
grand jour les grâces reçues comme tant d’autres, ils mènent
deuil, souffrent et pleurent de sentir leur esprit sombrer dans le grand néant.
Tous ceux-là sont dans l’impossibilité de vraiment partager
quoi que ce soit dans un monde, notre monde occidental, qui refuse la parole
intime.
Mais j’entends déjà les commentaires : « Comment
cela ? Mais vous délirez cher ami ! Nous vivons une époque exceptionnelle.
Jamais il n’y a eu autant d’écoute, de communication, d’accompagnement
psychologique, etc. Chez nous la parole est partout échangée.
La pensée y est libre, cher Monsieur. »
Tant mieux !
Les témoins dont je parle et qui généralement se taisent
( les fous !) sont là, au milieu de nous, comme marqués d’une
étrange étrangeté. (L’étrange étranger
comme le chantait si bien Mama Béa). Ils se cachent.
Certains, au sortir de l’anéantissement se risquent cependant à
la parole. Ils parlent et écrivent sur la rencontre et sur la rupture.
Sur le déplacement psychologique et moral qui s’ensuivit, quotidien.
Chaque jour déplacé un peu plus et chaque jour un peu moins d’appui.
Qui les entend, les écoute sans éluder la question ? Sans rire
? Sans ricaner ? Sans fuir ? Sans mal entendre ? On veut bien parler de tout
mais seulement de ce qui est déjà connu ou de ce qui colle à
notre représentation des choses. Le reste n’existe pas.
Si réellement un je-ne-sais-quoi-de-dieu est à l’œuvre
en ces personnes, ce n’est certainement pas pour « rire ».
J’en suis et je veux dire avec les moyens modestes qui sont les miens,
cette expérience radicale et le chemin d’union au dieu d’amour.
Je veux témoigner de cette réalité agissante mais très
troublante et qui peut totalement désorienter. Cachée, elle n’œuvre
pas de manière à s’imposer aux regards et aux oreilles.
Je veux témoigner, non pas pour me faire plaisir, ni pour en tirer quelque
avantage mais par souci de mes frères et sœurs encore en devenir
ou dans le trou brumeux. Pour tous ceux qui traversent sans comprendre, sans
savoir. Leur ignorance est une chance. Ils sont neufs. Mais leur ignorance est
aussi leur malheur. Ils se traînent dans la chute et dans la nuit.
Comment dire sans fausser les choses ce premier toucher d’union qui va
ainsi mettre en souffrance d’amour l’affectivité, retourner
les facultés cognitives et bouleverser les représentations, et
par voie de conséquence les choix de vie, la conduite et jusqu’à
l’existence entière ?
Comment aider sans précéder l’Esprit du fils à l’œuvre?
Pas facile.
Cheminement tout intérieur, délié de tout déjà
su. Cheminement d’un ‘‘spirituel’’ contraint par
l’événement à passer par la grande perte et qui n’a
plus de route tracée. Pourtant, pour la vierge dont la lampe luit encore
bien que chancelante, il y a obligation d’éclairer Cela qui vient.
Lampe dans la nuit, plus de repères ; et pourtant je me réfèrerai
à la tradition chrétienne (difficile de faire fi de cette mémoire
enracinée malgré nous profondément et depuis des siècles
jusque dans les actes et les pensées les plus profanes), particulièrement
à la tradition dite ‘’mystique’’ trop ignorée,
longtemps suspectée, et cependant la force et la vie, le sang, le souffle
de la voie chrétienne. Non pas pour les re-présenter comme un
déjà acquis autrefois qui profiterait désormais à
tous, une fois pour toute, par le moyen de la méditation ou de l’étude,
ou selon une connaissance qui s’acquerrait par transmission quasi mécanique,
directement proportionnelle à l’effort d’apprentissage ou
automatiquement par le seul pouvoir du sacrement.
Non rien de cela ! Seulement comme garants que ce qui se dit là de la
contemplation du Vivant fut déjà contemplé hier. Une même
légalité intime. Mais aujourd’hui est autrement.
Il ne s’agit pas pour moi, pour toi, de nous donner à rejouer
la même scène. Aujourd’hui est aujourd’hui et nous
ferons le chemin seuls. Tu feras le chemin seul. Personne ne peut traverser
cette scène à ta place par procuration. Ni saints passés,
ni éveillés présents. Seul Celui qui touche et réveille
peut
t’emporter dans le vent.
Il nous donne à passer. Nous en sentons les effets, mais nous ne savons
pas d’où il vient, ni où il va. Il est un appui qui toujours
échappe.
Mais joie ! Pour peu que l’on s’abandonne en toute confiance, Son
Souffle d’Amour nous portera et nous déplacera sur l’autre
côté du monde.
Précisions :
Pour que l’exposé soit au plus près de la largeur, de la
profondeur, de la complexité de l’expérience vécue,
l’expression demeurera libre de toute contrainte de style ou de mode :
témoignages, récits, chants, explications, interprétations
et remarques se succèderont et parfois se mêleront.
Tout en essayant de conserver au récit un certain ordre chronologique,
j’ai privilégié les angles de vue et d’écoute
afin de conserver quelque chose de la structure de la réalité
vécue, de la multitude des plans et des paradoxes qu’une telle
expérience comporte.
Une difficulté apparaît dès le commencement, dès
lors qu’il s’agit de parler. « Ce que je dis, ce n’est
pas cela, aussi dois-je vous le représenter autrement.». Ce qui
est en question se tient à côté des mots, au milieu de ce
qui se dit. Présence effleurement.
J’espère que ces discours croisés, ainsi se recoupant, ne
lasseront pas le lecteur et par avance je lui demande de s’attacher à
cela qui essaye de se dire et de me pardonner une expression qui peut-être
lui apparaîtra maladroite ou déconcertante. Cette œuvre n’est
pas littérature, mais témoignage avant tout.
J’aimerais il est vrai transmettre la beauté qui habite en mon
cœur. Mais mon ignorance est réelle.
Tout au long de ce texte, des passages bibliques seront signalés.
Il est important de les lire dans l’Ecriture au moment du récit
où ils seront proposés. En relation, ce qui tente de s’énoncer
ici et les Ecritures ouvriront des espaces nouveaux.
L’Amour incarné
C’était au mois d’août 81, en son milieu, une fin d’après-midi.
_________________
La Lumière. D’abord la Lumière.
Tu demeuras pour moi. Je suis sorti par toi.
Sans le moindre indice précurseur, comme illumine et frappe le premier éclair, je te connus. Miracle de ton amour, je te reconnus.
_________________
1er temps
Le Ravissement.
Une impression claire et chaude enrobe tout mon corps. Une onde suave inonde mon esprit qui voit immédiatement. Tout alentour prend une tonalité autre, un peu plus lumineuse, comme dans un film ancien aux images surexposées. Ton premier baiser laisse sur ma bouche une présence à jamais parfumée.
O ! l’ivresse de cet instant et la joie folle.
Je ne peux plus penser. Une force incline mon vouloir et ma nuque. Un seul désir,
me coucher loin de tout regard. Dans un ultime effort, je grimpe jusqu’à
la petite plate-forme rocheuse tout près de là. Je la connais
bien pour y avoir quelques soirs contemplé le ciel. Je tombe à
terre et reçois tes caresses. Elles sont tendres et douces. Tout mon
corps vibre entre tes mains légères et pourtant si pleinement
là.
Un lieu très secret est touché, un inaccessible au centre de
moi-même, et se dilate de jubilation. Coule en moi une sève désirante,
odorante et si pure. Chaque atome de chair et chaque parcelle d’esprit
est appelé à l’exode. Un nœud en mon centre est incisé.
Tu pénètres.
La beauté existe donc mon amour, comme une rose au fond d’un puits
?
Tu la libères. Je suis emporté par ton souffle amoureux, succombant
entièrement à tes baisers, l’esprit renversé.
Une part consciente m’est ravie et contemple des réalités
sous un jour sublime. Mon cerveau pénètre des arcanes cachés
depuis la fondation du monde dans une grande aspiration vers un ailleurs d’exister.
Tout est simple, limpide et tendre.
_________________
2ème temps
Flux et reflux
Tu es là, je ne suis plus là. Je suis là, tu n’es plus là.
Vois comme ma poitrine est ouverte !
Une myriade de présences danse autour de moi, les étoiles dansent
et dans le vent un parfum, si léger !
Les effluves de tes baisers vont et viennent longtemps. Lorsqu’elles s’estompent,
je suis anéanti. Je reste toute la nuit ainsi, couché sur le dos,
les bras en croix, dans l’herbe, loin des hommes, selon le flux et reflux
de ta Présence.
__________________
Au lever du jour, le trop plein de plaisir me quitte.
Tant bien que mal, je redescends vers mes semblables, embarrassé, hébété.
Je dois cacher mon bonheur. Je sens toute mon étrangeté.
L’homme qui se tient physiquement au milieu des autres a radicalement
basculé. Tout ouvert il est encore. Et sans défenses. Il s’en
retourne d’un voyage. De loin, très loin. La jouissance, la vie,
la mort ensemble, je ne sais, ont frôlé puis enlacé si fort
tout son être qu’une plaie est apparue qui plus tard l’emportera.
Il l’ignore encore. Il ne sait pas que c’est le début d’un
long exode.
__________________
Le temps d’une union, tu as ôté de devant mes yeux le mur
qui m’empêchait de voir et durant ce temps j’ai vu et j’ai
été libre de toute pesanteur. Un voile s’est entrouvert
et je t’ai contemplé, mon indicible Amour.
Je n’ai pas de mots pour dire ce qui me fut donné alors. Parlerais-je
de chaleur, de lumière, d’amour et de bonheur ? Tout ça
à la fois.
Ces mots ne traduisent que très partiellement l’expérience
d’un plaisir qui éveille et qui ouvre. Comment exprimer en effet
ce quelque chose qui en moi se dénoua ? Ma conscience s’ouvrit,
des chaînes, des liens furent rompus.
Si la liberté et la vue m’ont été offertes le temps
d’une effusion, peu à peu, jour après jour, l’enchantement
s’estompa. Il me fallut retrouver le quotidien, toujours identique à
lui-même et ses problèmes. Cependant une voie m’était
tracée, ténue certes, mais je désirais l’emprunter
malgré tous les obstacles que je pressentais. Beaucoup de choses m’échappaient
encore et je ne m’expliquais que très partiellement ce qui s’était
produit. Toutefois, en partant, me laissant seul, tu m’avais fait un don,
une sorte d’intuition, aussi un manque douloureux, qui me disaient la
nécessité de me mettre en marche.
Quand tu disparus, tu me laissas de la joie mais aussi une attente infinie.
Une plaie d’amour apparut dans ma poitrine. Elle devint avec le temps
douleur lancinante. Chagrin ouvert. Je n’eus, pour en guérir, d’autre
choix que de me mettre en route à te chercher. Je ne devais te tenir
en mes bras et d’une autre manière que bien longtemps après.
Toutes ces longues années où j’ai marché et parfois
couru, ignorant, derrière ton image, j’ai accompli un long et périlleux
chemin à vouloir t’attraper. Je n’avais pas encore compris
que tu ne pouvais m’appartenir. Tout de moi fut passé au crible
jusqu’à en mourir d’un chagrin lucide. Instinctivement et
malgré la perte, je me cramponnais au sentiment qui m’habitait
de te retrouver.
Lorsque je regarde en arrière et considère mon existence depuis
ce jour et jusqu’à nos retrouvailles, je suis obligé d’admettre
que quand bien même je n’avais pas entendu grand chose à
ce qui m’arrivait, tout cependant m’avait été donné
en une nuit. Nuit unique mais ô combien receleuses de promesses.
Tout au début, par je ne sais quelle opération tu m’avais
laissé une image. Parfois elle m’apparaissait. C’était
comme si elle me précédait dans ma marche. J’entrevoyais
une nuque, puis un léger mouvement, comme un regard porté sur
ma pesanteur. Un visage m’apparaissait alors. C’était toi.
Je te reconnaissais sans te reconnaître, seulement la joie de mon âme.
Mais bientôt ce fut le trou.
Le Contact
Premier contact d’union
Il vient et pénètre.
L’affectivité et les sens sont envahis. L’esprit contemple.
Lui se donne et se communique de personne à personne. Contact direct,
réel, sans intermédiaires.
Ici, le contact est touche et imprégnation de pur amour.
Un corps immédiatement pénétré par Amour. Un esprit
immédiatement éclairé.
Présence d’Amour que les sens touchent et goûtent mais non
selon le mode naturel habituel. Présence d’Amour que l’esprit
subit et contemple passivement. Une Pensée avant toute parole, une Parole
avant toute pensée.
La personne aimée, submergée par Amour qui surpasse tout amour,
arrive quand même à en jouir comme d’une réalité
pouvant être reçue par tout le corps et tout l’esprit sans
que ceux-ci y participent activement. Grande joie, immense bouleversement.
Amour réciproque. Le corps est profondément enflammé. Un
doux contact amoureux pourtant. Inflammation d’amour sans stimulations
matérielles, sans phénomènes physiques.
Lui ne se donne pas à connaître de façon claire comme le
ferait quelqu’un qui explique et s’explique, mais Il s’infuse
jusqu’à remettre Son cœur et Sa chair. Il imprègne
la chair dans la chair, le corps dans le corps. Il se révèle présent
à l’âme jusqu’à son centre le plus intime, la
chambre intérieure de la maison, du sanctuaire. Là il se fait
connaître comme Cela qui Est.
L’être a subi en cette rencontre une telle transformation qu’il
aura du mal à se reconnaître. Plus rien ne pourra être désormais
comme avant. Cette rencontre ne sera jamais oubliée. Il y a eu déplacement.
Il y a certitude.
Ravissement
Il arrive que cette touche d’amour soit très intense.
Il arrive que parfois la Lumière soit vue. Si elle n’est pas vue,
l’être se sent en tout cas empli d’elle. Elle s’écoule
et inonde en son corps intérieur. L’être est alors totalement
submergé par Lui qui vient en lui. Des sens qui sentent sans sentir,
des yeux qui voient sans voir, des oreilles qui entendent sans entendre comme
un corps dans le corps, révélé par pénétration
jusqu’à son centre le plus intime. Sa présence est complète.
La chambre intérieure (le centre le plus intime de l’âme)
est immédiatement enflammée d’amour. Le Feu. « Oui,
le dieu qui parle par ce feu est le dieu, le véritable. Mon Dieu, qui
révèle le réel.»
La personne défaille. Cette défaillance s’apparente à l’extase sexuelle, mais avec cette différence que, dans le même temps, l’âme vibre intérieurement sous la puissance de l’amour qui la pénètre. Ses facultés sont totalement anéanties. Toute tension, toute souffrance s’envolent. Il y a décollement de pur plaisir et il y a contemplation de la Présence.
Les sens sont totalement submergés par une sorte d’énergie, de chaleur-force qui pénètre tout l’être intérieurement jusqu’en son tréfonds. Cette chaleur-force semble alors diffuser hors de sa poitrine, hors de chaque parcelle de chair au point que tout le corps, toute l’âme, tout l’être, je ne sais, sont ce feu, cette force, cette diffusion vers en dehors, pour un contact direct, une relation réelle avec le dieu, le vivant.
En cette rencontre jusqu’alors insoupçonnée, inouïe,
l’esprit n’a pas la possibilité de comprendre ce qui est
en train de se passer. A la place, une contemplation infuse d’un ailleurs,
où tout lui apparaît en relation et en amour. C’est une révélation.
L’esprit est délié de ses limites. L’affectivité
est transportée. Ca chante. La joie et le doux parfum. Contemplation
passive, entièrement subie.
L’esprit est nourri de lumière et dans le même temps le plaisir
du corps, un corps dans le corps. Contact d’une autre chair avec le Véritable.
Relation Absolue, sans aucun intermédiaire, avec ce qui est Vivant, Bon,
avec Cela qui ne meurt pas.
La certitude de Sa Présence et de présences, une multitude. Ca
chante et ca vibre dans la joie.
Remarque : Ce que je dis là n’est pas hyperbole. Et ce que je
peux en dire est bien pâle en comparaison de ce réel qui fut vraiment
goûté.
Tout cela je l’ai vu, je l’ai goûté. Et j’ai
aimé en un éclair d’un amour immense sans savoir ni comment,
ni pourquoi. Des transports de joie, d’amour, des éblouissements
j’en avais connu comme tout le monde, aussi de ces cours instants où
il semble que la conscience comme échappée connaît une clarté,
un passage à un niveau supérieur de lumière et de conscience,
une certaine contemplation. Mais ce dont je parle est autre chose de bien plus
radical. Le contact de l’Autre qui transfigure la chair et illumine l’esprit.
Déliés pour être reliés
Le corps et l’esprit sont désormais captifs de ce baiser d’amour
du Vivant qui les a transportés au-delà de tout et si amoureusement.
Si lumineusement.
Cette pénétration d’un corps et d’un esprit d’homme
par un Corps de Lumière, par ce Souffle de feu l’a tellement transformé,
déplacé en un éclair, qu’il aura du mal à
se reconnaître quand le sentiment de cette Présence disparaîtra.
Plus rien ne sera plus comme avant. Début de l’exode malgré
lui.
Nous appellerons cette expérience ici décrite tant bien que mal,
union complète au dieu vrai. C’est une certitude. Union première,
parfois nécessairement ‘‘spectaculaire’’ pour
que la couche qui nous empêche de voir et d’entendre Ce-qui-Est
soit enfin ôtée. Première touche comme prémices d’une
union plus accomplie où ce genre de manifestation ne sera plus du tout
utile.
D’ailleurs certaines personnes mieux disposées pourront être
introduites sur cette voie de contemplation et d’union sans avoir connu
cette rencontre fracassante, juste un tendre Baiser d’Amour, et la chair
et le sang du dieu qui s’infuse en vérité. Matthieu 24 :23-28
Jean 6 :48-58
Remarque : J’ai tenu ici à rendre compte, d’après
des témoignages et mon expérience propre de la manière
dont l’Esprit du dieu semble parfois obligé d’opérer,
peut-être en des époques où les cœurs sont si éloignés
de lui et les esprits si égarés que si lui-même ne se faisait
par amour nécessité, nous serions perdus et quelles que soient
nos aspirations à la justice et à la lumière, incapables
de le trouver.
Anéantissement et conviction
Si le toucher d’union, plus ou moins intense selon les cas, ne dure en
lui-même tout au plus que quelques dizaines de minutes, il laisse en se
retirant, les sens, l’affectivité, l’esprit de la personne
dans un état flottant, de bien-être, de bonheur immense. Plus de
peur, plus d’angoisses. Ouverture totale. Le corps, l’esprit et
l’âme s’abandonnent à ce qui se donne là dans
un flux et reflux.
Cet état peut durer des heures, voire des jours dans une sorte de passivité
amoureuse, de jouissance des restes d’une relation passivement goûtée,
d’écoute d’une Parole, sans que la raison alors complètement
dépassée puisse construire quelque explication, quelque représentation
que ce soit.
Si la conscience jouit et s’élargit par cette lumière, c’est
en toute passivité elle aussi, sans aucune maîtrise sur ce qui
la transporte. Contemplation.
La volonté propre, la volonté d’être, la démarche
de comprendre, l’imaginaire n’ont en ce lieu, plus aucun pouvoir.
‘‘Alteraction’’ totale. Anéantissement du vouloir
dans un autre Vouloir et Abandon à Lui qui vient et qui révèle.
En fait, le retrait dont il est question ici, doit être entendu non comme
une disparition du phénomène premier, mais comme sa modification.
En effet succède à l’état premier un autre état,
comme un effleurement d’amour qui va et vient par vagues successives,
selon une fréquence plus ou moins longue et espacée, ce qui a
pour conséquence d’empêcher la personne de revenir totalement
à elle-même, de retrouver ‘‘ses esprits’’.
Ce mode de contact (cette autre manière d’union) pourra par la
suite être expérimenté bien des fois sans qu’il y
ait eu cette forte touche qui est décrite en première expérience.
Ainsi la personne tombée en défaillance d’amour demeure
en pâmoison, à la fois délicieusement comblée et
toute émoustillée. Dans l’oubli plus ou moins complet de
son environnement selon le rythme des assauts successifs d’Amour, elle
demeure abandonnée, ouverte. A chaque fois, disparition de la volonté
propre et de l’imaginaire pour une jouissance immédiate de ce qui
se donne.
Cette manière de présence n’a pas l’intensité
de celle qui anéantit l’être au moment de l’union complète.
Aussi une tension apparaît qui ne pouvait être durant la phase de
l’union complète. Je m’explique.
Si la première phase, celle du toucher d’union, contact complet
de cœur à cœur et de chair à chair avec le dieu, est
union d’amour et union de plaisir, la seconde phase du même phénomène
est, elle, marquée par la jouissance.
Lors du contact (qui est union complète bien que passagère), il
semble qu’il n’y ait plus de limite. Une sorte de chute de tension
parce que tout se décharge sans cesse : un moins-de-jouir. Tout se décharge
et tout se renouvelle sans cesse. C’est du plaisir pur, du repos de flamme.
Il n’y a plus de tension parce qu’il y a union complète.
Par contre, dans la deuxième phase, le contact n’étant plus
complet, une tension apparaît, une nécessité de jouir plus,
un nouveau désir-tendu-vers.
Une séparation apparaît donc déjà, mais à
peine ressentie. Cette deuxième phase est marquée par la jouissance.
« Jouissance toujours, jouissance encore ! », parce que déjà
se fait sentir le manque de l’union complète.
Les effets immédiats puis secondaires du toucher finissent par
s’estomper. La personne retrouvant peu à peu ses esprits essaie
de comprendre ce qui lui est arrivé. Son cœur est encore empli de
joie et de gratitude, mais tout a radicalement basculé et si subitement.
Elle ne sait que dire « mon Dieu, mon Dieu !» ou « merci,
merci !». Mais elle ne peut rester ainsi. Rapidement se fait sentir la
nécessité de comprendre. Une inquiétude apparaît.
Elle est certaine qu’il ne s’agit pas d’une hallucination, ni d’une perception pathologique. Sa certitude ne prouve rien bien sûr, mais elle est tout à fait certaine cependant que ce qu’elle a contemplé était le Véritable, que ce qu’elle a senti était le Vivant. Elle a vu et sa conscience s’est ouverte en un instant. La suite de sa vie le démontrera, et cela quels que soient les épreuves, les doutes, les erreurs, le temps perdu. Elle a été le temps d’une rencontre déliée d’un envers, réveillée d’un malentendu. Elle en gardera les marques, comme un sceau sur son cœur, en sa chair. Elle est désormais liée à Lui.
Ces événements constituent des prémices, des signes de
ce qui s’accomplira au terme d’un long chemin. Ce qui est donné
ici gratuitement, efficacement, devra être retrouvé de manière
plus accomplie lorsque l’âme aura été purifiée
de tout obstacle, de tout malentendu et incapacités. Cela prendra des
années où l’être restera tendu et suspendu comme un
pont entre deux rives. Un entre deux sans jamais être sur l’une
ou l’autre rive.
Une vie en attente, depuis un événement premier qui réveille,
appelle et fait naître le désir enflammé de Lui, jusqu’à
un certain terme, non pas la fin du chemin, mais des retrouvailles sur un chemin
de l’autre côté.
Une vie comprise entre un plus rien et un encore rien mais autrement.
Les trois lieux du sanctuaire
Nous témoignons donc que lors du toucher d’union d’amour,
l’âme connaît à la fois :
1) Une venue en soi qui inonde le cœur et informe l’esprit. Envahissement
du corps où les sens et l’affectivité sont submergés
par une présence-force qui vient de l’extérieur et est vécue
et reçue comme Dieu-Personne-Amour.
2) Une sortie de soi qui provoque un oubli de soi plus ou moins complet. Total
lorsqu’il y a ravissement. L’esprit est attiré au-delà
des réalités naturelles. Aspiré, il contemple un réel
indicible.
Si la conscience est comme éclairée, la raison est dépassée,
suspendue, neutralisée, selon l’intensité de la sortie de
soi.
Cela aura pour effet de provoquer une distorsion entre affectivité et
pensée rationnelle. Nous sommes ici au cœur du paradoxe, du contradictoire
où coexistent à la fois certitude et doute, incrédulité
face à cet impossible et foi-adhésion totale à ce qui vient,
besoin de retrouver des repères et désir-tendu- vers cette altérité
qui a tout renversé dans l’âme. Ainsi l’intelligence
logicienne ne trouve plus ses repères en ce champ tout autre où
les informations qu’elle reçoit tant du côté de l’affectivité
que des facultés cognitives sont paradoxales et étrangères
à tout ce qui faisait son lieu d’investigation habituel.
Le dieu est vraiment Autre, à une distance infinie de toute maîtrise,
et inaccessible au vouloir de l’esprit et pourtant bien réel pour
celui qui le reçoit ainsi. Donné.
3) Une révélation du cœur de l’âme à
elle-même, son fond intime qui est le lieu
où Dieu est connu et attendu depuis toujours. L’âme y vit
de la vie de Dieu en
elle. En cette rencontre le Verbe se communique complètement. Il y a
un l’un dans l’autre, une seule chair, un seul corps.
Lors de cette révélation du niveau intime, il donne à reconnaître 3 lieux du sanctuaire. Comprenons ici que ceci ne signifie pas supériorité d’un lieu sur l’autre, ni progression linéaire des modes de présence dans le temps comme si l’on franchissait des stades par l’effort, l’ascèse, la sagesse. Tout étant don gratuit et immédiat en chacun des lieux, seule la foi est susceptible de coopérer à la descente de notre Grâce qui se fait Présence réelle. Mais bien souvent cette descente se fait à notre insu, car le don du Père est premier et sans conditions. C’est à chaque fois une révélation de son Amour.
a) Le lieu Intime est celui de la Présence de Dieu dans l’âme.
Présence qui peut être dans un chair à chair, un l’un
dans l’autre. Un amour d’un époux pour son épousée.
« Ce n’est plus à Jérusalem, ni dans cette montagne
que vous devrez adorer le Père, car le Père cherche les véritables
adorateurs qui l’adoreront en esprit et en vérité. Aussi
je viens à vous. ». Jean 4 : 21-24
Jean 14:2-3 et 18-20
b) Le niveau Relation est le lieu de Sa présence entre nous. « Quand 2 ou 3 sont en mon nom réunis, je suis là au milieu d’eux ». La présence se manifeste dans la relation à l’autre, dans l’écoute et le partage de la parole, de toute parole et dans la charité. Agapé. La dilection fraternelle. Matthieu 18 :20
c) Le niveau Collectif qui est Présence par l’Eglise, en tant que multitude des croyants et organisation, en son ensemble. La présence de Dieu est partagée, communiquée par les sacrements, l’annonce et l’enseignement de la Bonne Nouvelle. « Allez, faites des disciples et baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Matthieu 28 : 19-20
Questions :
1) La Présence de Dieu est partagée, mais à quel niveau du sanctuaire cela s’opère-t-il ?
2) Comment accompagner quelqu’un en fonction du niveau où la Parole se fait entendre?
3) Est-il possible d’aider quelqu’un à mieux connaître Dieu, si Dieu ne se révèle lui-même dans le fond intime de l’âme?
Il est important ici de bien entendre ces interrogations car elles concernent
l’œuvre du Messie et de son temple nouveau, sa présence en
l’humain, en Eglise et dans le monde.
Elles concernent aussi notre langue, le discours. A chaque niveau un langage
adéquat, ce qui ne veut pas dire une fluctuation de notre fidélité
à la Parole, mais seulement la prise en compte des réalités
: on ne s’adresse pas à une foule comme à on parle 3 ou
4 personnes par exemple. Marc 4 : 10-11
Autres questions :
1) Tant que l’esprit n’a pas franchi le rideau par sortie de soi,
ne risque-t-on pas d’entendre et de voir comme de derrière un voile
?
2 corinthiens 3 :13-18
2) Tant que la Parole n’a pas été révélée
au niveau intime par contact de
chair à chair, par venue en soi, les 2 autres niveaux du sanctuaire ne
risquent-ils pas d’être le lieu du malentendu ? Hébreux 10
:19-22
Alliance Nouvelle pour un Temple nouveau au complet.
Ancien temple Nouveau temple
Le Saint des Saints Présence intime (immédiateté)
Le Saint Présence entre nous ( relation)
Les cours Présences dans le monde (médiation)
Remarques:
Référence à la tradition mystique
Dans le livre d’Edith Stein : « La Science de la Croix »
se trouve formulée très clairement une distinction qu’il
est très important d’avoir à l’esprit pour pouvoir
répondre aux attentes et interrogations de ceux qui ont vécu ce
type d’expérience dont nous parlons : « Lorsque sans idée
préconçue, nous nous laissons prendre par la lecture du Cantique
Spirituel (de St Jean de la Croix), il nous apparaît alors comme une description
fidèle de toute la voie mystique… nous entendons déjà
ce cri de désir qui ouvre le Cantique : « Où t’es-tu
caché ? La plainte d’une âme blessée au plus intime
d’elle-même par l’amour de Dieu. Assurément, elle ne
connaît pas seulement son Seigneur par ouï-dire. Elle l’a rencontré
personnellement au plus profond d’elle-même ». Pensée
maîtresse d’après l’exposé du Saint
Mais Edith va plus loin lorsqu’elle dit dans « les différentes
espèces d’union » : « « L’union d’amour
se distingue de l’habitation de Dieu dans l’âme par la grâce.
». Aussi dans « Pensées maîtresses de l’exposé
du Saint » : « Nous croyons devoir comprendre la structure primitive
du Cantique. Il s’agit d’une montée qui va d’un degré
de l’union d’amour à l’autre ou si l’on veut
d’une plongée toujours plus profonde… C’est à
peine s’il peut être question d’une division en trois voies
: purification, illumination et union. L’union se trouve au commencement
et à la fin, et elle domine tout. »
Mais reprenons le texte d’Edith Stein. Tout ce qui va suivre est constitué de passages tirés du livre « La Science de la Croix » et assemblés avec parfois quelques commentaires brefs.
Réf :Edith Stein- Mort et Résurrection-La Science de la Croix
A) Différentes espèces d’union
3 espèces d’habitation (de présence) de Dieu dans l’intime de âme :
1) Dieu habite réellement toutes choses créées et
les maintient dans l’être
2) Habitation dans l’âme par la grâce
3) Habitation qui est Union transformante et divinisante que réalise
l’amour parfait. ‘‘ Union mystique’’
Il semble bien qu’il existe entre ces trois habitations une distinction
spécifique et à l’intérieur de chaque espèce
une succession de degrés.
Notre tâche présente est d’établir ce par quoi l’Union
d’amour se distingue de
l’habitation de Dieu dans l’âme par la grâce.
D’après Edith, Thérèse et Jean de la Croix sont d’accord
sur le fait que dans les divers degrés de l’union mystique quelque
chose se différencie spécifiquement d’avec ce qui constitue
l’union de la grâce. Les trois sortes d’union d’habitation
divine dans l’âme ne diffèrent pas seulement suivant leur
degré, mais bien suivant leur espèce. C’est le même
Dieu, un en trois personnes qui est présent dans ces trois espèces
d’habitation ; il y est en ces trois espèces de façon identique
et cependant son habitation est différente. En effet ce dans quoi habite
l’unique et même divinité immuable change chaque fois de
manière d’être. Par suite, la nature même de l’habitation
s’en trouve modifiée.
- La première espèce d’ habitation ne constitue pas encore une habitation intérieure au sens propre du mot. L’être divin et l’être créé sont séparés. Il y a dépendance unilatérale d’être qui ne constitue pas une façon d’être l’un dans l’autre. Par là même cela ne peut s’appeler habitation au sens rigoureux du terme.
- La deuxième espèce d’habitation est l’habitation par la grâce. L’être est alors capable de se saisir intérieurement et peut saisir d’autres êtres en soi. Celui qui est soumis à l’être de Dieu dit oui et reçoit Dieu en soi. L’habitation par la grâce nous communique la vertu de foi, c’est à dire la force d’admettre comme réalité quelque chose que l’on ne peut rigoureusement démontrer par des preuves de raison. L’être est pénétré par l’être divin. Cependant cette pénétration n’est pas complète, il n’y a pas d’envahissement complet. C’est déjà pourtant une percée vers quelque chose de neuf. Là l’Etre divin se communique à l’âme, néanmoins la source profonde de son Etre reste cachée et ne fait pas partie de cette communication. C’est un peu comme un homme dont on a entendu du bien. Il nous a dispensé ses bienfaits, prodigué ses dons. C’est pourquoi on s’incline devant lui avec amour et reconnaissance et l’on éprouve un désir croissant de faire sa connaissance personnelle. Cependant il ne s’est pas encore confié à celui qu’il aide. Cela devient la part que Dieu accorde à celui qui reçoit l’appel aux grâces mystiques.
- Troisième espèce d’habitation (‘‘union
mystique’’) : Il y a rencontre personnelle au moyen d’une
touche dans le fond intime de l’âme. Dieu entrouvre progressivement
de rencontre en rencontre (mais aussi durant les absences ou du moins ce qui
sera vécu comme tel) sa propre identité divine au moyen de certaines
lumières touchant sa nature et mystérieux décrets. La source
essentielle de la vie divine entre en contact d’être avec la source
essentielle de la vie humaine et devient par là même perceptible
autant que présente. Dans ces lumières que l’âme reçoit
sur les mystères divins, l’intérieur caché de Dieu
s’ouvre à elle. Dieu offre Son Cœur d’abord dans un
élan spontané au cours d’une rencontre (oraison d’union
= toucher d’union = contact réel), ensuite pour une possession
durable (fiançailles et mariage spirituel).
Dans cette troisième espèce d’habitation, l’image
de deux hommes se rapprochant n’a plus de sens, car déjà
au degré inférieur de cette habitation il s’agit d’une
rencontre de personne à personne, d’une connaissance que l’on
a acquise en faisant l’expérience de la rencontre même.
Dieu touche le fond intime de l’âme. Lorsqu’on se sent touché
intérieurement de cette manière on se trouve par là même
en contact vivant avec une personne. Ceci n’est pas union (mariage pour
reprendre le terme de St Jean de la Croix) mais le point de départ. Pour
être complètement pénétré par l’être
divin, l’âme doit être détachée de tout autre
être, doit être vidée de tout autre être, et même
de soi-même. L’amour dans son plus parfait accomplissement, c’est
n’être qu’un dans un libre don mutuel, c’est la vie
intime de Dieu, la vie de la Trinité. Cette consommation est l’aboutissement
à la fois de l’amour de la créature qui aspire et désire,
et l’amour de Dieu qui se penche avec miséricorde sur sa créature.
Au point où ces deux amours se rencontrent, l’union peut se réaliser.
Cette œuvre s’accomplit de manière passive et active dans
la nuit. L’âme doit donc être détachée.
Remarquons que (et ce qui va suivre intéresse les nombreux cas de personnes
qui aujourd’hui affirment avoir connu un toucher de Dieu) un simple contact
dans l’intime de l’âme ne présuppose pas nécessairement
qu’il y ait eu oraison d’union, toucher d’union (en vue d’une
union plus permanente).
Par contre il est vrai que ce simple contact peut être accordé
pour préparer à recevoir le toucher d’union lui-même.
(Il y aura dans ce cas un autre toucher certain, ainsi que des effets certains
qui suivront : exode intime et social, détachement et perte progressive
de goût pour tout ce qui n’est pas Dieu.).
Ce simple contact dans l’intime de l’âme ne signifie pas non
plus qu’il y ait eu auparavant habitation par la grâce. Ce contact
peut être accordé à des incroyants (à des ‘‘grands
pécheurs’’ comme on dit) pour les éveiller à
la foi.
Dieu peut se servir de ce simple contact dans l’intime de l’âme
comme moyen pour rendre un incroyant apte, comme l’est un outil, à
produire un effet déterminé.
Ste Thérèse d’Avila insiste avec force sur le fait
qu’est possible une union dans l’habitation par la grâce.
C’est celle atteinte par notre simple mais inlassable coopération
à la grâce : mortification de notre nature et exercice parfait
de l’amour du prochain et de Dieu. Elle demande à ses filles de
chercher avec ardeur et de toutes leurs forces le plus haut degré de
la vie de la grâce que nous puissions atteindre par notre fidèle
coopération à celle-ci. Elle consiste dans l’union parfaite
de la volonté humaine avec la volonté de Dieu par l’expérience
de l’amour de Dieu et du prochain. Mais elle insiste également
avec autant de force et avec toute la clarté désirable pour bien
faire entendre qu’il n’est pas possible, qu’il n’est
pas en notre pouvoir d’atteindre l’oraison d’union par ses
propres efforts.
Elle déclare insensé de poursuivre avec ardeur cette autre union
que Dieu seul est à même d’accorder. Jamais on arrivera par
ses propres efforts, fussent-ils soutenus par la prière, à éprouver
comme une réalité vivante le fait de la présence de Dieu
en soi et de notre union avec Lui. Jamais le travail de notre volonté
appuyé par la grâce ne produira l’effet merveilleux qui s’accomplit
dans le cours intervalle que dure l’union (le toucher d’union).
Celle-ci transforme l’âme de telle sorte qu’elle arrive à
peine à se reconnaître. Pour obtenir par ses propres efforts quelque
chose qui y ressemble, il faut bien des années de haute lutte.
L’oraison d’union (c’est à dire le contact direct
avec la personne de Dieu ou du Christ) n’est pas encore l’union
que St Jean de la Croix a constamment devant les yeux comme étant le
but de la nuit obscure. Elle en est le présage et le premier degré.
L’oraison d’union sert à préparer l’âme
à se donner parfaitement à Dieu. Elle veut éveiller en
elle un désir brûlant de recevoir à nouveau cette grâce
d’union et un désir de pouvoir la garder de façon durable.
Thérèse décrit cette oraison d’union : elle consiste
en un ravissement de l’âme en Dieu qui la rend tout à fait
insensible aux choses du monde, alors qu’elle est complètement
éveillée aux choses de Dieu. Cette vérité s’imprime
si fortement en elle que, se passerait-il plusieurs années sans qu’elle
reçut de nouveau pareille grâce (ce qui est souvent le cas), elle
ne pourrait ni l’oublier, ni la révoquer en doute. Elle reconnaît
en outre cette vérité par les effets qu’elle sent en l’âme.
Il y a certitude.
Si quelqu’un n’a pas cette certitude, son âme n’a pas
été unie à Dieu toute entière, mais seulement par
quelqu’une de ses puissances ou bien elle aura reçu quelqu’une
de ces innombrables faveurs que Dieu se plaît à accorder aux âmes.
Ces précisions sont d’une extrême importance car elles nous permettent d’entrevoir où peut se situer l’aide à apporter à ces convertis par « contact réel »,- l’expression est employée par S. Weil lorsqu’elle confie comment le Christ est venu à elle et l’ « a prise » dans « l’Attente de Dieu »-, Ce contact, ce toucher, ce baiser d’amour, cette lumière ineffable (selon) = Première phase de l’union d’amour où l’âme devient désormais captive de cette jouissance surnaturelle. Ce peut être un piège si elle reste fixée en ce commencement. Dans tous les cas, ce toucher d’union engage une nécessité d’exode.
B) Foi et contemplation
La différence qui existe entre l’union par l’habitation par la grâce et celle par l’union mystique nous présente encore un intérêt : celui de nous servir comme base appropriée pour arriver à délimiter nettement la foi de la contemplation.
St Jean dit que la nuit de la foi est le guide vers les délices de la contemplation pure et de l’union. Il dit aussi que la sagesse mystique ne postule aucune connaissance déterminée et qu’elle ressemble en cela à la foi par laquelle nous aimons Dieu sans le saisir d’une façon précise. Si les deux coïncidaient, il ne pourrait être évidemment question de ressemblance. Cette distinction et cette étroite homogénéité sont exprimées avec plus de précision dans un passage où la contemplation est opposée aux connaissances surnaturelles nettement reconnaissables et particulières de l’intelligence, (contemplation) comme étant une connaissance confuse, obscure et générale qui n’a qu’une espèce c’est à dire la contemplation qui se donne à nous dans la foi.
Est appelé foi, la substance de la révélation divine, l’acceptation du contenu de cette révélation divine et enfin le don aimant que nous faisons de nous-même à Dieu.
Le contenu de la foi quant à lui fournit la matière de la méditation. On se représente ces vérités de façon figurée; l’intelligence y réfléchit et la volonté se décide en conséquence. Un état constant de connaissance aimante, c’est là le fruit de la méditation. L’âme demeure dans un abandon tranquille, paisible et aimant en la présence de Dieu que la foi lui a appris à connaître. Cette contemplation acquise est le fruit de la méditation.
Néanmoins quand St Jean de la Croix parle de contemplation, il fait allusion à autre chose. Il se réfère au fait que Dieu peut accorder à l’âme une connaissance de lui-même obscure et aimante, sans que l’on soit préalablement exercé à la méditation. Il peut soudain lui infuser la contemplation. Mais cela ne se produit pas sans un certain rapport avec la foi.
En règle générale la contemplation échoit en partage aux âmes qui y sont préparées par une foi vivante et une vie de foi. Si pourtant un incroyant devait obtenir cette contemplation, les vérités de foi qu’il n’a pas encore acceptées l’aideraient néanmoins à connaître Celui par qui il est saisi. De son côté l’âme fidèle plongée dans la contemplation obscure trouvera toujours en recourant à la lumière de la doctrine révélée des éclaircissements lui permettant de comprendre ce qui lui arrive.
Pourtant ce qui leur arrive est fondamentalement autre chose que la contemplation acquise et l’abandon à Dieu dans la foi pure. La nouveauté c’est d’être saisi par Dieu présent de manière sensible au cours de cette aventure que représente la nuit obscure durant laquelle l’âme se voit privée du sentiment de sa présence. La nouveauté c’est la douloureuse blessure d’amour et l’ardent désir qui lui restent lorsque Dieu lui est enlevé. Ces deux nouveautés sont des expériences mystiques fondées sur cette espèce d’habitation qui est un contact de personne à personne dans le fond le plus intime de l’âme.
L’opposition entre présence et retrait sensible de Dieu dans la contemplation mystique indique autre chose encore qui peut nous servir à démarquer le domaine de la foi. La foi est avant tout affaire d’intelligence. Si même dans l’acceptation de la foi, la volonté intervient, cette acceptation n’en est pas moins une connaissance. L’obscurité de la foi marque une propriété de cette connaissance.
La contemplation est affaire de cœur, c’est à dire du
fond le plus intime de l’âme et à cause de cela de toutes
ses puissances. La présence et l’absence apparentes de Dieu sont
perçues dans le cœur par la joie ou par une douloureuse nostalgie.
Ensuite tant qu’elle n’est pas entièrement purifiée,
elle ressent avec douleur qu’elle est le contraire même de la sainteté
de ce Dieu présent, sainteté dont (pourtant) elle a l’expérience.
Nuit de la contemplation ne signifie pas seulement obscurité de la connaissance
mais encore ténèbres provenant de son impureté et douleur
purificatrice.
( Deux sortes de douleurs purificatrices :
- la douleur expiatoire qui est comme le retour de bâton après
la prise de conscience d’un mal que l’on sait avoir fait.
- La douleur rédemptrice qui est la prise de conscience et le ressenti
de la distance infinie qui sépare l’âme désirante
de la pureté de Dieu.)
Exode intime
Sortie de territoire
Je passe
L’enfermement pour cet autrement lieu
Espace paradoxal que l’épreuve seule offre en partage
Evénement à la limite avènement caché
Qu’aucune langue d’homme ne peut dire en vérité
Pour un vécu d’exode des dits en des mots éculés
Qui abusent toujours la chair qui les reçoit
En ce territoire autre côté du monde
Nulle assurance d’une claire pénétration
Là Science et Raison se risquent à l’errance
Ici le chant de la Parole qui vient à soi
La voix qui élargit et dont nul ne s’empare
Sanctuaire intérieur d’une folie retournée
Ecartèlement qui unifie la déchirure
Mais aussi souffle tendre sur cela même
Qui fait obstacle homicide et sépare
Je touche
Ce point d’appui où tout s’évanouit
Blessure attente en solitude ardente
Longues marches dans la brume épaisse
Présence d’absence ouvrant au commencement
Effondrements qui élèvent le doute
Jusqu’au très humble vide en espérance
J’énonce
La tendresse de l’acte nourri d’un désappris
Le lâcher prise impavide au tréfonds de l’intime
Constamment recueilli pour un rien
J’annonce
La libération du pouvoir de l’en face et l’abandon
A l’autre de l’être qui ne peut plus peser
Les tourments d’une délicieuse impatience
Je goûte
Le retour de l’amour gardé en perdant davantage
Le besoin de Lui vaincu par mille va pour un vient
Ne quémande plus la jouissance pourvu qu’il soit
J’entends
En cette béance le chant de l’autre en gratuité
Dans ce saut dans le rien
Sa voie
Je vois
La naissance du fils que chaque aujourd’hui
Fait renaître et s’émerveiller d’amour
La fin du cri pour une jubilation cachée
L’Appel
L’âme ne peut encore le savoir mais ce premier contact est un appel.
Appel non pas à la sanctification mais sanctifiant. Ce premier toucher
d’union est déjà opération de sanctification. L’âme
ainsi touchée est désormais attirée par Amour et tirée.
Elle Lui appartient. Nul ne la retirera de Sa main, car celle qu’Il appelle,
aussi Il la justifie et celle qu’Il justifie aussi Il la glorifie. En
ce ravissement dont nous avons parlé, la Lumière de Sa gloire
fut contemplée.
Romains 8 :28-30
Voyez comme ce cœur est sûr de son amour ! Il croit. Mais il n’en
est pas de même pour « dame raison ».
Ce contact dont nous avons parlé, ce toucher d’union, ne retentira
pas sur la structure cognitive de la même façon qu’il a saisi
la partie affective de la personne.
« Tu aimeras le Seigneur Ton Dieu avec toute ta pensée, avec toute
ton âme, avec tout ton cœur. » Malgré l’emprise
de l’amour, pas si facile.
Le cœur ? Ca va. Il L’aime d’un amour ardent désormais.
L’âme ? Elle L’a senti, goûté. Son fond le plus
profond est en feu.
Et la raison ? Elle pense que « ce n’est pas possible ce qui arrive
! ». Pourtant elle ne peut que constater l’étrange. L’esprit
a bien contemplé l’indicible. Aussi est-elle très troublée,
perturbée.
Une fois Amour reparti, ou plutôt ce qui sera vécu comme tel, le corps et l’affectivité conservent de manière nette leur mémoire propre de cet événement. Si les sensations et sentiments éprouvés en ce contact d’amour sont gravés non seulement dans la mémoire mais aussi dans une chair toute transformée et suspendue, agrippée aux traces du corps de son Amour, si en ce laps de temps où le dieu d’amour l’ « a prise », l’âme a eu l’impression que sa conscience couvrait toute la réalité des choses, pénétrait l’essentiel de la vie et connaissait comme un élargissement, la raison elle, il faut bien l’avouer, se trouve complètement désorientée. La partie logicienne de l’esprit est dépassée, démunie. Cette sortie de soi, cette « extase », coïncidant avec cette venue en soi d’une présence réelle et tellement autre qui révéla immédiatement le dieu véritable, a quelque chose d’inaccessible, de renversant, pour la partie raisonnable et raisonnante de la pensée.
Même si cette personne était auparavant attentive à sa propre subjectivité, même si elle était encline à une certaine intériorité, voire même à la méditation spirituelle, voire encore à l’oraison, jamais, jamais elle n’avait connu ni imaginé pareille rencontre, ni cette effusion d’Amour, le Vivant, au cœur de l’âme.
« Que m’est-il arrivé ? » Ce qui fut entrevu alors
dans une sorte de contemplation sans pensées et de vibration amoureuse,
un je-ne-sais-quoi-de-Dieu-en-personne qui illumine et comble d’amour
le cœur puis échappe, s’estompera faute de mots adéquats
pour fixer l’événement, faute d’images pour se le
représenter et le retenir tel quel. Pas de précédent, pas
de références naturelles ou culturelles pour se l’expliquer,
pour que la pensée raisonnante y prenne appui.
Cette intelligence humaine, qui a été pénétrée
par le Vivant et a eu contact avec une Lumière au-delà, restera
troublée, sans appuis. Les connaissances, les logiques, les références
habituelles ne permettront pas une adaptation intellectuelle et naturelle à
cet événement surnaturel. (Oui surnaturel. Il faut au point où
nous en sommes l’affirmer ainsi). Et la raison ayant besoin d’appuis,
la pensée retournera à ses structures, ses logiques et ses représentations
habituelles. Ce mouvement de recul, par rapport à l’expérience
qui fut une immédiateté de la Présence, entraînera
une distorsion importante entre le cœur qui est tout à son Amour
et qui en garde un souvenir précis, comme une trace en sa chair, indélébile,
mais qui ne peut être dit avec justesse, et l’intellect critique
qui lui cherchera à comprendre et à assimiler l’événement.
C’est là le lieu d’un grand conflit entre deux nécessités, entre un désir orienté vers la Lumière comme un éclair et un besoin de maîtrise, entre un amour malgré nous et une volonté d’être, entre une réalité et une autre réalité, et tout cela à cause du mensonge qui est dans le monde et dont l’esprit est presque entièrement imprégné. Ce mensonge veut la séparation et la dénégation. Ce mensonge est un voile qui nous empêche de voir et d’entendre les êtres là où ils sont. Or tout le réel appartient à Amour qui veut la naissance du tout de l’humain pour qu’il vive et communique la vie.
Les rapports habituellement accommodés entre affectivité et raison, entre imagination et réalité n’arriveront plus à jouer. Mais en fait, tout comme le cœur, la pensée non plus ne pourra plus se satisfaire de ces appuis antérieurs depuis ce je ne sais quoi qui est venu s’intercaler, tel un caillou d’ailleurs, dans une mécanique échafaudée selon un savoir et une volonté d’homme.
Il serait erroné de déduire de ce qui vient d’être
décrit que seule la vie affective a été déplacée
vers un ailleurs d’exister. L’esprit aussi a été illuminé.
Il a contemplé et contemplera désormais malgré tout ce
qui fait encore obstacle.
Aussi ne peut-on parler de voie d’amour seulement, ni de voie de connaissance
et encore moins de voie spéculative, mais de voie de contact. Contact
réel et immédiat qui affecte, renverse et suractive en l’âme,
sans qu’elle sache vraiment pourquoi et comment, toutes ses facultés,
comme par exemple son désir, ses motivations. Sa mémoire et son
entendement.
Contacts réels par la suite, aux multiples intensités où
les facultés de l’âme ne seront pas d’abord agissantes
mais anéanties, agies et éclairées, surélevées
au-delà d’elles-mêmes.
L’impossible parole
Pourtant une nécessité s’impose. Comment dire ? Quels mots
mettre sur ce qui vient d’être vécu ? La personne ainsi affectée
doit parvenir à exprimer la réalité de cette divine rencontre,
pour autrui mais aussi pour elle, pour s’expliquer ‘‘la chose’’,
pour mettre un peu d’ordre dans sa tête. Pour une re-présentation
qui la rassure.
Et ce feu qui la consume ! Si seulement tous pouvaient L’accueillir en
partage comme elle L’a reçu, alors il n’y aurait plus besoin
d’explications, de témoignage. Plus d’étrangeté,
plus de décalage.
Mais comment exprimer ce déplacement inouï, les sensations et les
sentiments éprouvés en ce transport au-delà de toutes les
évidences, de toutes les représentations, de tout le normal physique
et naturel avec les mots courants de l’amour ?
Elle se lance : « J’ai la certitude que Dieu, que l’amour
de Dieu envahissait toute mon âme. J’étais aimé et
j’aimais. Je participais à cet amour de Dieu et j’étais
en Dieu et Il était en moi. Je l’ai connu par contact sensitif
et affectif. Je me sens désormais captive de cet amour. Je ne peux plus
oublier mon Amour, je l’aime. Dieu est Vivant ! Je l’ai goûté,
touché, senti en moi. Il est Vivant je vous dis ! »
A peine s’essaye-t-elle à quelque explication qu’elle comprend
le côté bizarre et quelque peu dérisoire de la situation.
L’impossible aussi. Le non-communicable. Et pourtant ne rien dire c’est
porter solitaire une bonne nouvelle qui déborde et consume. « Ca
brûle et ça pousse. »
La personne ainsi affectée parlera donc. Mais il faut garder à l’esprit que ce qui sera dit, restera toujours éloigné de l’expérience vécue. En effet elle n’a à sa disposition qu’un langage né au cours des âges de la nécessité de rendre compte de réalités, de sensations, de sentiments, de logiques naturelles, alors qu’elle doit exprimer et décrire un contact à un réel fulgurant.
Des mots se forment pour dire. Mais en se formant ils se constituent obstacles
et font glisser inexorablement celui qui les forme et celui qui les reçoit
vers une autre pensée, un autre lieu qui est déjà autre
chose que le Véritable. En se disant, l’expérience première
est déformée, trahie, le mot toujours approximatif venant apporter
une tonalité différente, un je-ne-sais-quoi d’autre qui
n’est pas cela. C’est la dérive de l’imaginaire qui
comble les blancs, les trous, que comporte une telle rencontre.
Comment dire ce vécu tout autre avec des mots qui renverront inévitablement
l’auditeur ou le lecteur à un référentiel naturel
et culturel ?
Comment par la suite dire et témoigner d’un chemin paradoxal avec
des mots qui ont forcément un sens précis et qui excluent par
la force des choses le sens contraire ?
Comment décrire un cheminement, une relation intime où tant de
ressentis contraires coexistent créant ainsi une tension, un écartèlement,
et où parfois (plus souvent par la suite) des sentiments contraires coïncident
dans un sentiment par delà de plénitude, de paix et d’unité.
Car même si à chaque affirmation on juxtaposait son contraire,
on n’approcherait pas pour autant de la vérité contemplée.
Il y a là-dedans vraiment quelque chose qui résiste à l’emprise,
et qui demeure antérieurement à toute parole humaine mais qui
est Pensée dans le sens où elle recrée un être nouveau
et qui est Parole dans le sens où elle donne à entendre la voix
de l’Epoux, Amour.
Remarques:
Pour éviter toute confusion, il est nécessaire de préciser
ici les termes de « sentiments contraires qui coïncident dans un
sentiment par-delà de plénitude, de paix et d’unité
». Il s’agit de sentiments tels que joie opposée à
tristesse, bonheur et souffrance et également de concepts et de pensées
en conflits qui peuvent coïncider dans un sentiment par-delà de
plénitude et non de valeurs telles que le bien et le mal par exemple,
le mensonge et la vérité. Bien, Vérité, Beauté,
Grâce tout cela ne peut être ambivalent, car tout cela est le Christ
et il n’y a pas de confusion, ni d’ambivalence en ce lieu. Le oui
de Jésus est oui et son non, non. Le Bien, cette force dont il est question
en Christ n’est pas ce bien qui en effet peut être ambivalent parce
que relatif au mal, qui serait seulement contraire au mal, cette vérité
dont il est question n’est pas une vérité qui serait seulement
contraire au mensonge, « ce qui est directement contraire à un
mal n’est jamais de l’ordre du bien supérieur. A peine au-dessus
du mal souvent ! Exemple : vol et respect bourgeois de la propriété…
mensonge et ‘‘sincérité’’. »
Un honnête marchand, peut-être très chrétien, se garde bien de voler, de tricher, de mentir à son client mais trouve très conforme au bien social de vendre ses produits en usant des meilleures et de toutes les techniques reconnues et possibles et si possible au meilleur prix. Ou bien, concerné par la misère dans le monde, il participera pieusement à des collectes pour les pauvres, mais défendra sa marchandise avec force s’il prend sur le fait un voleur, un pauvre voleur misérable en train de lui dérober son bien. Conforté par le droit, les vertus sociales, le vol étant un mal, il livrera ce pauvre au juge. Dans cet exemple, le bien est à peine au-dessus du mal. Il y a dégradation du bien supérieur. Voilà aussi ce que voulait dire Jésus lorsqu’il dit : « Et moi je vous dis de ne pas résister au mauvais. Mais quelqu’un te donne-t-il un coup sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. Et qui veut… prendre ta tunique, laisse-lui aussi l’autre. » Matthieu 5 : 38-48.
Aucune ambivalence, aucun flou en ce lieu où Christ nous veut. Amour sans retour, lucidité jusqu’au sacrifice du ‘‘moi’’ et de tous ses biens pour la justice. Non pas sacrifice héroïque pour Dieu, cela aussi est un bien pire que le mal, une façon de répondre au mal par la tromperie, mais sacrifice caché, quotidien loin de tout prestige social afin de ne pas permettre aux influences et vertus purement sociales de dégrader le trésor que Christ a déposé en nos cœurs.
Cette lutte par exemple Ste Thérèse, sœur chérie,
l’a menée à sa façon contre son entourage. Car son
entourage était victime de ce bien relatif, et du prestige social, ce
mensonge qui dégrade le beau dépôt de la foi dans toute
l’Eglise. Si l’entourage de Ste Thérèse a fait bien
des bêtises c’est parce qu’il était le produit d’un
certain esprit dans l’Eglise, et qui demeure aujourd’hui encore.
Cet esprit qui est : se contenter de l’imitation du véritable,
nous amène dans l’ignorance de nous-même et de notre misère
propre, à mesurer, à jauger, à contrôler sous prétexte
de je ne sais quelle idée de l’œuvre de Dieu. Or son œuvre
c’est de répandre gratuitement le Bien du Christ dans les cœurs
et la tendresse entre nous, don gratuit pour que demeure la joie de l’autre
qui veut vivre en humain avec ses frères et pour que ceux qui reçoivent
la grâce d’une manière ou d’une autre ouvrent des voies
d’une vraie liberté d’enfants de Dieu. Mais toujours et encore
les idoles et le levain ! Colère.
L’imitation du véritable ne suffit pas. Le véritable doit
pénétrer notre chair. L’amour fraternel n’est pas
en notre pouvoir. Or, parce qu’il se présente comme une exigence
de plus d’humanité, nous croyons devoir et pouvoir renoncer, secouer,
agir et nous dépouiller en vue de plus d’amour. Mais notre rapport
naturel et social au bien étant un rapport dégradé, nous
ne bâtissons qu’ersatz sur ersatz, obstacle sur obstacle à
l’amour que nous chérissons tant. Nous nous abusons.
Toute la société occidentale, pourtant en quête de plus
d’humanité, souffre de cela aujourd’hui, chrétiens
y compris. Tout le monde ne parle que de tolérance et d’amour entre
les hommes mais les fruits portés sont ambigus et les ego sont loin de
laisser la place. Et nous nous trompons jusque dans les nuits mêmes, jusque
dans les agonies.
Mais si l’Eglise, mais si chrétiens, nous acceptons vraiment
d’être conduits par Christ jusqu’au vrai bien, si nous sommes
capables d’accepter humblement la leçon qui ne tarde pas, alors
c’est l’amour vivant, du Christ vivant, qui cassera nos prétentions
et dénoncera nos motivations les mieux déguisées, tout
ce qu’il y a de compensation, de rivalité, de ressentiment, de
déni, de volonté de puissance, d’illusions et de vanités
jusque dans l’amour désintéressé même.
Ainsi notre champ sera autre pour une évangélisation conforme
à l’esprit du Christ. Car l’esprit d’amour nous aura
dépouillés à nu et ensevelis dans l’abîme le
plus sombre afin que nous nous relevions autres et que nous nous relevions là
où Il nous veut. Il y aura des œuvres alors, mais le champ sera
autre.
Croire s’élever par soi-même, par l’énergie que procure le but à atteindre, par l’idée que l’on se fait de la justice, du commandement de Dieu est illusion. En cette voie on atteint vite ses limites et la chute suit (si ce n’est la violence). Mais chute-t-on, il faut prendre cet effondrement comme une faveur qui nous est accordée par Dieu. Là nous verrons peut-être plus clairement que tout don, tout avancée véritable ne viennent que par Lui.
Dans Matthieu 19 : 16-26 Jésus donne une leçon à ses disciples et au jeune homme riche. Elle est aussi pour nous, pour toute l’Eglise.
1)D’abord cette affirmation : un seul est bon
2)Ensuite 1ère étape : « observe les commandements ».
Et le jeune homme de répondre : « tout cela je l’ai observé
». Réponse qui exprime son élan, sa foi et pour cela Jésus
l’aime. Mais réponse qui est aussi signe de son manque de lucidité
sur lui-même.
3)« Que me manque-t-il encore ? » Devant cette bonne volonté
peu consciente de ses limites et de ses zones d’ombre, Jésus pousse
le bouchon très loin pour provoquer une crise de conscience : «
si tu veux être parfait, vends tes biens aux pauvres et tu auras un trésor
dans les cieux et suis-moi ? » A cette parole, et c’est le but de
Jésus, non seulement le jeune homme riche est anéanti mais aussi
ses disciples. Jésus marque là les limites de notre pouvoir volontaire,
et nos richesses, qu’elles soient spirituelles, morales et matérielles
n’y pourront rien changer. Au contraire, elles nous rendront l’accès
au Royaume du Père encore plus difficile, car croyant tenir quelque chose,
nous ne tiendrons que du vent ; poursuite du vent.
4)« Mais qui donc peut être sauvé ? » Réponse
de Jésus : « Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu
tout est possible. »
Ce « possible » qui est don gratuit, Bonté du Père mais aussi correction, nous enfonce dans notre chair l’acceptation totale de notre incapacité fondamentale à être bons, pour que nous ne nous égarions plus, pour que nous ne réclamions plus je ne sais quelle idole, pour que nous ne façonnions plus je ne sais quelle idée de la justice de Dieu qui toujours est un fardeau trop lourd pour les pauvres malades de l’âme que nous sommes tous, mais surtout pour les plus faibles qui ont besoin non d’un accusateur mais d’un médecin, « Allez donc apprendre ce que veut dire : je veux la miséricorde et non le sacrifice car je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs ! »
Mais cette leçon d’amour gratuit ne portera du fruit qu’à
la condition de reconnaître que pour nous « c’est impossible
». Elle nous interdit à jamais de jauger, de mesurer autrui d’après
ses œuvres. Elle nous interdit de refuser à qui que ce soit, au
nom d’une morale devenue vieille désormais, même au pire
des pécheurs, même au pire des voleurs, même au pire des
divorcés qui le désire, ici, aujourd’hui, l’accès
au don de Dieu, le don de son Corps et le don de son Sang, cette chair transfigurée
qu’il offre à la chair de tout homme pour la sauver. Jean 5 :16.
Tout l’évangile témoigne de cela : la parabole sur le fils
prodigue Luc 15:10-32, les ouvriers de la onzième heure, Matthieu 20
: 1-16, la samaritaine en Jean 4 : 7-26. Cette femme, la première femme
à qui il révèle être le Christ est considérée
par les religieux de la religion de Jésus comme étant hérétique,
une femme qui a eu 5 maris et qui vit alors ‘’à la colle’’.
Et pourtant Jésus lui révèle qui il est, et beaucoup de
samaritains crurent.
Pourquoi refusons-nous d’entendre cela ? Pourquoi tant de barrières,
de peurs, de refus. Est-ce que le levain des pharisiens aurait fait fermenter
toute la masse ?
La loi, la justice ne peuvent être accomplies que par l’attention
amoureuse à autrui et à la vérité, et non par des
mesures autoritaires ou volontaristes.
(Mais nous reviendrons là-dessus dans un autre chapitre)
Comment entendre?
A vrai dire, il n’y a pas de recettes. Aucune méthode pour nous
apprendre l’espérance, le tendre accueil du véritable, l’équité,
la divine brûlure, le juste souci de l’autre. La dilection. C’est
donné, on ne s’en empare pas. Et justement parce que c’est
offert à tous, il est impératif de veiller, de ne pas laisser
l’écoute se fermer, celle qui accueille humblement cela qui vient.
« Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? ».
Et cette fermeture peut avoir lieu insidieusement, la nuit, quand l’homme
dort. Il se lève et l’ivraie est dans son champ.
Mais il reste toujours du bon blé. Rien n’est jamais perdu tout
à fait.
Ainsi la lumière peut venir d’une toute petite chose au plus profond
de la ténèbre, d’un rien si insignifiant qu’on n’y
a pas prêté attention. C’est comme lorsque l’eau de
la source coule à nouveau au désert après une longue sécheresse.
C’est d’abord une goutte d’eau qui tombe de la fontaine asséchée.
Et voilà qu’elle dégoutte et ruisselle sur la terre craquelée
pour finir par couler et s’écouler. Ainsi ce qui était sec,
assoiffé ou moribond reçoit l’eau du Vivant en abondance.
Comment entendre celui qui a fait l’expérience de cette goutte
de lumière ? Ici, il est nécessaire, pour éviter le malentendu,
de ne pas perdre de vue la dimension paradoxale et ineffable que les mots prononcés
ne peuvent traduire. Ce qui s’exprime là a sa source dans un champ
tout autre qui échappe à la logique commune et au principe de
non-contradiction. Toute écoute ou interprétation rapide ne peut
que réduire, amputer la profondeur, la hauteur, la largeur, la plénitude
de cette survenue.
Par exemple, c’est avec des mots de l’amour charnel qu’une
personne dira le plaisir ou la jouissance ressentis lors de la venue en soi
d’Amour, ainsi que le feu amoureux qui s’ensuivra. Les mêmes
mots pour dire l’amour humain et l’amour divin. On le voit, il y
a une impossibilité. Comme quelqu’un qui essayerait de décrire
la 3ème ainsi que la 4ème dimension dont il vient, à des
êtres plats qui ne connaissent que 2 dimensions, largeur et profondeur.
Combien il sera difficile de trouver un langage approprié, juste. Il
faudra du temps, toute une vie pour y parvenir et encore, de manière
très approximative. Le décalage qui toujours demeure...
Et pourtant confier ce trésor, cet extraordinaire de l’Amour qui
vient de se manifester est une urgence. Comme un feu qui consume, comme un souffle
ardent qui pousse. Cette nécessité de dire l’Amour, je le
répète, durera toute une vie. Et ce feu qui pousse utilisera tout
de l’être, le cri, le corps, la danse, le chant, le souffle, la
colère …
Amours humains, divin amour. Passions. Les mêmes mots pour dire deux
états si proches, car il y est toujours question de désir, de
plaisir et de jouissance. Proches et pourtant si différents. Il y a en
effet dans la blessure d’amour laissée par Dieu en l’intime
de l’âme, une altérité telle en même temps qu’une
intériorisation et appropriation de l’âme à elle-même,
une telle attirance d’elle-même vers son centre en même temps
qu’une poussée de l’intérieur en direction de son
Amour, une telle légalité agissante vivant de la vie et du vouloir
de Dieu désormais en elle que la confusion n’est pas possible pour
celui qui vit cette œuvre du Souffle, le Saint.
Mais pour ceux qui reçoivent un tel témoignage et qui n’ont
pas connu ce divin transport affectif, il pourra sembler que cette personne
est amoureuse de Dieu comme on peut l’être d’un homme ou d’une
femme, avec la même passion et il y a de cela (surtout à l’endroit
du Christ pour qui vient et était attaché à la tradition
chrétienne), mais avec cette différence que cet amour qui œuvre
dans le fonds intime, désormais et toujours, même durant les absences,
même au cœur de l’abîme et des souffrances (nous parlerons
de tout cela plus loin), éduque le regard et l’écoute et
modifie par là même le rapport au monde, radicalement. Les passions
entre humains n’édifient pas toujours.
Compte tenu de la difficulté de reproduire, de représenter fidèlement
ce qui fut vécu là, il faut s’attendre à ce que les
divers témoignages voulant rendre compte du toucher d’union comportent
des variantes et des imprécisions, voire quelques trahisons. Et pourtant
nécessité du témoignage.
Témoignage approximatif, source de malentendu pour celui qui a des oreilles
pour entendre mais n’entend pas.
Témoignage incomplet, imparfait, mais pourtant suffisant pour celui
en qui, déjà, cette Parole travaille à son insu. Alors
les mots entendus accrochent, rappellent quelque chose, s’imposent comme
des signes qui frappent et ensemencent l’oreille. Il y a écoute
d’un ailleurs d’exister.
« A vous a été révélé le mystère,
mais pour ceux qui sont du dehors tout se passe en paraboles. Ils voient en
images aussitôt projetées tout alentour et entendent la parole
en identification. Croyant voir, ils ne voient qu’eux. Croyant entendre,
ils entendent mal. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende et sorte
de l’enfermement ! »
Voilà pourquoi le témoignage est nécessaire. Pour que ceux
qui entendront et recevront cette parole malgré le voile, croient et
connaissent que sa Source vient du Père.
« La lumière brille dans les ténèbres mais les ténèbres
ne l’ont pas arrêtée. ». Voir aussi Jean 5 : 25-27et
30
Doute et certitude
Nous avons compris qu’un déséquilibre est né de
cette rencontre qui fait apparaître des nécessités nouvelles.
D’une part s’est créé un lien affectif entre l’âme
et son Dieu-qui-échappe, tellement intense et réel entre l’âme
et Christ, que la personne est dans l’obligation presque physique de partager
la joie qu’elle a reçue et qui déborde malgré elle.
Pourtant déjà, dès le commencement du cheminement, un manque
l’affecte qui deviendra chaque jour qui passe plus douloureux.
D’autre part, l’esprit éduqué selon la raison humaine
et les lois naturelles est écartelé entre doute et adhésion,
recul critique et ouverture à ce qui fut donné. Ces tensions diverses,
ces contradictions vont contribuer (mais pas seulement elles, loin de là)
à entraver par la suite toute participation passive en toute simplicité
à l’amour qui se donne gratuitement dans le fond intime de l’âme.
Affectivité et raison ne sont jamais confondues. Le physicien qui vient
de réussir une équation importante ne confond pas l’objectivité
intellectuelle de ses opérations abouties et la subjectivité de
sa joie.
Dans le cas du toucher d’union, ce sont l’amour, la jouissance,
une connaissance intime immédiate qui précèdent la démarche
pour une compréhension intellectuelle. Nous avions parlé plus
haut d’une Pensée avant toute pensée. Mais aussi d’une
nécessité d’amour qui met en marche.
Dans Matthieu 13 :44 l’homme ne vend pas tout ce qu’il a pour pouvoir
partir à la recherche du trésor, mais c’est parce qu’il
l’a déjà trouvé qu’il peut vendre tout ce qu’il
a. Cet aspect des choses augmente la difficulté d’un tel parcours,
surtout de nos jours où seule l’objectivité est prise en
compte.
Aussi devons-nous bien comprendre combien sera difficile et mentalement périlleux
le parcours dans lequel est introduite la personne ainsi touchée par
Amour. Elle est, n’en doutons pas, appelée à vivre un exode
intime et social. Son parcours est un et pourtant double. Chemin de lumière,
à la fois d’intériorisation et de relation en vérité
à l’autre. Il est important de comprendre ici combien ce qui lui
arrive intimement ne peut être seulement considéré comme
une impression subjective. Subjectivité et intériorisation ne
peuvent être ici confondues. La rencontre, le contact qui l’orientèrent
vers une voie d’intériorisation lui ‘‘tombèrent
dessus’’. C’est passivement qu’elle a subi la relation
des relations ainsi que l’altération des facultés intimes
consécutive à la rencontre. Et si la subjectivité joue
un rôle, c’est au niveau de tout ce que la raison pourra échafauder
comme explications provisoires pour comprendre ce bouleversement qui a lieu.
Le reste, ce qui est subi, est de l’ordre du fait.
Cet événement constitue le fait nouveau qui n’est plus dans
les objets mais dans la Parole ou Pensée venue en soi, qu’il restera
certes à énoncer.
Chez ceux qui ont connu ce ravissement et ont cette certitude qu’ils
ont été aimés d’amour, demeure paradoxalement un
doute dès le début, alors même que le souvenir du ravissement
est très présent et très certain. Aussi est-il important
de comprendre où il se situe pour éviter tout malentendu.
Il ne s’agit pas des doutes et des tourments qui assailliront l’âme
lorsque plus tard - des années - elle entrera dans l’ultime phase
critique de la « purification de l’esprit » (dont parle par
exemple St Jean de la Croix) et dans laquelle elle aura l’impression de
sombrer dans une grave dépression.
Remarque : Cela ressemblera à une grave dépression mais avec des
différences importantes. Notamment, la légalité intérieure
dont nous avons parlé (qui est le Verbe incarné agissant) œuvrera
à la purification des facultés et des sens et de l’esprit
pour une autre relation à autrui et au monde, pour une autre spiritualité.
Le bouleversement des rapports qu’elle opèrera et la clairvoyance
qu’elle donnera provoqueront certes des souffrances, des effondrements
et un anéantissement vécu vraiment comme une mort, une perte de
tout, mais il ne pourra y avoir destruction car en cette descente-là,
et alors même que la personne ne pourra le comprendre, là où
elle en sera alors, c’est le Vivant qui œuvrera.
Le critère sera que durant les rares moments de répit, elle pourra
constater les fruits de cette œuvre cachée en elle. Elle entreverra
qu’Amour est vraiment en train de la bonifier et qu’elle est lentement,
profondément transformée en Lui. Mais lorsqu’elle replongera,
tout cela sera oublié et la terrible épreuve du passage ensevelira
tout dans des tourments et une ténèbre très profonde.
Mais replaçons-nous au tout début du parcours qui mène
de l’union d’un moment à une union plus constante. Tout l’être
s’active afin de retrouver Amour, afin de comprendre ce qui lui arrive.
Il y a certitude et comme une ébullition intérieure. Pourtant
il y a doute. De quel genre est-il ?
Nous vivons une époque où l’esprit critique et la pensée
scientifique encadrent et canalisent le culturel au point de lui interdire toute
impossible, tout impensable. « Déconstruire, déstructurer,
disséquer, oui ! Mais l’impensable, vous n’y pensez pas sérieusement
? »
Parce qu’il est devenu normal, presque réflexe de poser là
devant les choses de la vie afin de créer les conditions de la vérification,
de l’expérimentation, de la maîtrise, de l’analyse
avec objectivité, tout phénomène intime, que l’on
dit forcément et à tort ‘‘trop subjectif’’,
tout ce qui est de l’ordre de l’intériorité est de
fait non pris en compte ou suspecté, c’est à dire dans tous
les cas soumis à la critique.
Ceux qui aujourd’hui connaissent ou ont connu ce toucher d’amour
sont victimes eux aussi de cette tendance du regard et de l’écoute.
Aussi s’ils ne doutent pas de l’événement, s’ils
ne doutent pas d’Amour qui les affecte malgré eux, ils doutent
d’eux-mêmes et plus particulièrement de leur équilibre
mental. Ils ne peuvent s’empêcher de suspecter ce phénomène
par trop intérieur, étranger à la normalité, au
champ du scientifiquement vérifiable et ''objectivable''. « Ce
qui m’arrive n’est pas possible. J’ai un sérieux problème
psychologique. »
En effet l’Amour qui est à l’œuvre dans l’intime
pour engendrer la vie sera suspecté longtemps par la raison de celui-là
même qui en aura connu les assauts, non pas comme étant la création
d’une imagination trop avide de Dieu, qui prendrait son désir projeté
pour la réalité, car cette âme continuera de sentir les
effets de cet amour, saura tout le chemin parcouru par une sorte de nécessité
amoureuse, constatera les fruits de l’Esprit à son insu en cette
voie, mais comme les possibles effets d’une maladie mentale, car seule
une perte de lucidité grave peut expliquer cette certitude qui l'habite
si celle-ci ne vient pas de Dieu.
Nous avons vu qu’ il y a d’une certaine manière certitude
du cœur. Certes il y a eu et il y aura tel un éclair un peu de lumière
en Présence, mais l’être ploiera quand même sous la
pesanteur du quotidien. Seul face à tout ce qui ne cesse de le rappeler
ou de le forcer à l’ordre du monde et à sa norme, il doutera
bien des fois. La raison doutera de la certitude du cœur.
Et si les choses étaient aussi simples ? Mais non ! Le cœur à
son tour vient troubler la raison qui doit bien convenir que l’attachement
à Lui-qui-est-venu est plus fort que tout, plus fort que la décomposition
qui s’opère, aussi fort que la mort qui s’annonce, car cet
amour est toujours là et il résiste et il se renforce et il ne
cesse de gémir et d’appeler l’autre : « Où es-tu
? »
« Il s’est passé quelque chose qui a tout bouleversé
en moi. Je ne suis plus le même en mon intimité. Une autre pensée
veille sur ma pensée, une autre Parole me soutient malgré mon
incompréhension. Je suis lié à lui désormais, je
ne peux que le constater. La chair de ma chair lui appartient, mon esprit est
obnubilé par ce qu’il a contemplé. La Parole fut contemplée
et goûtée. C’était, c’était… Dieu.
Mais si je dis cela je vous égare. Dieu dont jamais on ne m’avait
parlé, que je croyais connaître, mais que je ne connaissais pas.
Un je-ne-sais-quoi-dieu qui est venu en moi, un appel amoureux vers lequel je
suis sorti, une parole que j’ai contemplée sans mots et qui m’enseignait
le Véritable, que je connaissais déjà quelque part mais
que j’ignorais connaître et qui m’échappe, mais qui
Est j’en suis sûr ».
Je ne sais pas si tout ce que j’ai dit jusque là est bien compréhensible, mais je ne vois pas d’autres façons de dire cette séparation dans l’être.
Exode
Tout déséquilibre tend à être compensé. Aussi
le déséquilibre né de la rencontre, pousse et oblige notre
nature à chercher un équilibre nouveau. Le retrouver dans l’expérience
afin d’obtenir une confirmation. Vérification.
L’absence et le manque poussent et obligent notre nature à combler
le vide ressenti et cela dès la disparition des effets du toucher malgré
une joie nouvelle.
En ce commencement, l’âme ne sait pas encore rester écartelée,
en déséquilibre sans appuis, vide de toute présence sentie
comme envahissante. Il y a souffrance car elle ne perçoit pas encore
que tout est là désormais comme don gratuit qui offre sans cesse
du nouveau, et elle interprète encore les déséquilibres
et les manques soit comme les signes d’une absence, soit comme signes
d’un impossible. Si elle comprend qu’ils sont la conséquence
de cette rencontre, elle ne comprend pas encore qu’ils sont la condition
radicale de l’union immédiate. Car Il est là, présent.
Mais elle ne sait pas, elle ne peut pas encore le contempler hors manifestations
fortes d’un toucher d’amour. Elle est encore trop grossière,
trop pesante. Trop d’impuretés, trop de mensonges en elle. Elle
ressent seulement la nécessaire mise en mouvement et quête vers
ce Dieu-Amour, plus obligée que recherchée.
Ainsi s’impose tout naturellement et humainement la nécessité
d’un commencement d’exode, d’un questionnement et d’une
remise à plat. C’est le début d’une phase active où
la personne agit et cherche à assimiler, à s’adapter à
cette situation nouvelle aussi bien extérieurement qu’intérieurement
et sonde les êtres et tout ce qui pourrait lui rappeler de près
ou de loin ce contact qu’elle vit comme perdu, afin de rejouer, de remettre
en situation cet événement impossible et ainsi peut-être
de trouver quelqu’un qui lui dise : « Moi aussi j’ai vécu
cela. » Solitude.
Remarque : Cette nécessité à ce stade, d’une mise
en mouvement, ne veut pas dire que l’âme n’était pas
en quête auparavant soit de Dieu, soit de vérité ou bien
de justice ( ou de tout cela à la fois et peut-être confusément)
et sûrement était-elle en recherche et en souffrance depuis longtemps
pour que le dieu véritable la visite ainsi à l’improviste.
Mais cette quête depuis ce contact pénétrant a pris une
tournure tout autre. Un lien étroit est comme tissé d’être
à être, et c’est toute la personne, tout son désir,
toutes ses ressources qui sont aimantées et orientées en Lui.
Une rencontre a suffi pour que l’esprit n’entende plus tout à
fait les choses comme avant, pour que le cœur soit tout à l’Amour
qui l’a touché, et ce fut si fort qu’il se désespère
maintenant de l’amour absent.
Cette phase est comme les autres paradoxale, car si une certaine ignorance
est la cause de cette activité qui par bien des aspects fera obstacle
au don gratuit qui se donne en toute simplicité, cette mise en mouvement,
cette quête avide où l’inquiétude tient une bonne
place, sont le signe qu’il y a vraiment eu rencontre personnelle, puis
manque d’un Amour qui se donne mais dont on ne peut s’emparer. Désormais
il ne s’agit plus pour cette âme de progresser vers un Dieu dont
elle a entendu parler, mais d’œuvrer en proie à l’impatience
inquiète afin, espère-t-elle, de connaître une autre rencontre
personnelle.
Ainsi néglige-t-elle la révélation qui a été
faite en son fond intime, l’Esprit du Fils qui la fait participante de
la vie de Dieu, car elle est en quête plus des effets que de la cause
divine en son intimité.
Gémissements ineffables
Une autre façon de dire
Présences
Une autre façon de dire la Trinité
En ce contact, une Pensée l’inonda. Un Dire l’éclaira.
A la Présence intime coïncide une Pensée sans paroles, une Parole sans pensées avant toute pensée et toute parole, avant tout commencement, au principe. Elle est reçue en un éclair. Présence et Parole intimes simultanément.
La Parole introduit dans le lieu que toutes les pensées ont cherché
et cherchent à saisir depuis toujours. C’est le lieu du mystère
vers lequel est tendu le désir, l’appel de tout fils d’homme.
C’est le lieu autour duquel tourne et s’en retourne toute parole
qui cherche à nommer le Véritable pressenti, sans jamais pouvoir
le dire en vérité car il échappe au pouvoir de saisir et
de nommer.
Or, en cette Pensée qui m’inonde et m’éclaire, ce
lieu se dévoile. Retourné, il prend pour moi le nom de Révélation
du Réel. Présence inaccessible à nos savoirs et représentations.
« Le réel appartient au Christ ! ».
« La lumière a traversé jusqu’à moi et j’ai
contemplé le voilé ici dévoilé.».
Le sentiment qui demeure est que la lumière est venue à nous et
avec elle la véritable Relation. Dans le secret celle-ci nous ouvre au
« Oui du Christ ».
Dès lors un « oui » monte dans la ténèbre à
travers séparations et distinctions.
Ouverture infinie et pourtant mise à part absolue, séparation.
Paradoxe.
Présence immédiate et séparation.
L’affectivité et l’esprit sont en présence de Vérité
et d’Amour immédiatement. (La Présence, ce fait nouveau,
est pour le corps et l’esprit d’abord. Elle fera signe pour la raison
ensuite. L’événement est dans cette Parole venue en soi
qu’il restera à énoncer pour le Corps. Un chair à
chair, un corps à corps pour tout le Corps.).
Cette opération divine œuvre d’abord dans une séparation
absolue pour une relation unique par contact réel à Dieu-Personne-Amour,
pour un avènement (le retour de Christ ressuscité).
Cette Présence « sans intermédiaires » est un l’un
dans l’autre, expérimenté sans savoir, sans emprise, sans
représentations, sans distance, sans participation des facultés
telles que la raison, la mémoire, l’imagination.
Paradoxe :
1er lieu : La Parole intérieure œuvre au niveau intime du sanctuaire
et se reçoit en Présence dans une mise à part absolue.
Révélation.
L’âme ne peut plus ignorer le dieu véritable. Elle le connaît
par contact, par présence et pourtant elle ne sait rien, ni pourquoi,
ni comment, ni d’où, mais elle se meut. Elle est déplacée.
Exode intime.
2ème lieu : Mais un autre lieu s’ouvre. Le Souffle de la Parole.
Souffle, mais aussi feu. « Je n’ai d’autre lieu que ce Souffle
pour le Corps. » Exode social.
Ouverture et re-présence.
Le Souffle de la Parole, une ébullition et un jaillissement qui pousse
à trouver où s’écouler (Niveau relation du sanctuaire),
où s’annoncer (Niveau collectif). La Parole déborde pour
devenir fontaine d’eau jaillissant en vie éternelle.
Le Souffle. Il y a nécessité de déploiement, de mise en
circulation au Nom de mon Père, au Nom de Celui-là.
En d’autres termes, La Parole intime donne à l’âme
l’Esprit de la Parole de Jésus. Il deviendra mon souffle pour le
feu.
Parole intérieure et paroles de Jésus sont indissociables en vue
de l’autre.
Mais le monde ne La reçoit pas. Elle est d’un autre ordre, d’un ailleurs. Pourtant toute parole cherche cette lumière. Or la Lumière vient gracieusement. Vouloir saisir, essayer de dire, c’est aussitôt voiler la Parole en nous avant tout langage. En vérité, cette Lumière est impossible à partager si au même moment elle ne s’écoule et n’éclaire celui qui écoute. Et elle est toujours éclair. « Si l’on vous dit, Il est ici ou là, ne le croyez pas, car comme l’éclair sera la présence du Fils de l’homme ! »
Disons-le autrement.
La révélation du réel rompt avec l’imaginaire et le symbolique pour les relier autrement.
Désormais l’imaginaire, enflammé de ce qui le relie au
Réel en ce lieu intime du sanctuaire où réside la flamme,
ouvre un espace à la parole pour l’autre, pour un ‘‘là-au-milieu-de-nous’’
qui servira de lieu à la Présence autrement, à la relation
autrement en vue de l’autre, à la déclination du nom de
notre Père.
Passage d’un lieu à un autre espace. Nous ne sommes plus ici au
même niveau de la Présence. La Présence n’est plus
intime mais entre nous. Il y a présence autrement. La Présence
n’est plus un l’un dans l’autre, mais se fait chair-visage.
La Parole s’écoule et s’entend entre nous. Un l’un
pour l’autre. L’Esprit de la Parole de Jésus s’écoule
au milieu de nous et unifie les cœurs.
Car même si la Parole reçue immédiatement dans l’intimité
d’une chambre intérieure est d’une certaine manière
voilée lorsqu’elle est criée sur les toits en terrasse ou
re-dite en assemblée (petite ou grande), cela donne quand même
à voir et à entendre du feu et de l’eau jaillissante (par
exemple) en tant que cela découvre la Présence d’amour et
expose celui qui parle. (Réf : les 3 sanctuaires). « Il vous baptisera
d’eau et de feu ! ». 1 corinthiens 3 :16-17
Hébreux 10 :19-22
Remarque : A l’instant même de la rencontre, dans certains cas,
une lumière a été vue. Cette lumière, qui d’ordinaire
signifie sur le plan symbolique ou bien figure dans les projections imaginaires
comme par exemple quand est imaginé dans certains récits la «
lumière du paradis », a été réellement vue,
immédiatement, sans qu’aucunes facultés imaginatives, sans
que la mémoire ni autre volonté n’exercent quelque emprise
ou contrôle que ce soit. De symbolique elle est devenue réelle
pour moi. « En voyant la lumière, j’ai vu, connu. J’ai
su et j’ai aimé. »
Autant dire qu’une telle expérience fait sauter instantanément
toutes les distinctions, les catégories, oppositions ou cloisonnements
et jusqu’aux évidences.
Remarque encore : Reste la question du sujet.
Dans la Parole « Je » s’infuse en « je ». «
je » parlera en place de « Je » en vue de l’autre mais
ne pourra rien capter. Pourtant en ces maintenant-là, en toute autorité,
« je » sera réellement sujet de cette parole.
Si je ne sais rien par moi-même de la Parole, je sais cependant qu’il
m’est donné de la recevoir. Alors en ces instants je sais que je
sais. Jubilation.
Un je ne sais quoi du Verbe demeure en moi et est moi dans un l’un dans
l’autre en ce temps, en cet instant même où « je »
parle. Ici, un je ne sais quoi de ma parole et de la sienne ne fait plus qu’un.
De l’écoute et du regard: Je vois et écoute autrui par
Lui.
En d’autres termes, en présence, le regard et l’écoute
ne se projètent plus de la même façon qu’auparavant.
Autrui est reçu et pénètre réellement mon esprit
et ma chair. Il est présent, ressenti. Réellement regardé,
entendu.
Parler et entendre en ce maintenant-là coïncident. Le monde est
écouté pareillement.
La tradition parle d’un « discernement des esprits » comme
d’un don que Dieu accorde à ceux qui ont part à sa Lumière.
C’est un don de l’Esprit, le Saint.
La Pensée de Dieu qui demeure en eux sous mode de ‘‘Présence
d’absence’’ leur permet de reconnaître les esprits,
c’est à dire de distinguer si la pensée avec laquelle ils
entrent en relation sort de chez Dieu ou ne sort pas de chez Dieu, si la parole
qui s’écoule entre nous est pour la mort ou pour la vie. En ce
lieu, la séparation n’est pas entre parole et parole, mais dans
la parole même, ni entre acte et acte, mais dans l’acte même,
ni entre ce qui est bon et bon, mais dans la bonté même. La séparation
n’est pas seulement entre l’un et l’autre, mais également
en l’un même.
Le don de l’Esprit est grâce du Vivant en soi qui donne à
dire et à entendre, à lutter énergiquement pour la vie
entre nous. Luc 13 :23 - 30
Le discernement des esprits est également une modification du rapport
entre réel et imaginaire.
« Je suis qui je suis ». « Mes enfants prophétiseront.»
Remarque encore.
En ce chapitre, de fil en aiguille, mais sûrement pas innocemment, alors que je cherchais pour certains un moyen de mieux donner à entendre et à croire, ma parole s’est, j’en suis bien conscient, sophistiquée. Voilà que je me suis retrouvé à jouer avec des mots et des concepts récupérés chez certains érudits ou philosophes pour les mettre à ma sauce. Quel toupet ! Certains pourront trouver cela quelque peu aventureux d’autant que je n’ai pas vraiment les moyens d’une telle spéculation. Mais après tout, pourquoi ne me risquerais-je pas un peu à ce petit jeu du moment que j’en discerne les limites ?
J’ose m’en amuser, mais je ne perds jamais de vue que le plus sage
pour moi est de rester simple.
En cette voie de contact que j’essaye de préciser, je sais que
le mieux est de rester sobre, car seul le « chair à chair »
importe. Qui ne mange pas la chair de Jésus et ne boit pas son sang dans
l’intimité, peut avoir tous les talents intellectuels ou dons de
l’esprit, il ne sentira pas le Père. Parce qu’il n’aura
pas part au Corps du Christ en plénitude, il ne recueillera pas l’Esprit
du Fils dans sa chair.
En cette voie, il s’agit d’abord de manger la chair du Bien-Aimé,
et seulement ensuite de la penser pour mieux l’annoncer. Un chair à
chair qui fait toute la différence entre mystique et mystique par exemple,
entre foi et foi, contemplation et contemplation, etc.
Epître aux Colossiens 2 : 8-17, matthieu 11 :25-30 et Matthieu 7 : 21-22
Pourtant il me faut bien rejoindre un lieu où d’autres ont déjà
tenté quelque parole. Et c’est en pleine connaissance de mes limites
que je fais feu de tout bois car le bois (entendez les mots) me manque.
Je sais qu’il ne me sera pas possible d’éviter la ‘‘fiction’’
ni le mensonge (le ‘‘ce n’est pas cela’’) mais
il faut le croire, même en ces chemins périlleux pour moi, je m’applique
de tout mon esprit, de tout mon coeur et de toute mon âme, à demeurer
en Sa présence et dans l’attention à Son commandement qui
vit en moi. Hors de Lui mon Amour, je ne peux rien faire qui dévoile
le Vivant. Hors de sa Présence tout n’est que ténèbres,
illusions, mensonges et toujours ils menacent.
Je dis tout ceci et j’ai dit tout cela pour l’édification de mes sœurs et frères, pour qu’ils croient l’Esprit, le Saint à l’œuvre et pour qu’ils en appellent toujours à Sa Présence. « Je veux un simple mais suffisant chair à chair ! » disent les vrais amants.
Présence d’absence et séparations
« Que la joie demeure ! La joie d’une relation très intime,
unique qui a retourné ma vie. Une joie qui était avant moi, qui
est éternelle, que tu m’as donnée et que nul ne pourra m’enlever.
Je le sais mon amour.»
Hélas ! Bientôt, dans le mouvement même du souvenir de ce
baiser d’amour qui monte et jaillit en chant d’allégresse,
l’inquiétude se glisse en l’âme ignorante, jusqu’à
tout imprégner. Elle ne sait rien de Celui qu’elle aime. Il est
parti et quoi ? « Je l’aime à mourir. »
Bientôt un manque et une douleur intime que personne ne pourra consoler
pèseront en cette âme. Cette mystérieuse rencontre, puis
la déchirure de l’absence, finiront par l’obséder
jusqu’à l’obnubilation.
Pourtant une joie demeure, parfois à peine perceptible, comme la certitude
qu’au-delà de ce qu’elle ressent déjà comme
une séparation de corps, elle est à lui éternellement.
Elle l’attend. Le temps passe. Des années peut être. Elle
s’habitue. Le souvenir se brouille. « Et si j’avais rêvé
tout ça ? Pourtant la lumière ! Et puis ce manque de Lui, je ne
l’invente pas ? Mon amour tu me manques ! »
A l’espoir de le revoir vite, succède au fur et à mesure
que le temps passe une certaine résignation. « Il faut te faire
une raison mon garçon ! Tu es désormais bien seul.» Malgré
la pesanteur qui l’accable, quelque chose résiste pourtant. Quand
le doute s’engouffre au plus profond, il rencontre la trace de Lui. Une
certitude, une joie à peine perceptible.
« Je sais que je suis connu de Lui. Je porte sa marque en ma chair. Je le sens, je le sais. Mon cœur le sait. Quand j’écoute Sa Parole, j’entends le chemin, je reconnais Sa Voix. J’aime sa Voix, j’aime Sa Parole, oui je l’aime. Elle est mienne.»
Après que l’éclair a paru, la Lumière demeure chez
elle en l’intime de l’âme. Pourtant le monde en l’âme
ne peut encore clairement la recevoir. Il sera tourmenté.
Aveugle et aveuglée, sourde et abasourdie, l’âme marchera
à tâtons et zigzaguera dans la ténèbre, seulement
orientée par cette Pensée infusée à son insu et
tendue vers Son Amour insaisissable.
Juste un je-ne-sais-quoi-autre comme une trace, une bonne odeur de son Amour,
des repères intimes, que Dieu lui a laissé en son fond intime
et un-je-ne-sais-quoi d’absent qui est attendu.
Nous retrouvons ici les deux pôles de l’espace divin, une intimité
et un ailleurs d’exister, une venue ou présence en soi et une sortie
de soi.
Disons-le autrement
Le toucher d’union est relation réelle de chair à chair et d’esprit à esprit (venue en soi et sortie de soi ) qui Le révèle et infuse une connaissance immédiate. Il est connu, mais la relation échappe. « Où es-tu mon ami ? ». Cette connaissance offerte gratuitement dans la lumière tourne à la quête dans la nuit.
Mais cette relation originelle instaure aussi un nouveau vouloir au moment même où elle échappe. Ne demeure donc qu’un vouloir marqué par cette première relation échappée. Mé-prise, mais simultanément inflammation d’amour, passion. Manque et attente en vain qui vont faire douloureusement sentir la nécessité d’une relation à retrouver. Orientation du vouloir tendu-vers Amour disparu.
Remarque : Le « Volo ».
« Je veux », « Je l’aime », apparaissent ici.
C’est le début de l’exode.
Lui et rien d’autre.
Un vouloir né du Vouloir d’un Autre, un amour enflammé de
l’amour d’un Autre. Un vouloir non autonome, car encore dépendant
de la jouissance de Lui. Un « je veux » suspendu au bon vouloir
du Bien-Aimé tant attendu, tendu pour un retour.
Elle ne sait rien mais elle ne veut rien d’autre que Lui. Elle ne veut
que le Bien-Aimé qu’elle a goûté. Il est beau, pur,
saint.
Elle sait n’être rien de tout ça. Mais elle ne sait pas encore
qu’elle est loin d’avoir contemplé le pire sur la réalité
de sa personne.
Disons-le autrement.
Au commencement, elle pense que le seul rapport vivant et réel au dieu véritable est cette sorte d’amour qu’elle a connu lors de la première rencontre, un amour bouleversant, ce Souffle violent à la surface de sa chair liquéfiée qui pénétra ses ténèbres.
Par la suite, souvent longtemps après, elle connaîtra d’autres
touches différentes, d’autres transports, comme un coup de pouce
quand sa chair sera trop lourde et son esprit empêtré dans les
brumes et quand le cœur sera près de succomber au chagrin, trop
désespéré de se croire mauvais, indigne, perdu, seul.
Amour viendra et il enflammera l’âme à nouveau. Ainsi elle
recevra du réconfort et la force de poursuivre sa marche. Mais cela ne
durera pas. Ce feu allumé, brûlera et continuera de brûler
le monde en elle à son insu et il continuera d’illuminer toujours
plus son mensonge, sa violence, l’homicide qui la fonde et toutes ses
bassesses. Elle contemplera le Véritable, mais elle ne comprendra pas
encore l’Amour à l’œuvre.
Elle ne comprendra que l’évidence, c’est à dire son
mal en elle, sans prendre vraiment conscience qu’une inflammation d’amour
plus fidèle, peu à peu plus constante, l’unit déjà
à son Amour. C’est cette seule inflammation d’amour qui accomplira
tout le travail de transfiguration pour une création nouvelle. Œuvre
non pas d’une volonté d’homme, ni d’une volonté
de la chair, mais de Dieu-Amour seulement, pour une chair transfigurée.
Un survouloir.
La personne dès le début du chemin d’union c’est à dire sitôt après le toucher d’union, n’est plus en relation au monde par le moyen de ses sens et des organes que sont la peau et le cerveau, organes de contact et d’échange avec l’extérieur, et qui sont comme en périphérie de l’âme, mais est en contact depuis le cœur de l’âme qui vit de l’appel de Dieu et de Sa Vie. Le rapport aux choses est modifié. Le désir est réorienté.
Ce ‘‘moi’’ qui me sépare de l’autre.
Ce chemin d’intériorisation dont nous parlons n’est pas du
tout cheminement subjectif, car la pensée n’est pas seule avec
elle-même. Elle chemine par cette Pensée même en dépôt
qui précède toute pensée. Or cette Pensée est Lumière
pour le monde, pour la relation entre nous. Aussi ce chemin d’intériorisation
est chemin d’extrême attention aux réalités.
Oui, par sa « présence d’absence », le Verbe, la Lumière
qui s’offre au monde en nous, libèrera d’une certaine manière
d’être de l’imaginaire, c’est à dire du mal entendre
et du mal voir.
Cela se traduira dans le temps par le fait que tout ce qui fait mon monde et
me sépare de l’autre, sera passé au crible, au feu. Baptême
de Feu. Liens et refuges en cendre, car ici ce qui me lie à l’autre
est justement ce qui me sépare de lui.
Le feu fond et délie la relation fausse pour la relier autrement.
Mon rapport au monde sera retourné, mensonge débusqué après
mensonge reconnu, illusion dépassée après illusion traversée.
Autre séparation.
« Si ton œil te fait trébucher, arrache-le. » Une épée
nous a été remise qui tranche pour nous. Un impératif amoureux.
Et cette séparation passe partout, en tout acte, en tout sentiment, en
toute pensée. Elle est rupture avec l’ancienne manière de
voir et d’entendre. L’âme discernera tout ce qui est de Lui
et tout ce qui n’est pas de Lui.
Par exemple elle verra qu’il y a des bontés qui propagent le mensonge
et la mort comme la peste. Elle discernera des violences qui sauvent. Elle comprendra
que tout dépend de l’Ordre d’où sortent l’acte,
le sentiment, la parole, la pensée. Ordre du monde ou Ordre du Verbe.
Ainsi par exemple, l’acte aussi bon, généreux ou saint qu’il
apparaisse, en lui-même ne prouve rien, car tout dépend du lieu
d’où il est sorti. Attention à l’ange de lumière
! Mathieu 7 : 21-23
Matthieu 6 : 22-23
Les obstacles et les ennemis de la Voie demeureront nombreux et ils feront
mal, car tout ordre du monde germant et croissant en soi (telle l’ivraie)
qui ne sera pas de cet Ordre-là, séparera de l’Amour. Divisera
l’amour entre l’Epouse et l’Epoux.
Nous l’avons dit, malgré les égarements, les fautes, les
erreurs, ce dépôt qu’Il laisse en se retirant est comme un
discernement immédiat avant toute parole, toute pensée projetée,
toute argumentation réfléchie. L’âme sait quand c’est
du Seigneur et quand cela n’est pas du Seigneur. Même si elle ne
sait pas dire pourquoi, même si elle semble dans le brouillard, même
s’il lui arrive de s’égarer, au fond elle sait. Mais elle
mettra longtemps à oser y croire et à faire confiance à
ce don reçu. Aussi tout croîtra ensemble. Contemplation et doute,
lumière et obscurité, connaissance et ignorance.
Autrement dit, en présence d’absence elle discernera le Véritable
et d’une certaine manière il y aura séparation, mais pourtant
rien ne pourra être encore arraché (par Dieu) vraiment, à
cause de l’inertie des habitudes ( manière de fuite ou de refoulement)
et du doute à l’œuvre à son insu. Le doute dont il
est question ici est certes le doute sur son état mental dont nous avons
parlé plus haut, mais il deviendra au fur et à mesure que la relation
se fidélisera et que des lumières seront données sur la
réalité de la Présence et sur la réalité
de sa condition, un doute sur soi. Le poids de la culpabilité. «
Je ne suis pas digne ».
Tout cela est l’ivraie semée la nuit : le manque de foi en l’amour
gratuit, l’incapacité de regarder sa condition de pécheur
sans culpabiliser et sans culpabiliser autrui ou condamner, le poids de l’ordre
du monde, l’œuvre du mensonge. Matthieu :13 :24-30
Dieu est Amour, et s’il nous offre la lumière, c’est afin
que nous nous en nourrissions. Ce n’est pas pour nous condamner, mais
pour nous sauver de ce qui nous tue, de « ce qui fut un homicide dès
le commencement ».
La lumière nous révèle ce qui est et ce qui est nous fait
mal ou peur. Aussi nous la fuyons. Ainsi nous sommes nos propres accusateurs,
ainsi nous nous jugeons nous-mêmes et ce jugement nous fige dans des œuvres
trompeuses.
Lui nous donne à voir ce qui est, pour notre salut, mais par lâcheté
nous préférons être esclaves du mensonge qui nous égare,
des ténèbres qui nous enlisent dans une vie qui n’est pas
la vie du Vivant parce que le Menteur est moins douloureux à l’âme
que la Présence de Dieu, mais il la tue. Ainsi la séparation n’est
pas seulement entre la vie et la mort mais entre la vie et la vie, la mort et
la mort. Jean 8 :34-47
Apocalypse 21 :8
L’âme aimée connaîtra donc l’écartèlement entre ce qui constitue la vie de chaque jour, pesante et absorbante, avec ses innombrables nécessités, ses illusions et ses mensonges et une autre Présence, légère comme un souffle, une vie de la vie, un ailleurs d’exister qui se nourrit d’une autre chair, Sa Chair. C’est le commencement de la déchirure. Une autre séparation.
Plus tard elle connaîtra la sécheresse, le désespoir, la chute, mais elle ne sera pas détruite grâce à ce petit quelque chose, ce je-ne-sais-quoi, cette joie-force en dépôt, ce don d’amour, ce Verbe gravé en son ventre, en lesquels elle s’abandonnera totalement lorsque plus tard encore, elle se trouvera acculée jusqu’à l’extrême, la dislocation et l’anéantissement du monde en elle. En ce lieu conduite, elle ne sentira plus rien. L’absence sera totale. Seulement le souvenir de ce don d’amour.
Ce don d’amour est une marque, non pas envahissant tout l’être
comme lors de la première rencontre, mais imprégnant le fond du
cœur, de la mémoire, du vouloir et de la raison, de la présence
de Dieu absent.
Esprit de Jésus qui suractive le souvenir de Lui, l’intelligence
de sa Parole et lui donne un corps et une odeur. Tendresse et consolation au
cœur même de l’absence. Cette ‘‘présence
d’absence’’, dont nous venons de dire quelque chose, à
peine, infuse toute opération des facultés ou pour le dire autrement,
est comme un filtre. Contemplation infuse.
Ma Nuit Dernière
Ni la Nuit de Nicodème
Heure du lâche rendez-vous
Comme une vie se risque
Ni la Nuit de la Transfiguration
Heure de l’exode incliné
Par le visage en l’autre
Toutes deux sont accomplies
En Présence chaque jour
Mais Nuit de l’Agonie
Celle toujours devant
Qui offre au fond de l’abîme
Le tréfonds notre enfer
Son doux chant murmuré je perçois
En l’En-Bas qui m’y plonge
Et m’écartèle l’Amour Absent
Il n’est plus parmi nous humain
Et nul ne l’entend plus ni ne voit
Le désespoir qui dessèche même La Source
Abba ! Abba !
La claire voie du passage
Lama sabactani !
Désespérance notre grâce
Plus d’abri des cavernes
Où enfouir le repos
Comprenez la Nuit du Divin mort
Tout fut donné par un
Perdu de vouloir prendre
Mais il reste ses traces
Et j’en sais la présence
O frères je vous le dis
Je vais y renoncer mon âme
Du tout au rien
Ne puis faire autrement
Car j’aime Son Absence
Qui me fait passage
Présences d’absence et absence
(le cœur de la « nuit passive de l’esprit »)
Rappelons que l’âme en ce « chemin d’union mystique » a expérimenté et expérimentera (contemplera est le terme exact ) deux sortes de présence :
- La première sorte de présence est plutôt un contact-union
de personne à personne, plus ou moins intense, avec plus ou moins d’envahissement.
Nous avons évoqué un bouleversement radical, une sortie de soi
expérimentée par l’esprit et une venue en soi d’un
Dieu-amour-Personne perçu par le corps et qui révèle le
fond intime de l’âme.
Il s’agit là des prémices, de la promesse d’une union
plus accomplie.
- La deuxième espèce de présence est en général
consécutive à la première rencontre. Elle retentira jusqu’au
dernier souffle de la personne ainsi tombée en amour. Nous l’avons
appelée selon la tradition « Présences d’absence ».
(Merci Hadewijch).
Elle commence par une perte. C’est ce qui reste une fois le toucher d’union
disparu. C’est une présence cachée dans le fond intime de
l’âme dont elle a, au commencement, si peu conscience qu’elle
est persuadée de l’absence de son Amour dont elle cherche seulement
à jouir.
Cette « présence d’absence » évoluera dans le
temps au fur et à mesure que les amants se risqueront à la séparation
pour se re-trouver.
Chronologie :
C’est d’abord une forte impression laissée par la rencontre
d’union. Puis retentissement. Apparaissent, coïncident et augmentent
amour passion et manque de Lui. C’est le temps où l’âme
attend, mais généralement le Bien-Aimé ne se manifeste
pas.
Comme elle ne sait pas encore profiter du don gratuit, c’est à
dire de la contemplation infuse gracieusement offerte et que son ancienne manière
de foi n’est plus, l’âme reste en attente d’une autre
touche. Comme celle-ci ne vient pas, elle se retrouve suspendue dans le vide,
dans l’angoisse d’avoir tout perdu. Mais elle l’aime. Et cet
amour est un vouloir puissant.
Ensuite vient le temps très paradoxal où la présence devient agissante à son insu, travail de l’Esprit Saint suractivant le désir de Lui (Jésus ressuscité) au point qu’elle ressent en sa poitrine et en son ventre comme une blessure lancinante, comme un feu qui la consume, à tel point que s’impose la nécessité de réagir et d’essayer de se conformer à Amour. Il y a manque, un fort sentiment d’absence malgré la présence dans le fond intime d’une Légalité, d’une Pensée qui est de Dieu. L’âme par une sorte d’intuition ( peut-être grâce à cette présence encore mal perçue, parfois goûtée par touches plus ou moins fortes), le plus souvent dans l’obscurité, dans le flou et alors même qu’elle traverse une sorte de crise, où joie et doute se côtoient, ne se sent pas complètement abandonnée. Enfin pas encore. Ce sera pour plus tard.
Encore dans l’espérance, mais aussi dans l’ignorance d’elle-même
(pas pour longtemps), présomptueuse donc, elle sait qu’elle doit
le retrouver.
Elle demeure en joie dans son fond intime alors que dans le même temps,
elle est dans les tourments de ne pouvoir jouir de Lui et du fait de l’absence,
dans le doute sur son état mental.
Elle cherche une façon de Le dire, un espace où Le dire, quelqu’un
à qui Le dire.
Mais dire quoi ?
Peu à peu cette Présence d’absence fera sentir toute la
distance entre l’être de Dieu et sa pauvre manière d’être
qu’elle vivra alors comme misérable. L’âme est nourrie
et commence d’être humiliée à son insu. Ce qui lui
est très utile pour grandir en « esprit et en vérité.
»
Ainsi l’âme de présence d’absence en présence
d’absence, de lumière en lumière, d’obscurité
en obscurité, sera acheminée vers le temps et le lieu (nous l’avons
évoqué plus haut) d’une absence vécue comme véritable,
très cruelle.
C’est le temps de l’absence totale.
Remarque : Dès le début de la « présence d’absence » il peut être admis que le cheminement est bien avancé, du seul fait qu’il y a eu toucher d’union puis présence agissante dans le fond intime. Mais ici, quand commence l’absence totale, s’ouvre la voie spirituelle, contemplative véritable (contemplation infuse et non pas acquise).
Parfois celle-ci (l’absence totale) peut survenir assez rapidement en
cette voie de contemplation spirituelle, notamment parce que certaines personnes
aujourd’hui, qui sont ainsi touchées, n’ont pas de culture
religieuse ou bien ne sont pas du tout préparées spirituellement
à vivre cette forte relation à Dieu ainsi que ces ruptures.
Les différentes manifestations de « présence d’absence
» que la personne vivra effectivement se heurteront à une grande
ignorance et au doute que nous avons expliqué plus haut, la suspicion
d’être mentalement malade par exemple. L’écartèlement
sera terrible. Les séparations d’avec ce qui était ‘‘mon’’
monde feront souffrir. La séparation de soi à soi, celle qui passe
en soi, sera ignorée ou incomprise, parfois assez longtemps. La séparation
d’avec le Bien-Aimé sera vécue comme réelle et rapidement
comme irrémédiable et cela même si la puissance de l’Esprit,
le Saint, soutient et donne des lumières et met pratiquement la Parole
dans la bouche.
Le doute et l’ignorance mettront la raison à rude épreuve
et le cœur violemment enflammé d’amour pour ce Dieu qui est
venu le ravir, se tordra comme sur le grill et se disloquera sous l’effet
d’un manque douloureux et sans personne pour le réconforter. (
Hélas ! La tradition mystique, qui pourrait être une aide, est
aujourd’hui oubliée du grand nombre et ses écrits et témoignages
ignorés.)
Des erreurs et des fautes seront faites par ignorance ou par désespoir,
ou simplement pour alléger une solitude terrible, ce qui amplifiera en
retour la culpabilité, le sentiment d’indignité et donc
la distance entre les amants.
Si vous ajoutez à cela le travail de la lumière divine qui parfois
donne à voir les choses comme elles sont, parfois aveugle, c’est
l’horreur !
Je ne sais encore comment il se peut que ces personnes-là traversent
l’épreuve et passent. Mais c’est sûr, à la faiblesse,
la grâce vient en aide et surabonde. De cela je témoigne. 2 corinthiens
12 : 8-10
Dans tous les cas ce qui sera vécu ici comme une absence totale, aura
pour effet de précipiter l’âme dans une mort, une descente
dans la fosse.
En cette absence vécue comme totale, l’âme aura le sentiment
de perdre toute lumière, toute présence, tout Esprit et vivra
l’insupportable douleur de se sentir perdue, indigne, pourrissante. Arrivée
à cet état, il ne lui sera plus possible d’entendre cette
parole : « Si le grain ne tombe en terre et ne meurt, il ne porte pas
du fruit. »
D’ailleurs, elle ne pourra plus rien entendre. Pour elle n’existera
désormais que cette réalité : « Dieu est mort. Il
n’est plus là pour moi. Comment vivre sans lui quand je l’aime
tant ? Je me sens mourir. » Alors vraiment elle mourra.
Lorsqu’elle aura le sentiment que son Amour n’est plus, son «
chemin », sa « vérité », sa « vie »
s’écrouleront ou s’effaceront. Elle vivra vraiment cela et
rien, ni personne ne pourra la persuader du contraire. J’insiste, il y
aura des périodes où il n’y aura plus de Dieu et donc plus
rien. Vraiment elle mourra.
Reprenons mais autrement.
Le toucher d’union a provoqué une rupture entre une manière
de foi d’avant et une contemplation infuse immédiate (c’est
à dire maintenant, ici, sans intermédiaires, sans moyens). Mais
cette rupture sera mise en question, nous l’avons dit. Ce qui fut donné
gratuitement sera perdu ou mis en doute. Ce qui fut donné immédiatement
lors du contact restera à re-trouver, à re-parcourir. Exode sur
les traces de Lui.
Cet exode est parcours de foi à foi. Une certaine foi antérieure
qui était faite de croyances, de convictions, de méditations et
pour certains de contemplation acquise commence de s’effondrer au moment
même du contact car un-je-ne-sais-quoi-Dieu-tout-autre a été
contemplé.
Passage de foi ancienne à foi nouvelle. Contact d’abord immédiat.
Perdu.
Puis à re-passer.
Les figures historiques de ces deux espèces de foi sont Jean le Baptiste
et Jésus de Nazareth. Au départ un précurseur Jean et d’une
certaine manière un adepte Jésus. Une même foi, une même
conscience des signes des temps, même appel à la repentance, même
mise en question de la prêtrise du temple, même intuition de l’œuvre
de l’Esprit, même appel à l’intimité avec Dieu.
Pourtant lorsque Jésus est baptisé par Jean le Baptiste, quelque
chose se produit qui est autre chose. L’Esprit de Dieu descend sur Jésus.
« Celui-ci est mon Fils, le Bien-Aimé qui a toute ma faveur. »
Si auparavant Jésus avait conscience d’être Fils du Père
(Luc 2 :48-50), à ce moment précis s’opère une confirmation
(annonce révélatrice pour autrui) de la condition de Fils pour
une autre manière de foi. Présence du Père par venue en
soi. Présence désormais offerte à tous. Don gratuit.
« Et il vit l’Esprit de Dieu descendre, comme une colombe, et venir
sur lui. Et voici une voix : « Celui-ci est mon Fils, le Bien-Aimé
(notre Bien-Aimé), qui a toute ma faveur (notre faveur) ».
Commencement d’un autre ministère, l’oeuvre de la Nouvelle
Alliance. Rupture avec Jean. Par exemple, divergences sur le sabbat. «
Je suis seigneur du sabbat .»
Cela se concrétisera rapidement, par exemple, par la séparation
entre les amis si proches de l’Epoux et l’Epoux, entre l’Epouse,
c’est à dire les appelés de Jésus dont certains viennent
de chez Jean, et les disciples de Jean restés attachés à
son enseignement.
Après chaque acte, après chaque parole, Jésus et ses disciples
quittent un peu plus la foi ancienne. C’est l’exode. Il se poursuivra
jusqu’au passage, dans la perte de tout, pour une résurrection.
« Eli lama sabactani » suivit d’un « Je remets mon esprit
entre tes mains ».
Ce chemin « étroit et escarpé » qui traverse de foi
ancienne à foi nouvelle, cette transfiguration de la lettre par l’esprit,
cette rupture du voile de la chair pour une Alliance nouvelle en place de l’Ancienne,
cela a été accompli par Jésus le premier-né d’une
multitude. Mais reste toujours à parcourir pour chacun d’entre
nous, avec l’aide de l’Esprit, le Saint ; dans la lutte sans condition,
à mort.
« Je vous prépare une place et je reviens. Je vous montrerai le
chemin et vous ferez les œuvres que je fais. Et vous recevrez l’esprit
de vérité que le monde ne peut recevoir parce qu’il ne le
voit ni ne le connaît. »
La vie historique de Jésus devient signe pour tous ses frères
et sœurs qui suivront. Sa vie spirituelle est prémices des cheminements
spirituels des âmes amoureuses de son âme. Ce qui a achoppé
dans son contact avec l’esprit qui est dans le monde est avertissement
du combat spirituel qu’auront à mener assurément tous ses
sœurs et frères, qui auront à surmonter les mêmes épreuves
du fait du témoignage d’un Royaume, d’un ailleurs d’exister,
qui échappe à l’emprise de la chose immonde qui est sur
le monde. Jean 14 à 17
« Jésus-Christ se déclare pour l’âme quand
il engage sa vie pour la sienne dans le combat contre ses ennemis, qui sont
aussi les siens. Il chasse Satan et tous les esprits mauvais, là où
il les rencontre personnellement. Il arrache l’âme à leur
tyrannie. Il découvre sans ménagement la méchanceté
humaine quand elle s’oppose à Lui de manière aveugle, sournoise,
endurcie. Par contre à tous ceux qui reconnaissent leur culpabilité
( c’est à dire leur responsabilité, sans culpabilité
excessive, ce qui aurait un effet inverse : écrasement, refoulement ou
dénie), confessent leur péché avec repentir et implorent
une délivrance, Il tend la main, mais Il exige d’eux qu’ils
le suivent sans condition, et renoncent à tout ce qui s’oppose
en eux à son Esprit. Ce faisant Il suscite la rage de l’enfer et
la haine de la méchanceté et de la faiblesse humaines qui vont
se déchaîner jusqu’à Lui préparer la mort sur
la Croix. C’est alors qu’Il acquitte, dans les suprêmes tortures
du corps et de l’âme, et plus encore dans la nuit de l’abandon
du Père, les dettes accumulées envers la justice divine par les
péchés des hommes, et qu’il ouvre des écluses de
la miséricorde du Père sur tous ceux qui ont le courage d’embrasser
la Croix et le Crucifié. En eux se déversent sa vie et sa lumière
divine, mais celles-ci ne cessant d’anéantir tout ce qui leur fait
obstacle pourront paraître d’abord causer la mort. C’est la
nuit obscure de la contemplation, la mort crucifiée du ‘‘vieil
homme’’. Plus la sollicitation de l’amour divin se fait puissante,
plus l’âme s’y abandonne sans réserves, plus noire
sera la nuit et douloureuses les affres de la mort. L’écroulement
progressif de la nature humaine fait une place grandissante à la lumière
surnaturelle et à la vie divine. Celle-ci va s’emparer des forces
naturelles, les spiritualiser, les diviniser. Ainsi s’accomplit en quelque
sorte une nouvelle incarnation du Christ dans le chrétien, et une véritable
résurrection à partir de la mort de la Croix. L’homme nouveau
porte en son corps les stigmates du Christ (ceci en dit long sur les épreuves
rencontrées et assumées), comme un rappel de la misère
du péché, de laquelle il est venu vers la vie divine, et du prix
qu’il a fallu payer pour son rachat.»
Edith Stein
Remarque : « Un disciple n’est pas plus grand que son maître,
s’ils n’ont pas écouté Sa Parole, ils n’écouteront
pas la vôtre ! En vérité vous pleurerez et vous vous lamenterez,
mais votre chagrin se changera en joie.» Qu’on est loin ici d’un
christianisme tendance, réduit à la seule solidarité ou
à la recherche d’un mieux-être ou des accommodations chrétiennes
au siècle. Les chercheurs de sens doivent faire bien attention à
la manière dont ils entendent, car le combat ne se passe peut-être
pas dans le lieu où beaucoup de chrétiens le situent. Ce qui est
en question, c’est la vie et la lumière, au prix d’une longue
et douloureuse traversée, dans la lutte contre toutes les forces spirituelles,
les oppressives, les perverses, les homicides qui s’opposent au Vivant.
« La coupe que je bois vous la boirez ! » Nous avons une aide le
‘‘Paraclet’’, le Consolateur. Combien de fois consolera-t-il
ce désespéré qui contemple le Juste quand tout l’accuse
de folie ?
Aujourd’hui encore celui qui croit le Verbe est appelé à
souffrir le même chemin que Lui pour que demeure la Parole du Père,
toujours. Pour certains ce parcours commence au moment où est cru l’enseignement
d’un Jean le Baptiste. Ce qui est de l’ordre de la foi acquise et
d’une connaissance approximative deviendra dans l’épreuve
et la lumière, présence infuse. Pour d’autres cette voie
débute par l’annonce dans le désert de cela qui vient. Puis
la Présence (immédiate) du Vivant pour un « oui »
envers et contre tout, par amour pour le Bien-Aimé et sa Parole de vérité.
Disons-le autrement. Ce cheminement dont nous parlons est un long passage fait
de passages, un déplacement marqué par des pertes.
Perte d’identité: « Je ne suis plus ce que je croyais être
».
Perte de repères: « Je ne suis plus là où je croyais
être. »
Perte de foi : « Je ne crois plus en ce que je croyais. Je ne crois plus
en ce ‘‘Dieu’’ dont on m’avait parlé. »
Perte des faux liens: « Je n’ai plus de mère, plus de père,
plus de frères, plus de maison, plus de champ, etc. »
Perte du désir : « Je n’ai plus goût à rien
».
Perte du monde en soi: « Le monde en moi est dénoncé .»
Et enfin perte d’Amour: « Où es-tu ? »
Nous voici, de pertes en pertes, arrivés au cœur de cette terrible
épreuve de l’Absence totale. Que reste-t-il ? Rien.
Le « Je veux croire !»*, le « Je veux L’aimer ! »
apparaissent ici. A ne pas confondre avec le « je veux » ou «
je l’aime » du commencement de l’exode. C’est ici, non
plus le « vouloir » de l’exode seulement tendu-vers, mais
le « vouloir de l’Agonie ». * Paroles de notre sœur chérie
Thérèse de l’Enfant-Jésus
Quand le « vouloir » de l’exode tout enflammé de la
rencontre, quand les motivations chargées d’illusions et déterminées
par l’attente d’un retour prometteur s’énonçait
en un « Lui et rien d’autre », le vouloir croire prend, lui,
la tournure d’un « plus rien mais rien d’autre ». C’est
ici le vouloir autonome, malgré l’absence, l’angoisse et
la mort qui menacent.
Ce ‘‘vouloir croire’’ est paradoxal. Un vouloir poussé
à l’autonomie par l’absence totale de l’Autre. Un «
je veux croire » et aimer, même sans retour, même sans signes,
malgré le trou ou le « mur ». Même dans le sans-plus-d’espoir,
à cause de la Lumière qui fut entrevue et du contact avec le Juste
et le Véritable Amour.
Plus rien mais rien d’autre ! « La transfiguration du monde ne peut
être sans Toi. Je le sais. Je T’aimerai toujours. Je ne désire
plus rien qui ne soit éclairé par ton amour et si tu n’es
pas, rien n’existe plus pour moi, en réalité. Tout n’est
que mort et mensonge. Je veux croire au Vivant. »
C’est le passage où naît le libre et véritable Amour
gratuit et sans retour. Egalité et fidélité entre amants
séparés. Egalité dans le don gratuit. Fidélité
justement parce que l’autre est absent. Création du Temple Nouveau
entièrement consacré à Cela qui est absent mais qui est
le Vivant.
Paradoxe : C’est au cœur de ‘‘la nuit passive de l’esprit’’,
alors même que les motivations ont subi passivement une purification radicale
que se manifeste une volonté autonome.
Agonie :
« Eli lama sabactani » est un « Je veux croire » autonome
malgré la perte profonde de toute présence de Lui.
« Je remets mon esprit entre tes mains » est Abandon à la
mort dans la confiance de l’Amour autrefois goûté et contemplé.
« Et cet amour désormais en moi continue de crier et de gémir
au cœur même du néant. Et ce gémissement porte en germe
le fruit du Vivant. » Entière remise dans Ses mains. Entier abandon
à Dieu qui recrée, car demeure désormais cette connaissance
intime que hors de Lui tout n’est que mort. « Pardonne-nous, nous
ne comprenons pas ce que nous faisons. »
Remarque : L’absence totale semble surgir de manière inattendue.
C’est oublier la longue période de travail dans le fond intime
de la « présence d’absence » à l’insu
de la personne qui vit certes du « je veux », de la pulsion d’origine
et de la tension-vers, mais qui connaît des pertes aussi. De pertes en
pertes et de dépassements en dépassements (d’illusions par
exemple), elle s’achemine vers le plus rien.
L’ Ancien Temple est démoli. L’ancienne foi n’est plus.
Ce travail dans le secret masque longtemps toute l’ampleur d’une
rupture radicale dès l’origine, mais un jour brutalement elle se
manifeste à la lumière. Le « je veux croire » est
la manifestation de ce travail accompli dans le secret.
Nous sommes ici au coeur de la voie passive spirituelle. Il ne s’agit
plus d’accompagner, ni de « pousser à fond », encore
moins de provoquer cette démolition. Elle ne peut être qu’entièrement
subie, dans l’anéantissement et dans l’abandon. Or c’est
dans cet anéantissement de tout, je le répète, que naît
le vouloir autonome. Et il tient. Sans plus rien il tient, car l’amour
véritable demeure toujours dans le temple nouveau qu’est le cœur
recréé.
1 corinthiens 13 : 8-13
N.B : Tableau récapitulatif des modalités de la Présence.
Evénement |
Présence (d’absence) |
| Pour l’intime | Pour autrui | ||
| Unité | Union | Parole Immédiate | Relation |
| Contenu | Amour- Plaisir | Tension- jouissance | Gémissements ineffables |
| Fonction | Don gratuit | Révélation | Communication |
| Référence | L’instant | Le Véritable | Le Corps |
| Effet | Rupture | Exode intime | Exode social |
L’Esprit, le Saint manifesté dans la ténèbre
L’Esprit, le Saint est agissant dans l’âme alors même
que la conscience qui n’est pas maître du jeu n’a pu encore
pleinement intégrer ce qui lui est remis de neuf. Pourtant des fruits
sont produits immédiatement tant sur le plan de l’amour et du vouloir
que sur le plan de la mémoire et de l’intellect.
Il arrive par exemple que l’âme soit enflammée et brûle
d’amour pour Dieu et se répande en libation pour l’humain.
Elle est tirée hors toute culpabilité, toute mémoire douloureuse,
tout ressentiment. Plus de peur, plus de cette angoisse de fond qui est le propre
de tout être vivant. Essentielle à la survie, à l’adaptation,
à l’attention aux dangers, elle garantit la conservation de l’être
au détriment des autres. A sa place, le chant du Corps, la caresse du
Souffle. Elle sait alors la joie de la victoire sur la mort, dans la communion
des saints et s’y abandonne. Une immense tendresse l’envahit et
s’écoule ; un pardon pour tout, pour tous. L’Amour promis
à tous.
Il arrive également que telle Parole soit grandement ravivée
en la mémoire et dans le même temps éclairée, si
bien que la conscience pénètre très profondément
son sens profond, demeuré caché jusque-là.
Il arrive que le cœur et l’esprit soient ensemble enflammés
par l’Esprit, le Saint. C’est ainsi qu’elle contemple et goûte
tout ce que cette Parole porte de feu et d’eau, de colère et de
charité pour le salut du monde. L’âme est transportée
à la fois par un souffle guerrier et par un souffle plein de compassion.
Cette puissance qui vient d’Amour, le Véritable, incline l’esprit
qui se trouve submergé de joie et introduit à de hautes connaissances
sans qu’il y ait eu le moindre effort de méditation.
Il arrive que l’Esprit, le Saint, se fasse consolateur. Alors de manière obscure, elle expérimente cette attente amoureuse où l’intuition intime d’une Présence d’absence l’aide à supporter l’attente. Quand ce Consolateur n’œuvrera plus, elle aura le sentiment de s’éteindre.
Nous ne devons pas penser qu’il s’agit là d’événements imaginaires, car la personne est si passivement transportée en ces moments qu’elle ne peut faire autre chose que de subir, puis de constater les altérations et mutations que ces touches intimes provoquent. Ce qui l’amènera effectivement à entreprendre par la suite un travail sur elle-même, sur son savoir et ses certitudes. Ce travail-là, pour comprendre, restera subjectif. Il ne pourra réduire la distance d’avec ce qui se donne en ces transports. Et ce qui se donne-là immédiatement, gratuitement, dans l’intimité d’une tendresse, produit du fruit, métamorphose l’être, et le reconduit à l’Amour véritable qui n’est semblable à aucun amour en ce monde, car il n’attend rien en retour. Il veut seulement chanter, caresser, oser pour autrui. Il est création gratuite et allégresse.
Mais toujours cela s’en va, car Il échappe à l’emprise. L’extrême douleur due à l’absence totale n’est pas non plus imaginaire.
Elle ne pourra pas s’approprier ce qui fut ainsi reçu au risque de tout perdre. Elle ne pourra pas faire autrement que de refléter avec justesse ce qu’elle a connu, pour donner en partage ce qu’elle sait être la bonne nouvelle d’une libération, d’une altération qui affranchit des affres de la mort. Vraiment il faut le croire, en présence, elle s’oublie et devient serviteur et consolateur de tous. En ces moments précieux et offerts, son moi est complètement oublié, agrégé à celui qui est Vivant. Et il s’agit bien de moments offerts, car ils ne sont pas le résultat d’efforts méthodiques, d’une ascèse du corps, d’une discipline de l’esprit, mais d’une gratuite survenance divine.
Lorsqu’il n’y a plus de manifestation ressentie certifiant la
présence d’Amour, l’âme redescend où elle était
auparavant, dans l’obscurité ou dans le trou, selon. Elle se lamente
et souffre.
Sa vie, elle ne peut la recevoir que du dieu-amour désormais en son intériorité,
en son cœur intérieur et en son esprit intérieur. Qu’il
lui semble seulement qu’il lui a retiré cette grâce, le don
du Vivant, et tout est anéanti.
Amour donné en obscurité ne veut pas dire qu’il n’y a pas don fait à l’esprit en sagesse. La connaissance est donnée en cette gestation d’ « enfant de Dieu » en même temps que toute tendresse et toute caresse. Et si la personne ne sait pas dire ce qu’elle a contemplé en vérité, elle sait de façon sûre dans tout ce qu’elle rencontre ce qui est dans l’esprit du dieu-amour et ce qui n’est pas dans l’esprit du dieu-amour. Ce qui est ainsi donné est remis d’ailleurs, dans le fond intime de l’âme où nul esprit ne pénètre par lui-même sinon avec et en Amour, si bien que l’intelligence avide et le besoin naturel de comprendre ne peuvent s’en emparer. L’esprit qui a été illuminé, malgré les obstacles dressés par l’esprit du mensonge et que lui même ne cesse de dresser à cause de son besoin d’agir, son souci de maîtrise, ses préjugés, ses réflexes de pensée et ses habitudes comportementales demeure dans l’obscurité. S’il constate aisément certains effets produits en lui-même en chacun des rares contacts, il reste ignorant du comment et pourquoi et ne peut comprendre au-delà, car il est encore tout imprégné du bien et des vertus sociales qui ne sont en fait qu’un arrangement avec le mal.
Un bien au-delà échappe à l’âme, mais elle
ne peut y renoncer car tout son désir se porte désormais sur ce
bien qui est ce dieu-amour qu’elle aime plus que tout, plus que sa vie.
Il lui faudra traverser tout le mal, beaucoup de souffrances, la solitude, beaucoup
d’infidélités et d’échecs pour que soit accepté
ce chemin d’obscurité. Lorsqu’elle aura épuisé
tout espoir de parvenir à se hisser par ses propres efforts jusqu’à
ce Bien, alors humiliée, abaissée , vaincue, elle abandonnera
son souffle à la fidélité et à l’amour de
Dieu pour que s’opère une durable transformation en profondeur
et en vérité.
Mais toujours est-il qu’elle demeurera en cette vie dans l’ attention
amoureuse. Même durant le temps de l’abandon, quand il n’y
aura plus rien pour elle et qu’elle ne voudra rien ; même dans l’abondance,
lorsque la lumière qu’elle recevra, éclairera la ténèbre
par laquelle elle est passée. Même lorsqu’elle sera devenue
elle-même source d’eau jaillissant en vie éternelle, elle
demeurera assoiffée de l’eau dont elle est inondée.
Amour donné en obscurité signifie aussi qu’il y a connaissance
du cœur. Cette connaissance affective fut première. Cette connaissance
est œuvre de l’Esprit, le Saint communicant l’amour du dieu.
Elle aide l’âme à entendre la Parole de Fils avec une affection
et une intelligence recréées. Ce don d’amour fait l’âme
captive de la personne de Jésus, du Christ et du Fils. Ainsi devient-elle
participante aux motivations de Jésus, du Christ et du Fils. Cet attachement
de cœur à cœur, de chair à chair à la personne
du Fils est essentiel, car la raison et l’intelligence logicienne pourront
s’en nourrir.
Je prends un exemple : deux homme à l’intelligence égale
peuvent très bien défendre des points de vue tout à fait
opposés sur une même question et œuvrer en conséquence
au point parfois de se combattre. Pourquoi ? Parce que chacun s’emploie
à démontrer de façon raisonnable, logique, méthodique
ce que le cœur soit aime, soit appréhende, ce qu’il a déjà
choisi ou rejeté, ou bien a connu de manière fugace. Là
où est notre cœur, là est notre trésor.
Cela, il est possible de le constater dans de nombreux domaines où les
hommes sont en concurrence, comme par exemple en politique, dans le domaine
des applications scientifiques, en philosophie, ainsi que dans tout autre aspect
de la vie courante.
En d’autres termes, il se trouve qu’une intelligence humaine dans
les domaines en rapport avec l’humain, lorsque l’affectivité
et l’imaginaire sont en question, n’est jamais libre d’une
certaine prééminence du cœur. Et combien souvent, nos motivations
véritables sont bien cachées, enfouies. Combien de fois derrière
de beaux projets, de belles considérations, de belles oeuvres se cachent
l’amour de l’argent ou la peur d’une certaine vérité
sur soi ou une angoisse existentielle ou une haine de l’autre ou de soi,
etc, etc, etc. Alors juger d’après nos œuvres !…
Dans le cas qui nous intéresse, le cœur épris du dieu-amour
éclairera l’intelligence naturelle qui oeuvrera en conséquence.
Cette parole, cette lumière dans le cœur, dont nous parlons, se
donne une fois au moins à chaque humain, mais dans quelle terre tombera-t-elle
? Hélas ! Où est-il celui qui en prendra soin, celui qui ne la
pervertira pas, ne la trahira pas, ne l’oubliera pas. Où est-il
l’humble cœur qui la recevra comme un trésor ?
Matthieu 13 : 3-2
Amour donné en obscurité c’est aussi, lors de la manifestation de l’Esprit, le Saint, une âme qui s’oublie totalement. Elle n’est que pour dieu-amour et en amour. En ces moments, rien ne peut l’arracher et la disjoindre de son Amour qui se donne à elle. Tout bien, toute vie lui viennent de Lui. Rien ne compte que l’amour qui lui vient de Lui. En cette manifestation, elle subit tout passivement, incapable d’œuvrer, de faire le moindre geste, le moindre pas vers Lui. Elle n’a plus aucunes ressources, ni intellectuelles, ni physiques. Lui vient à elle, en elle et lui remet sa personne. L’âme est alors dans une humilité profonde, dépouillée de son « je » qui en ces heures est comme inexistant, oublié. Le devenir de son moi n’a alors aucune importance. Elle peut mourir, être anéantie, disparaître disloquée, tout cela ne compte plus. « Dieu est tout. »
L’Esprit d’amour parti, elle sait son néant, non pas dans
le sens qu’elle est indigne d’être aimée car jamais
elle n’a connu un tel don d’amour, une telle force d’amour,
une telle reconnaissance, un don si plein, si total. Mais parce qu’elle
sait désormais toute l’insignifiance, toute la misère de
la créature si Lui n’est pas avec elle. Mais elle n’est pas
accablée car elle se sait aimée. Et elle est très accablée
car elle sait tout ce qui la sépare de son Amour. Il lui arrive parfois
de contempler à la fois son néant et la glorieuse liberté
des ‘‘enfants de Dieu’’.
Depuis qu’elle se comprend comme telle, il lui arrive de ressentir une
vraie tristesse de ne pouvoir rien offrir d’autre à son Amour que
ce moi qui n’est pas grand chose. C’est cela son élection,
une participation à la Vie d’Amour, une réjouissance, une
attente impatiente très intime que rien ne peut éteindre, en même
temps que la contemplation de plus en plus douloureuse de toute sa misère,
de son incapacité foncière.
L’âme contemple son néant, mais comme rien de ce qui lui
est donné de vivre en cette présence d’absence ne demeure
de manière continue, elle oublie à chaque fois son néant.
Aussi ne pourra-t-elle s’empêcher d’avoir à nouveau
des prétentions, de penser qu’elle peut œuvrer grâce
à son amour sincère par elle-même. Ainsi oublie-t-elle encore
et encore que tout ce qu’elle porte de neuf, tout son trésor nouveau
est reçu d’ailleurs que d’elle-même. Ainsi agit-elle
à nouveau de façon volontaire pour s’approprier ce qui pourtant
lui est déjà donné, au risque de tout perdre.
Heureusement, chaque fois, elle finit par faire le constat de ses égarements
et comme elle a déjà accès d’une certaine manière
à la sainteté du vrai dieu, tout égarement lui rappelle
l’infinie distance qui la sépare de son Amour, et toute absence,
l’irréductible éloignement de son Amour Saint.
Voilà ce qu’elle vit douloureusement qui finira par devenir insupportable.
Pareillement toute faute, tout manquement qui l’éloigne de son Amour, finiront par devenir extrêmement douloureux, aussi en arrivera-t-elle à ne plus pratiquer le péché, ce qui ne veut pas dire bien sûr qu’elle ne péchera plus. Mais chaque faute la faisant se tourmenter de la crainte de le perdre et souffrir du chagrin de n’être pas assez belle et vierge pour le recevoir à cause de l’amour pur qu’elle porte à son Bien-Aimé, elle ne pourra pratiquer le péché. Elle se moque de perdre la vie, d’être écartée d’une récompense. Elle se moque de la récompense. Ce n’est pas pour cela qu’elle évite la mal. C’est uniquement par amour. Amour de son Bien-aimé et amour des humains qu’elle ne veut plus blesser. Et pourtant elle continuera de blesser. Mais elle ne le veut plus, non elle ne le veut plus. Mais si elle veut la tendresse, elle veut aussi la vie entre nous, c’est pourquoi elle ne peut s’empêcher de s’opposer avec force au mensonge, à l’oppression, à la perversion, c’est à dire à celui qui « est homicide depuis le commencement du monde », c’est à dire à la puissance mortifère qui rôde partout et surtout au milieu de nous et en nous. Qui comprend cela ? Qui comprend son écartèlement, ce qui l’écrase ici ? Sur les pas de son Amour, elle devient serviteur souffrant. Elle paye ainsi le prix fort à cause de la violence qui est dans le monde.
C’est par ce mouvement de flux et de reflux, ce chemin de rencontres et de séparations, de manifestations et d’absences, de tendresse et de puissance que Dieu la conduit en voie de sainteté et d’enrichissement. On voit que cette voie qui est voie de contact est la cause même de sa souffrance.
Ce n’est pas la lumière que le vrai dieu donne qui provoque l’obscurité.
La lumière qu’il donne est amour et cet amour veut introduire le
tout de l’être dans la vérité, car si dieu est amour
il est aussi vérité.
L’âme jusqu’alors nourrie de la pensée du monde c’est
à dire essentiellement d’imaginaire et n’étant pas
encore parvenue là où Amour la veut, ne peut encore recevoir la
lumière, ni voir ‘‘ce qui est’’.
N’étant pas encore purifiée, ni retournée c’est
à dire non encore passée par la mort du monde ancien en elle,
elle ne peut recevoir celle-ci sans être douloureusement affectée.
Aussi la lumière donnée tendrement par Amour, ne peut tout d’abord
que la perturber et l’aveugler.
Des repères naturels étant enlevés dans un premier temps,
puis ce qu’elle avait toujours cru être l’évidence
étant dénoncé, puis des illusions étant éclairées,
elle perd progressivement pied et ne sait plus que croire.
N’étant pas encore arrivée là où dieu-amour
la veut, elle est comme suspendue entre deux rives au dessus d’un gouffre
prêt à l’engloutir.
Certes des résistances à ce qui est réellement demeureront,
car il est impossible de voir ce qui est en face totalement, mais son Amour
l’entraînera loin sur la voie de la lucidité. Si jadis elle
cherchait vraiment la justice et la vérité, maintenant ce sera
malgré elle qu’elle sera introduite en cet éclairage sur
elle-même, sur les choses et les êtres. Cette illumination divine
pénétrera l’âme. Elle l’éclairera à
son insu et lui révèlera d’abord la réelle condition
humaine, sa propre condition qu’elle voit en face. Toute sa misère
et tout le mal.
Ainsi va-t-elle d’illusion en illusion dépassée. Et cela
est de plus en plus douloureux. Elle voit si bien sa misère, ses défauts
qu’elle a l’impression de chuter. Comment ne pas s’enfoncer,
sombrer en cette contemplation ?
Tout ce qui pouvait auparavant dans ses illusions lui donner des raisons d’espérer et de vivre, ne peut plus tenir et s’écroule. Aussi finit-elle par penser que « Dieu est mort » pour elle. Ou bien qu’elle n’est pas digne. Ou bien que c’est fini, qu’il n’y a plus d’espoirs, qu’elle est allé trop loin sur ce chemin de lumière pour croire encore. Ce sera dur, beaucoup de pleurs, de chagrins, mais elle aime son Bien-Aimé avec une telle passion qu’elle aura du courage pour supporter tout cela. Nous l’avons vu : « Rien mais rien d’autre .»
‘‘Tout cela’’, ce sera aussi la solitude, l’étrangeté, de trop aimer la Parole d’un être qui « n’est pas de ce monde », le décalage d’une conscience qui ne peut plus accepter les arrangements et accommodements d’une vie compromise, le chagrin de constater que son Bien-Aimé est mal entendu, mal aimé, la souffrance de voir tant de personnes perdues, malades, abandonnées comme des brebis sans bergers.
De plus comme elle ne demeure pas encore dans l’ union d’amour avec son bien-Aimé, elle n’aura aucune compensation à ‘‘tout cela’’. Elle n’aura pour tout bien que cet amour qu’Amour a allumé et déposé en elle lors de sa Venue. Elle l’aime et fait tout ce chemin par amour, mais durant de longues années, elle ne recevra aucun signe clair, lui signifiant qu’elle est vraiment aimée de son Bien-Aimé. De temps en temps quelques touches d’amour lui apporteront du réconfort, parfois la transporteront, mais elles seront très vite mises en question, car l’épreuve se prolongera. Les obstacles, les doutes et les craintes se multiplieront.
Plus elle voit clair en elle, plus elle touche le Mal, et plus elle touche
le Mal plus elle a l’impression que son dieu n’est plus.
C’est la Lumière divine qui œuvre en elle et qui éclaire
ainsi le péché. Par celle-ci, l’âme regarde son mal
en face. Le mal en elle, car elle voit d’abord ce qui est le plus proche
d’elle, puis ensuite le Mal partout dans le monde qui fait obstacle à
l’amour divin et à la dilection fraternelle. Et ce Mal-là,
n’est pas ce qu’elle croyait auparavant. Il est très Malin.
Elle regarde et souffre. Elle regarde et se sait misérable. Elle regarde
dans une extrême attention. C’est ici la prière qui donne
la vie.
Mais attention, regarder le mal en face ou bien regarder tout simplement ce
qui est, cela ne veut pas dire pas juger.
Certes elle exerce un jugement, mais exercer un jugement ne veut pas non plus
dire juger dans le sens où on l’entend d’ordinaire, c’est
à dire condamner. Comment pourrait-elle juger, jauger, mesurer autrui
ou le monde dans le sens de condamner quand le vrai dieu lui donne de contempler
sa misère, le violence et le meurtre en elle, tout son mensonge ? Ainsi
est-elle suffisamment humiliée pour ne pas condamner autrui. Mais humiliée
elle peut regarder ce qui est car elle n’a plus rien à cacher.
Elle n’a plus à se sauver par elle-même. D’avoir contemplé
elle sait cela impossible. Elle ne veut plus que de cette lumière qui
sauve.
« Le péché c’est de ne pas se nourrir de Lumière.»
La lumière portée sur soi et sur autrui ne sert pas à condamner
ni à détruire, mais à donner la vie.
Mais attention, pour côtoyer ainsi la Lumière et la Ténèbre,
il faut être agi par le véritable dieu qui fait ce long chemin
de purification avec nous, sinon il y a grand risque de perversion ou de mort.
Nous sommes trop aveugles et trop ‘‘tordus’’ pour diriger
nous-mêmes nos pas. Jérémie 10 :23-24
« Moi non plus je ne te condamne pas, vas et ne pèche plus. »
Ici, il faut être très clair. Le Père éclaire progressivement
notre misère irréductible ou bien c’est que nous n’avons
pas part à son Esprit de vérité. Et la vérité,
que le Père dépose en notre cœur avec l’aide de l’Esprit
du Fils, nous donne la vive conscience de notre péché individuel
et collectif. Quiconque prétend être plus juste que son frère
est homicide deux fois. Premièrement parce qu’il croit au mensonge,
deuxièmement parce qu’ignorant son mal, il ne pourra que faire
du mal, même au nom de Dieu, même en voulant bien faire.
Mais attention, refuser de juger, de jauger n’est pas refuser de porter
attention, ni de voir les choses comme elles sont.
Trop souvent refuser le mensonge, lutter pour le Véritable sont confondus
ou pris pour du jugement ou de la présomption. Parce qu’il résiste
et fait savoir pourquoi, le fils de l’homme dérange, irrite. «
Qui es-tu pour nous juger ? »
« Moi, je ne juge absolument personne. La parole que j’ai dite voilà
qui vous jugera. »
Le respect de l’autre et pourtant la plus grande fermeté. Désirer
et faire effort pour regarder ce qui est, notre condition humaine comme elle
est, regarder le mal là où il œuvre, sans condamnation de
l’autre, sans culpabilisation excessive, discerner le mensonge, la parole
retournée, sans condamner, c’est être à la fois en
amour et en vérité. Cela n’est possible que si nous avons
laissé la lumière divine illuminer notre propre misère.
Un possible fragile, un regard partiel toujours, et toujours le risque de la
dérive. Mais l’important est que notre volonté de bien faire
s’abandonne, libérée, parce qu’il n’y a plus
rien à défendre, à sauvegarder, plus rien de rien, que
la joie de connaître, on ne sait comment tant la nuit fut profonde et
la chute terrible, le repos et le pardon de dieu-amour, sa tendre caresse pour
tout humain.
Cette fermeté n’est pas pour tuer mais pour protéger le
vivant. Et pourtant elle peut déclencher une opposition, un refus, faire
grincer des dents et provoquer l’enfermement dans une attitude orgueilleuse
qui risque de conduire l’autre à la mort. Transferts et contre-transferts
dirait un psychanalyste. Or il y a ici plus insondable que cela. « Notre
lutte n’est pas contre la chair et le sang. »
Fermeté coupable, responsable ? Elle ne fait que révéler
un mensonge meurtrier qui était déjà à l’oeuvre.
Matthieu 12 : 31-32
Reste alors la supplication : « Prends pitié et dirige nos pas,
nous ne savons pas ce que nous faisons, ni la différence entre la droite
et la gauche. » Jonas 4 :11
Le Mal.
Il est communément admis qu’une personne qui ne voit pas le Mal
est bienheureuse. Or ne pas voir le mal c’est ne pas bénéficier
des lumières de Dieu. C’est une forme de déni. Voir le mal
est un critère que la Lumière passe. D’ailleurs comment
mener deuil , comment avoir soif et faim de justice, comment souffrir et être
persécutés à cause de la justice, comment faire œuvre
de paix si l’on ne voit ou ne veut rien voir de ce qui cause la violence,
le meurtre, le mensonge ?
« Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière
du monde ! ». Matthieu 5 : 5-14
Le miracle du véritable dieu c’est de donner à voir le Mal
sans que le cœur ne maudisse ou ne s’endurcisse. Il y a souffrance,
mais il n’y a pas ressentiment. Il y a lucidité mais il n’y
a pas cynisme ou quelque chose comme ça. Le miracle c’est l’amour
né comme une fleur nouvelle au milieu des immondices. Il n’y a
plus d’innocence, mais l’enfance demeure.
Nous devons bien entendre ici que l’amour du dieu est indissociable de
la lumière de vérité. Lorsque la Lumière dévoile
notre péché dans la douleur et l’obscurité, c’est
par amour véritable, pour qu’une attention amoureuse et compatissante
soit portée sur nous-même et sur autrui, comme une veille pour
la vie. Alors elle fait la vérité et la vie en nous. Nous devenons
ainsi des sujets de notre parole et de nos œuvres, responsables en vue
d’autrui. Mais si nous n’aimons pas cette Parole elle ne pourra
rien opérer en nous. Jean 3 :16-21
Je dis cela parce qu’il me semble qu’il y a beaucoup de confusion et de zones troubles quand on parle aujourd’hui de tolérance, de solidarité, du respect de la parole de l’autre et de la relation ici, maintenant.
A ce sujet, j’aimerais raconter une petite histoire.
Il fait nuit. Des hommes sont allongés près d’un feu de
camp, dans un clairière. L’un d’eux dit à un autre
: « Je te remercie de m’avoir sauvé la vie aujourd’hui.
Tu aurais pu toi-même y rester. » Et l’autre de répondre
d’un ton très doux, très humain: «C’est normal
de risquer sa vie pour ses amis. »
Les autres hommes ayant entendu cette conversation approuvent tous d’une
même voix, et les voilà qui se témoignent mutuellement des
marques d’affection fraternelle et se promettent d’être toujours
vigilants les uns pour les autres. L’émotion et le bonheur se lisent
sur tous les visages. Puis ils se couchent le cœur réconforté
par tant d’amitié et s’endorment.
Le lendemain matin de bonne heure, ils descendent vers le village tout proche
et exterminent femmes et enfants.
Cet exemple terrible pour montrer clairement combien l’amour peut côtoyer
le meurtre. Exemple extrême certes, mais ne croyons pas être exempts
de ces puissances de mort et de vie qui cohabitent en nous grâce au cloisonnement.
Nous sommes cloisonnés. C’est ainsi que nous pouvons bénir
et maudire, aimer et tuer sans que cela pose problème.
Exemple de cloisonnement : C’est comme ce patron qui fait tout pour maintenir
de bas salaires dans son usine au nom d’une gestion nécessaire
et d’une certaine idée du travail et qui en privé devant
son poste de télévision est sincèrement affecté
par ce qu’il voit de la misère et du quart monde en son pays. Question
de rapports.
La lumière du véritable dieu-amour abat les cloisonnements et
relie, c’est à dire donne de quoi faire des rapports éclairants.
Aimer, c’est au moins respecter l’autre, sa vie. C’est répondre
pour l’autre. C’est au moins désirer l’autre vivant
plutôt que mort, heureux plutôt que malheureux. Ainsi tout ne se
vaut pas. Il n’est donc pas possible d’accepter que tout soit mis
dans un même panier au nom de l’amour, du respect d’autrui
sans aucun discernement.
Ce qui tue la vie du corps, tue la vie du corps, et ce qui tue la vie de l’âme,
tue la vie de l’âme. Une résistance s’impose. La parole
de l’autre, oui. L’écoute, oui. Mais accepter n’importe
quoi sous prétexte d’amour, c’est justement ne pas respecter
autrui, ni la vie, ni la relation.
Aimer c’est donc savoir dire Non. C’est savoir dire : « c’est
mal. » C’est au moins refuser l’indifférence.
Mais je connais l’argument. « Attention, lorsqu’on commence
à se mêler de la vie d’autrui, il y a danger d’emprise,
de mise au pas, de négation de l’identité et de la liberté
de l’autre, de l’autre tout simplement.
Risque de toute-puissance aussi ». Sûrement, mais alors ?
Si je ne m’en mêle pas, la relation est marquée par la fuite,
l’indifférence, la non responsabilité. Si je m’en
mêle, il y a risque de perversion de la relation, de ‘‘phagocytose’’.
Impasse donc ? Comment résister sans peser sur autrui ?
Ce qui importe c’est la motivation qui sous-tend l’acte. De la motivation juste découle l’écoute juste, la parole juste, l’acte juste.
Je le dis, mais ne puis le prouver, c’est l’Esprit, le Saint, qui
communique la juste motivation. La juste motivation du Fils de l’homme.
Ce chemin dont nous parlons est travail de purification de l’esprit pour
que nous recevions l’Amour et la Lumière du Père c’est
à dire :
- l’Esprit de Jésus qui nous conduit jusqu’à l’agonie.
Cette agonie signifie la perte de nos motivations narcissiques, ego centrées.
L’épuisement du vouloir- être au détriment d’autrui.
- L’Esprit communique aussi l’Esprit du Christ qui est Esprit de
responsabilité. Il est responsable pour le monde et le sauve. Cet Esprit
exerce un jugement non pour condamner mais pour sauver. Qui croit cet Esprit
est déjà sauvé parce qu’il a cru en la Parole.
- L’Esprit communique aussi l’Esprit du Fils. C’est le cri
de voir la perversion et la trahison au Nom du Père. Il communique l’attente
de l’adoption de tous les enfants du Père dans des gémissements
douloureux.
Tout cela a à voir avec la rencontre-union qui fut charnelle, avec une communion de chair à chair. L’Esprit-Saint est le ‘‘chez-nous’’, l’ entre-nous véritable de tous les hommes, de toute la création. Entre-nous à l’image du Père qui est Amour. Il communique une nécessité de l’amour. Amour malgré tout ce qui fait obstacle en nous et notamment une autre nécessité qui est volonté d’être. Et cette volonté-là cherche à « s’accroître et à se conserver » au détriment de tous les autres. Elle est homicide. La volonté née du Père, elle, sauve parce qu’elle est responsable en vue d’autrui. Amour gratuit et sans retour.
L’écartèlement entre 2 nécessités, voilà
ce qui sera vécu longtemps douloureusement, qui finira par devenir insupportable.
Pareillement, toute faute, le moindre manquement et péché parce
qu’ils éloignent d’Amour, finiront également par devenir
très douloureux, aussi en arrivera-t-elle à ne plus pratiquer
le péché. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne péchera
plus, mais chaque faute la faisant souffrir de chagrin à cause de l’amour
qu’elle porte à son bien-aimé, elle ne pourra pratiquer
le péché.
Ce cycle de sentiments opposés, cette lutte entre la chair et l’esprit se reproduisent bien des fois tout au long du chemin d’union, en vagues successives au cours du long temps que dure ce cheminement, si bien que l’âme a l’impression que jamais elle ne sortira de ce temps où tout est à chaque fois à refaire et qui semble sans cesse se reproduire, jusqu’à ce que les prétentions déchues, les échecs douloureux finissent par enfoncer dans la chair et l’esprit de cette âme l’acceptation totale de son incapacité fondamentale à être bonne et conforme au vouloir de dieu-amour. Alors s’installe la certitude apaisante que toutes ses œuvres, même celles faites au nom de la justice, de la paix et de l’amour ne sont que vanités et poursuites du vent sans la main du Père pour œuvrer à notre place. Alors anéantie, elle voudra toujours lui laisser toute la place, comme elle espère qu’un jour le monde Lui laissera toute la place, afin qu’il œuvre à notre place. Mais elle est lucide et sait que le monde n’en prend pas le chemin. Mais elle espère : c’est sa prière.
Le serviteur souffrant
Je ne veux plus
Mangez-moi ‘‘bouffez-moi’’
Déchiquetez mes chairs
Je vis de me vider pour vous
Et s’il me faut pour vivre de l’autre la peau
A vif je préfère ma mort d’aimer
Je ne veux plus seulement survivre
L’ombre de vos êtres me griffe
Je ne peux plus lutter pour être
Et je me fiche pas mal
S’il me faut pour vivre de l’autre la peau
Du sort qui m’attend
Du mal qu’on peut me faire
Je ne veux plus
Si dans la fosse j’expire
Mon cœur lui bat toujours
Par un ailleurs j’existe et
Je vous aime
Et s’il me faut pour vivre de l’autre la peau
Plutôt vos coups que le mensonge
Plutôt ma mort que l’homicide
Je vous touche
Je vous caresse
Tout de vous résonne
Et vous veille la nuit
Quand vous pleurez du mal du jour
Dans la Présence je supplie
Pour qu’Il vous garde en vie
Je réponds de nous tous
Et porte tout le mal
Tous nos songes
Tous nos mensonges
Tous nos meurtres
Et s’il me faut tricher gagner
Courir vaincre
Et s’il me faut enfouir compter
Dissimuler trahir
Et si je dois brouiller nier
Accuser mentir
Si je dois agir maîtriser
Contrôler dominer
Lutter voler appauvrir
Ecraser blesser
Combattre saccager détruire piétiner meurtrir
Juger jauger condamner mesurer exécuter
Alors qu’on en finisse
Je ne veux plus
Brisez-moi les os
J’en ai fini avec la crainte
Par souci de vous tous à venir
Non je ne puis taire l’Amour
Qui fait grincer des dents et
Dénonce nos petites navigations dans l’ombre
Et s’il me faut pour vivre de l’autre la peau
Ma peau je vous l’offre
Moi je ne juge absolument personne
Nos verbes nous révèlent
Amour manifesté dans la ténèbre
( Un peu de chronologie)
Poussée par une nécessité d’amour, que différentes
grâces et touches divines puis ce qu’elle prend pour de longs temps
d’absence entretiennent, l’âme qui ne sait pas encore contempler
Amour en toute simplicité continue activement sa quête. Les années
passant, d’extérieure celle-ci devient de plus en plus intérieure;
l’amour qu’Il infuse à son insu fait son œuvre en son
intimité. Ainsi elle connaît de grandes modifications dans son
comportement et son positionnement dans le monde, dans son rapport à
autrui, au social, au pouvoir et à la force, au fur et à mesure
de sa transformation intérieure.
( C’est de cet exode extérieur, social résultant directement
de l’exode intime qu’il sera question au chapitre suivant). Les
dépendances troubles, physiques et affectives, aux choses et aux êtres
se délitent peu à peu et péniblement. Cette contemplation
infuse et obscure offerte par le véritable dieu qu’elle ne sait
pas encore contempler paisiblement, en repos, dans la présence comme
dans l’absence, fait faire cependant à l’âme qui se
trouve pour cela même souvent dans le tourment, de grandes avancées
sur le chemin du vivant.
Au début, bien qu’avancée par le seul fait de la première rencontre, elle est une débutante sur le chemin qui va de l’union à l’union, et elle n’en est qu’aux premiers degrés sur cette voie. Aussi les courts moments de présence et les transports et jouissances occasionnés par les touches qu’elle connaît de temps en temps au fil du temps constituent-ils comme des gages de ce qu’elle vivra lorsqu’elle sera parvenue à une contemplation et une union plus régulière, plus constante. Ils sont pour la faiblesse de l’âme non encore purifiée mais déjà dans l’épreuve d’un grand secours.
Plus tard quand tout ce qu’elle croyait être encore vrai, toute sa façon d’entendre ses références morales, intellectuelles, finira par ne plus tenir et quand tout deviendra dérisoire et sans goût, jusqu’à sa façon d’aimer autrui ( ce qui ne veut pas dire du tout qu’elle n’aimera plus ), jusqu’à sa foi qui sombrera, quand éprise de son Amour absent elle finira par ne plus trouver sens à rien, perdue en cette absence presque totale, l’âme se souviendra de ces rencontres avec nostalgie ; quand elle sentira qu’elle est en train de mourir *, elle se cramponnera à ce souvenir.
*. ‘‘ Job ; Satan à Dieu : t’aime-t-il vraiment gratuitement ou pour tout ce que tu lui accordes, biens matériels et spirituels? Si profond et authentique que soit cet amour d’avant, il y a un moment de rupture où il succombe et c’est le moment qui transforme, qui arrache du fini vers l’infini, qui rend transcendant dans l’âme l’amour de l’âme pour Dieu. C’est la mort de l’âme.’’ S.Weil chérie.
Vraiment c’est à de telles extrémités qu’elle est acculée. Et ce n’est pas là encore la fin de l’absence et de l’abîme. Son anéantissement, son dépouillement se poursuivent. Car si elle a été éclairée, elle est maintenant amenée à poursuivre un long temps dans le noir. S’il y a eu une présence aimante et une absence édifiante, elle connaît désormais des abîmes sans fonds où elle côtoie la désagrégation, la malédiction et la mort de très près. Ce n’est pas une sorte de perte du moi dans un pur infini, mais bien plutôt une longue descente dans un trou noir aux froides et lisses parois.
Commence ainsi à se former au cœur de la nuit quand sombre puis meurt tout un monde un esprit nouveau. Appelée à naître d’En-Haut quand dieu-amour l’a couverte de son souffle, une personne nouvelle est alors construite par le Verbe dans de l’Esprit-Saint à l’insu de tous et d’elle-même, dans le silencieux secret d’une chambre intérieure, et avec beaucoup de larmes.
Bien que tout cela soit douloureux, l’âme finit par connaître cette certitude intime que son chemin est le bon, qu’il ne peut en être autrement, aussi accepte-t-elle de souffrir silencieuse et dans une solitude qu’elle sait inévitable et qui est totale, car bien que dans l’attention amoureuse, abandonnée, non seulement elle est encore séparée de Lui qu’elle aime, mais comme elle est sortie de son ancienne manière d’être au monde et qu’elle est si au loin sur le chemin, nul ne peut plus l’aider. Là, en ce lieu où elle s’effondre par amour, elle sait être seule jusqu’à sa mort psychique et physique, alors même qu’elle se tient attentive, à l’écoute, au milieu des humains qu’elle aime comme sa propre chair d’un amour nouveau, effacé. Elle se tient désormais en silence dans le repos de ses œuvres et dans l’attention amoureuse, car son ancienne manière d’être au monde, de peser et d’agir en ce monde ne peut plus être.
En ce passage ultime, se révèle et se donne l’amour véritable,
amour gratuit affranchi de tout retour, de toute possession, et cela de part
et d’autre. Le vrai dieu est toujours avec l’âme et Il souffre
avec elle. Ensemble ils risquent tout. Mais lui n’intervient plus de façon
renversante et forte. Il est avec elle dans l’abîme et Il est alors
sans puissance. Seul leur amour mutuel, rendu parfait dans la perte de tout,
l’amour sans puissance doit triompher dans l’abaissement. Alors
seulement le monde sera vaincu, le Malin menteur et meurtrier démasqué
et le péché sans poids. Alors seulement entre l’âme
et son Dieu sera-t-il question d’amour non contraint et d’union
; amour véritable sans qu’il y ait pouvoir de l’un sur l’autre.
Vient le temps des caresses gratuites, de la joie d’être lavé
et parfumé, de l’ouverture, abandonné, offert à ce
qui vient.
Ainsi Il est là. En place du rien, parce qu’elle ne voulait plus
rien pour elle, Il demeure toujours. Il demeure et Il est absent.
Le reste comment l’exprimer ? Peut-être ce chant :
Je n’ai plus d’avenir en ce monde je ne suis plus
en devenir
Ton être à demeure j’ai cessé de m’accroître
Trois soleils montent en mon âme autre je suis
Trois lumières gonflent en ma chair et déchirent
De la liste du monde sur des tables en terre
Je viens d’être effacé je ne peux plus peser
Tendre aurore peut croître par un ailleurs d’exister
Je m’ondule et m’écoule et je décrois caché
En ce lieu solitaire je réponds de nous tous
Et le sang de vos âmes je recueille en calice
Au sortir de cette terrible épreuve qui durera des années, la
présence d’absence se sera transfigurée en une présence
nouvelle. Là où il y avait une blessure lancinante et un feu qui
la dévorait, restera une douce tendresse amoureuse et la flamme du vivant
toujours. Là où l’amour était tourmenté, ne
se vivra plus que l’abandon et une suave jubilation d’amour. L’absence
et une ferme attente aussi. Toujours. Mais autrement.
Le vrai dieu nous laisse être hors de Lui par amour, sa justice réclame
l’amour autonome. Mais Il ne cesse de nous appeler hors du monde des êtres
« intéressés » pour nous recréer dans son amour.
Il ne cesse d’implorer la trace de Lui en nous, de semer sur notre terre.
Il n’a pour nous faire autrement croître que l’amour. Et cet
amour est faiblesse pour le monde, mais vraie puissance quand le Vivant se communique.
Celui qui croit et demeure dans son amour reçoit une force qui n’est
pas selon les puissances de ce monde ni selon l’ordre de la nature terrible
pour les débiles et les faibles. Jacques 3 :13-18
Celui qui croit Amour traverse tout le Mal pour être recréé
dans la faiblesse.
Matthieu 19 :27-30
1 corinthiens 15 :39-53
Semé corps psychique, il est relevé corps spirituel.
Oui, je vais vous dire un mystère : nous ne nous endormirons pas tous
dans la mort.
Contemplation
Ce qui meurt
Un je ne sais quoi du vouloir être
Un trop plein de chose
Epuisé à mort
Par trop plein d’amour
De l’Amour
Cher Amant
Ce qui vit
Ce Fils tant attendu
Longtemps guetté
Avant toute origine
Longtemps perdu
Là désormais pointé
Au cœur même de l’aven
Le contact
Vent dans la bouche
Pour toute la chair
Pour tous les membres
Frissons sur l’oreiller
Feuilles sur le cœur
Pour un « Dire » d’Epoux
Un Dire
Sans énoncé sans écriture
Verbe d’Amant d’avant
Sans mots qui masquent
Sans parenthèses qui trahissent
Dire sans dits
D’un air ressuscité
Au-delà
Autrement que force vitale
Vérité devenue souffle
Non
Mon Amour n’est pas de là
Où vous croyez l’entendre
Mon verbe n’est pas « oracle »
Ni parole d’oracle
Oui
Mon Epoux est le Dire
Immédiatement
Je réponds
Exode Social
L’appel mystique
la deuxième fois
Jésus était parti.
Il avait donné un peu de la Lumière aux hommes, tant qu’il
était avec eux. Puis était parti.
Messie ressuscité était parti. Tous l’attendaient.
Beaucoup l’attendent. Dans la foi ou ignorants, peut-être sans même
savoir que c’est après lui que leur cœur crie en ces temps
incertains.
Il revient, la deuxième fois, pour une union.
Il est déjà venu. Présence à la manière d’aujourd’hui.
Il est déjà revenu, depuis le premier jour où l’Esprit,
l’Envoyé, le Saint, souffla dans les cœurs un vent nouveau.
Du neuf pour une Alliance Nouvelle.
Mais nous ne le recevons pas car le monde en nous fait encore obstacle à
l’union.
« La lumière véritable qui illumine tout homme vient dans
le monde. Elle est dans le monde, et par elle le monde paraît, et le monde
ne la reconnaît pas.
Elle vient chez elle, et les siens ne l’accueillent pas. Mais à
tous ceux qui la reçoivent, elle donne pouvoir de devenir enfants de
Dieu, à ceux qui croient en son Nom, qui ne sont pas nés du sang
ni du vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. »
Jésus, la lumière du monde, vient appeler la deuxième fois,
personnellement, par contact réel et direct.
Celui-là a déjà la foi, comme Jean.
Peut-être celui-ci est-il déjà passé dans sa quête
de lumière par des épreuves, une ascèse, parfois sévère,
une « nuit des sens » ?
Cet autre est une personne de ‘‘mauvaise vie’’ comme
la Marie-Madeleine.
D’autres sont des gens ordinaires tout simplement, comme Pierre.
D’autres encore, des hommes de pouvoir ou des spécialistes en argent
et spéculation comme Matthieu.
Sûrement y a-t-il aussi, nombreux, il l’a dit, des gens de rien,
des tout-petits sortis de je ne sais quelle campagne ?
Et puis ces quelques-uns qui viennent de sectes comme le disciple dit le ‘‘Zélote’’,
etc.
La liste est longue.
Et Jésus, le Jésus ressuscité, Celui dont ‘‘
l’apparaître ’’ change tout le temps, jamais fixé,
comme un éclair, vient les chercher. Il les rencontre personnellement.
En un instant, emportés par son charme divin, ils voient, entendent,
touchent. Il n’est pas ce qu’ils croyaient savoir. Mais ils le reconnaissent
quand même à un-je-ne-sais-quoi, une façon de souffler,
une manière de caresse, une joie répandue, un style de parole.
Ils croient le Vivant revenu et sont aussitôt guéris de leur maladie,
de leur désir malade, de leur grande détresse.
Il dit à chacun : ‘‘Lève-toi ’’, ‘‘suis-moi
’’, ‘‘marche ’’.
Sitôt ils laissent tout. Ils sont désormais captifs de son tendre
amour. Plus rien ne peut les retenir, ni familles, ni maisons, ni argent, ni
champs. Ils quittent tout. Ils ne savent pas où ils vont.
Au début, c’est la joie car l’Epoux, le Bien-Aimé
est avec eux ; parfois l’un d’eux repose sur son sein. Il les emmène
avec Lui par tout le pays des hommes et les enseigne personnellement, par petites
touches, sur la pesanteur du monde et sur les beautés du royaume, trop
fragiles pour ne pas être cachées aux volontés toujours
trop fortes.
Mais un beau jour Il casse en eux les leurres marchands, illusions et prétentions.
« J’abhorre le mensonge et l’homicide ! Partout où
ils se trouvent, je suis aussi. Un fouet à la main, je renverse. »
Comme il est sévère avec leurs espérances, leurs croyances
et leurs préjugés !
Comme il est juste et bon.
« Tout fils de l’homme doit être livré au monde et
mourir pour que celui-ci vive.
Oui, vous serez perdus comme des brebis sans berger. Vous me renierez parce
que vous aurez encore un esprit de mensonge. La peur vous fera renier la lumière
ou me maudire. Vous me perdrez par crainte de mourir avec moi.
Pourtant je sais que vous m’aimez. Derrière les reproches, les
fureurs, je sais votre amour.
Dans la tourmente vous cheminerez cependant. Vous sortirez de la large route
de la Grande Ville sans même vous en apercevoir. Et vous n’aurez
plus d’endroit où aller. Déjà, vous ne faites plus
partie de l’ordre du monde. Le baiser que je vous ai donné vous
a consacrés. Vous serez seuls. Seuls contre l’esprit qui est dans
le monde. Seuls contre cela qui est homicide, qui dégrade l’amour
et tue les fils de l’homme, les enfants de mon Père, de notre Père.
Mais je reviens, je ne vous laisserai pas orphelins, je vous donnerai l’Esprit
de Vérité que le monde ne peut recevoir. L’Esprit de consolation
aussi, afin qu’il vous donne ma joie au cœur du malheur.
Vous pleurerez et vous vous réjouirez.
Quand la fragilité de l’amour sera rendue manifeste, quand vous
connaîtrez le gouffre ou l’écrasement, Celui-là vous
infusera ma joie et la douceur d’amour. Vous connaîtrez Amour malgré
toute votre misère et la fragilité de la chair.
Cette chair, votre chair je la caresserai et je la sauverai.
Faites-moi confiance, je viens à vous.
Le monde se réjouira et vous pleurerez.
Vous vous lamenterez. Ils ne me verront plus. Mais vous, vous me reverrez parce
que je suis vivant pour toujours et que vous vivrez. Ce jour là vous
saurez que je suis en mon Père et moi en vous et vous en moi et que nous
sommes un. » Jean 17 : 14-23
Comme il l’a annoncé, le soir tombe et les cœurs sont saisis
par la peur et l’angoisse, par ce qui reste quand Lui s’en est allé,
la violence et le meurtre du Juste.
C’est en cette nuit pourtant qu’est dévoilé son chemin.
Chemin de lutte, celui du serviteur souffrant, celui du fils lié au Fils.
Il étouffe, il ne veut plus seulement survivre en un monde où
les morts sont enterrés par des morts. Ce fils veut la vie. Et il reçoit
la vie. Il voit et dénonce l’usurpation, il enrage et souffre de
ce qu’en place de la voix d’amour du Père, une autre voix
se fasse entendre, celle de celui qui est homicide depuis le commencement. Cette
voix-là a le ton malade et sème la peste.
Malheureux ! Il voit, il entend. Elle est aussi en lui. Elle couvre la Parole
du Fils et l’imprègne. Ainsi ce qui devrait donner la vie au monde,
blesse et massacre, ment et tue la guérison.
En proie au doute et à l’angoisse, il est perdu.
Pourquoi Celui qu’il aime tant et à qui il a offert tout son devenir,
pour qui il a tout laissé, l’a-t-il abandonné encore ? Pourquoi
encore ? Il ne comprend pas.
« Pourquoi ta Parole si chérie ne vit-elle plus en moi ? »
Alors il crie, silencieux. Un long cri réduit au silence. Un grondement
intérieur, un gémissement dans le souffle. Il l’attend.
Il l’attend. Il lui faudra désormais vivre d’une douleur,
caché.
Pourtant ce qui est ainsi soustrait au regard avide, enfante dans la douleur
une nouveauté.
La nouveauté c’est d’être pris, saisi par Amour. Un
contact, un l’un dans l’autre. Puis le noir quand l’âme
se voit privée du sentiment de cette présence.
« La nouveauté c’est la douloureuse blessure d’amour
et l’ardent désir qui reste lorsque Amour est enlevé ».
En cette nuit, Il transfigure des cœurs.
« Quand je m’en serai allé, que je vous aurai préparé
une place, de nouveau je viens et je vous prendrai auprès de moi. »
« Je suis revenu et vous ne comprenez pas encore ? Votre place est pourtant
auprès de moi, là où je suis quand je reviens. Votre place
est là où je suis auprès de vous sur la terre, pour que
vous soyez auprès de moi, vous qui m’aimez. Vous que j’ai
choisi et que j’aime, ma Bien-Aimée.
Où je m’en suis allé, vous savez le chemin. Je suis le chemin
qui vient à vous, la vérité qui vient à vous, la
vie qui vient à vous. Je viens à vous pour vous faire connaître
le Père. Dès à présent vous le connaissez et vous
l’avez vu, car vous me connaissez.
Je suis depuis le début avec vous, avez-vous besoin que je vous montre
le Père, vous qui dans la nuit des épreuves, dans l’échec
et la solitude, qui malgré la peur, entendez ma voix ?
Voyez mes fruits en vous et demeurez fidèles à ce que je suis.
Si vous savez que je le suis, c’est que déjà vous entendez
le Père. Si vous croyez, vous ferez des œuvres plus grandes que
les miennes. J’ouvre en cette nuit le passage pour vous. Je ne suis plus
seul, vous suivrez. Mais je ne dois pas faire obstacle. Moi toujours avec vous,
vous ne grandiriez pas. Il vous faut être seuls pour recevoir en nouveauté
et accomplir le chemin.
J’ouvre la voie et je vous laisse seuls. Je vous donne un baiser d’amour
pour que vous suiviez mon chemin poussés par une nécessité
d’amour. En vous la Loi est accomplie par mon amour. Vous serez rendus
parfaits par l’amour, car nous sommes un par l’amour que j’ai
pour vous et par l’amour que vous avez pour moi.
Et vous demanderez, et vous ne cesserez de gémir, en cette nuit, en mon
nom, en souvenir de moi. Ainsi votre cri vous donnera encore plus la Parole.
Celle-ci vous fortifiera et vous introduira dans toute la vérité,
afin que le Père soit glorifié dans ses fils. Vous serez fils
par le Fils en vous.
Vous avez reconnu la Vérité en ce que j’ai fait et dit,
en tout ce que je suis. Et je prierai le Père pour qu’il vous garde
dans son amour. Pour qu’il vous donne une aide, le Paraclet, afin qu’il
soit avec vous à jamais. Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements,
les miens. Vous garderez mes commandements parce que le Père vous aime.
Vous sortez errants, sans savoir ni comment ni pourquoi ?
La nuit vous entoure et vous brise ?
En ce cri, l’Esprit, le Saint, a déjà dévoilé
ma Parole.
Oui, tous ceux qui aimeront la Parole du Père que j’ai mise dans
le monde pour sa guérison, ceux-là seront assistés par
l’Esprit de Vérité. De siècles en siècles,
ils seront une même voix chantant un même chant parce que le même
Esprit demeure chez eux.
Il sera en vous l’Esprit de Vérité que le monde ne peut
recevoir parce qu’il ne l’entend ni ne le touche. Vous qui m’aimez
tel que je suis, vous qui gardez ma Parole, le reconnaîtrez quand il viendra.
Vous me goûterez et vous me toucherez à nouveau. Je suis la Vérité
et la Vie venant à vous.
Faites-moi confiance, je viens à vous. Vous serez seuls et vous ne serez
plus jamais seuls. Je vous délie et je vous relie, au ciel, à
la terre, aux hommes et à tous les saints. Et vous verrez les anges monter
et descendre pour servir le fils de l’homme.
Le monde qui a cru me voir mais ne m’a pas connu ne me verra toujours
pas. Mais vous, vous me reverrez, car je suis vivant pour toujours et parce
que vous vivez.
Vous garderez l’Esprit, le Saint et vous recevrez la vie. Je serai là
et pénètrerai la ténèbre jusqu’à votre
cœur pour y déposer mon visage à jamais.
Alors vous verrez et comprendrez tout. Que je suis en mon Père et moi
en vous et vous en moi. Que je suis absent et pourtant là désormais
en votre cœur, en votre chair, en votre vie par l’Esprit. Esprit
du Fils à la gloire du Père. Que vous êtes fils conduits
par l’Esprit. Que nous sommes un.
Celui qui entend bien mes commandements et les comprend sans en pervertir le
sens, c’est celui-là qui garde mes commandements. Celui-là
m’aime vraiment et mon Père l’aime vraiment et moi je l’aime
et je me manifesterai à lui. Il recevra encore plus d’Esprit car
à celui qui a, on donnera encore plus.
Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole. Alors mon Père
et moi ferons chez lui notre demeure. Oui, nous enverrons l’Esprit du
Fils et l’Esprit du Père qui l’introduira dans la Vérité
et dans l’Amour.
Mais celui qui ne m’aime pas vraiment pour ce que je suis, ne pourra garder
ma Parole. Parce qu’il n’aura pas compris mes luttes et mes colères,
il n’aura pas compris mon amour. Il ne pourra connaître la vérité,
même s’il croit la connaître, car à celui qui n’a
pas on enlèvera même ce qu’il croit avoir.
Je vous dis cela maintenant, parce que déjà vous recevez le
Paraclet. Vous comprendrez le sens divin de tout ce qui arrivera. Alors vous
contemplerez en face tout ce que je vous ai dit. Vous connaîtrez, comme
moi je l’ai connu, tout l’amour qui vient du Père en vérité.
N’aillez pas peur. Il faut que je m’en aille, ma Bien-Aimée.
Mais je reviens.
Si vous m’aimez, réjouissez-vous de ce que je m’en suis allé
au Père, car il est plus grand que moi. Je ne suis pas l’ultime
étape pour vous. Le but c’est le Père pour que Dieu soit
Tout en Tout.
Je vous donne la Paix. Je vous donne ma Paix.
Je vous dis cela maintenant pour que lorsque cela arrivera, vous croyiez. Si
vous aimez ma Parole, cela arrivera.
Le chef de ce monde est venu. Il n’a rien pu faire. N’ayez pas
peur. Que peuvent faire un monde aveugle et la mort lorsque la vie qui vient
du Père est déjà chez vous, au milieu de vous, entre vous
?
Le monde connaîtra que j’aime le Père, car rien n’éteindra
plus ma parole ni mes œuvres en vous, pas même le menteur et l’homicide
qui est dans le monde depuis l’origine. Pas même la peur. Ils n’ont
plus prise sur qui vit en moi et moi en lui et nous dans le Père.
Là sont l’Alliance Nouvelle et le miracle nés du Père.
Prenez courage, j’ai vaincu le monde. En vous il n’a plus de prise.
La perversion en votre vouloir ne sera plus. »
« Réjouis-toi, femme stérile ! Il va mais Il revient ; non
sans laisser toujours plus d’Esprit de Vérité qui prépare
en toi la demeure pour que descendent et le Fils et le Père .
Ainsi de la femme stérile il fait une vierge et de la vierge une épouse
féconde. Dans la nuit sa lampe se met à luire. Elle veille et
attend pendant que tous dorment. »
Il lui faudra supporter la séparation qui fait souffrir, les retours trop brefs où parfois Il se montre, toujours autrement, et accepter l’absence qui la met à une distance infinie. C’est nécessaire, car c’est dans cette période de « présence d’absence » et de manque douloureux que s’accomplit tout le chemin vers l’état d’homme nouveau, de femme nouvelle qui garde à demeure l’Esprit du Père et l’Esprit du Fils.
Comme il fallait que Jésus s’en aille pour que les apôtres
passent de l’état de dépendance à la Loi à
l’état de vie dans la Foi, ainsi faut-il qu’Il s’en
aille pour que ces âmes passent de l’état de dépendance
affective, psychique à l’état de vie spirituelle libre dans
l’amour fraternel véritable, gratuit et sans retour.
Car l’amour véritable est sans retour et il est gratuit. S’accroître?
Même se conserver ne l’intéresse pas. Il sait trop que cela
signifie la mort à l’œuvre. Il préfère le souffle
vivant. L’Union est dans le vent et la brume.
Jérusalem notre Mère
Tous ceux-là viennent d’horizons différents,
Des quatre coins de la terre.
Il les rassemble en un seul cœur, son temple, des montagnes.
En chœur ils chantent un même chant.
« Elle est fondée sur les montagnes saintes !
L’Eternel Yahvé aime les portes de Sion
plus que toutes les demeures de Jacob.
On dit de toi des choses glorieuses cité de Dieu !
Je mentionne Rahab et Babel parmi ceux qui me connaissent,
voici la Philistie, Tyr, avec l’Ethiopie :
c’est là qu’un tel est né. »
Mais à Sion l’on dit : « Mère ! »
car tout homme y est né, et Lui l’a établie, le très
Haut.
Yahvé inscrit au registre des peuples : « ici un tel est né
» ;
chanteurs comme danseurs tous ensemble te chantent :
« toutes mes sources en Toi. »
Psaume 87 (86).
« La Jérusalem céleste est libre et elle
est notre mère. »
Galates 4 : 26-27.
La perte
Amour s’en est allé.
Plus de contact, plus de lumière. Amour divin s’en est allé.
Passés les effets de la joie et de la dilatation du cœur que le
premier toucher d’union provoque, les sens et l’esprit commencent
à connaître un obscurcissement. Il deviendra de plus en plus noir.
Tout est si bouleversé, ses tendances, son désir, ses motivations,
que vraiment elle ne sait plus ‘‘où elle habite’’.
Elle a subi une véritable rupture. Plus rien n’est plus comme avant.
Plus une journée, plus un moment où elle ne pense à son
Amour divin. Sa vie, elle la vit maintenant comme si elle se trouvait en fin
de journée, au crépuscule, comme si les dernières lumières
d’une vie révolue étaient en train de s’éteindre.
Elle ne sent pas encore trop les effets de cette rupture, tant son cœur
est joyeux de goûter à cette ouverture, cette dilatation qui la
gonfle d’amour et de reconnaissance. Pourtant sa manière d’être
au monde, sa façon d’existence habituelle n’est plus, tout
est déjà du passé. Le décalage est désormais
grand. La rupture trop radicale.
Des angoisses et des souffrances commencent à apparaître puis augmentent,
des questionnements intimes, et le doute : « Mais qu’est-ce qui
m’arrive ? Je ne vais pas bien dans ma tête ». Elle L’attend,
elle L’attend.
Désormais il y a manque. C’est l’incompréhension.
Mais Celui qui manque, attire. Attraction irrésistible vers un je-ne-sais-quoi-Dieu
qui échappe et dont il a été reçu seulement des
prémices bien obscures. Sa marque, sur le front. Dans la chair sa marque.
« Je l’aime ! Lui et rien d’autre.»
Nécessité d’amour ? Vouloir non autonome, suspendu à
l’autre qui s’en est allé?
En tout cas, tout le chemin est à reprendre, autrement.
« Je sais bien mon Amour que tout est différent aujourd’hui.
Je sais que je ne retournerai plus chez moi, là où j’étais.
Je n’ai plus de chez-moi. Je n’ai plus de monde. »
Ainsi les épousailles sont uniques. Chaque épouse est unique.
Le chemin est toujours neuf.
Les cheminements sont multiples. Ils dépendent de Celui qui appelle.
Du caractère aussi et du tempérament de l’appelé,
de sa psychologie, de son milieu social, de sa culture, du rapport qu’il
entretenait déjà auparavant avec la Parole de Dieu, etc…
Demeure une constante cependant : l’absence se fera sensiblement sentir
qui contraindra à l’exode.
Remarque importante :
Il ne fait aucun doute que des personnes psychiquement affectées (névroses,
psycho-névroses, psychoses) peuvent faire l’expérience du
contact. Le surnaturel s’offre au naturel malade et l’ensoleille
par-delà l’être malade.
Ainsi en est-il du physique comme du psychique car Amour vient appeler les mal
portants. Surtout les mal portants. Enfin, ceux considérés comme
tels par un monde aveugle et sourd, dur aux fragiles, aux sensibles et aux tendres.
La violence en ce monde et le ‘‘malentendre’’ sont la
cause de toute souffrance, physique, psychique, de toute extinction du Vivant.
Ecoutez !
Combien il peut être très préjudiciable pour une claire
pénétration de ce qui s’opère-là, d’assimiler
le spirituel au seul psychisme. Lorsqu’une personne névrosée
dit que Dieu s’est fait connaître à elle, ceux qui l’entendent
ne voient que sa névrose. Ainsi sa parole ( parole toujours difficile
nous l’avons vu dans Exode intime) n’est reçue que comme
parole de névrosée, voire plus grave encore, de psycho-névrosée,
de psychotique.
Et pourquoi l’amour de Dieu ne toucherait-il pas les psychotiques ?
Si j’ai bien lu l’Evangile, Jésus se fait connaître
aux malades, à ceux qui ont un esprit de « possession » et
les bien-portants s’irritent de ce qu’Il fréquente les maudits,
les’’pauvres types’’, les simples d’esprit et
qu’il soit cru par eux ?
« Croire vraiment Jésus ? Laissons cela aux gens trop simples ou
aux débiles. »
Jean 9 : 24-34
Malheureux sommes-nous si nous croyons tenir quelque chose.
Notre volonté de puissance nous permet de faire et de défaire
des mondes.
Combien de civilisations avant nous ? Mais combien nous restons toujours aussi
ignorants du réel.
Par exemple, Homo sapiens sapiens psychologicus à partir de quelques
expériences intimes et observations, d’ailleurs aussi vieilles
que l’humanité, a décidé de rompre avec la fixation,
la déviation et l’usure. Ainsi il remplaça des mots, des
signifiants par d’autres. Il changea de grilles de lecture pensant ainsi
progresser dans le secret des âmes. Le souffle d’Eros, par exemple,
est devenu la « libido », le poids du péché se dit
désormais « culpabilité », les « vieux démons
» se sont glissés dans « les pulsions et compulsions »,
et « le Verbe en un moi ressuscité » est devenu « sujet
de ma parole » etc, etc.
Et les pauvres, les simples, ceux qu’on a oublié dans le partage
et la transmission de toutes ces richesses spirituelles nouvelles ? Perdus,
ils ne comprennent rien à ce nouveau langage. Je dis bien perdus et non
pas désenchantés, car le « monde désenchanté
» n’est pas leur monde. Il y a très, très longtemps
qu’ils déchantent. Ils n’ont plus rien que les miettes qu’on
veut bien leur dispenser. Pas trop. Vous comprenez, trop simplifier en ces domaines
de l’esprit, ce serait se moquer du monde. La vérité est
exigeante.
N’oublions pas le clou, le top. Homo sapiens sapiens marchandus. Celui-là
a désormais la science exacte. Aussi la technologie. Une mémoire
immense et le sens des affaires. Ainsi il peut lancer des produits à
tours de bras mécaniques, des concepts aussi, toujours plus, toujours
nouveaux. Plus les bras tournent, plus ils lancent produits et concepts, plus
il ramasse.
Et les pauvres ?
- Vous commencez à être rengaine avec vos pauvres. A la poubelle
! Avec les surplus.
Quant à votre serviteur, si vous prenez tout ce qu’il écrit
et ce qu’il lui reste à écrire à la lettre, vous
faites erreur. Ses écrits vous égareront.
Car ce qui est en question croît par-delà nos représentations,
au milieu des mots que nous échangeons, entre les lignes de vie, ailleurs
et autrement que là où nous croyons entendre et voir.
Entendez-vous le souffle qui nous relie ? Sentez-vous le vent qui nous transporte
dans un ailleurs d’exister là où la caresse n’a nul
besoin de mots ?
Là où goûter le Vivant comble de joie lumineuse, là
où les gémissements ineffables disent la réalité
de notre communion. Vivez-vous cela ?
Ignorants nous sommes, mais Amour demeure pour toujours maître en sa maison.
Mais il me semble que je m’égare. Revenons à notre tâche,
plus sérieuse.
Je vais vous faire une confidence, je n’en sais pas plus aujourd’hui
que le premier jour où Amour « m’a pris ». La première
fois : transfiguration. J’ai contemplé la Vérité.
J’ai contemplé la vérité sans comprendre, tout en
comprenant tout.
Aujourd’hui je ne suis plus là où j’étais,
je l’aime, et je ne comprends toujours pas. Ni comment, ni pourquoi, ni
pourquoi moi, ni comment je sais que je parle en Lui et Lui en moi. Quand je
ne contemple pas, je doute et je l’attends comme je l’attendais
au commencement.
Où en étions-nous ?
Ah oui, à la perte et à l’attente du commencement.
Les sens et les sentiments sont comme suspendus, en manque et en attente.
En désir de ce toucher, de ce doux contact.
Un manque nouveau, mais non pas comme ‘‘manque à être’’,
cette faille en vérité impossible à combler qu’elle
connaît comme tout humain.
Le manque très précisément d’une personne. Ce divin
Amour dont elle a été aimée. Dont elle est aimée.
Elle le sait, ils s’attendent.
Elle n’a pas de culture chrétienne ? Elle n’appellera pas
tout de suite Celui qu’elle recherche au lendemain de la rencontre, Jésus,
mais saura avec certitude que cette rencontre est l’Amour véritable.
La seule vérité. Qu’Il lui manque. Que c’est Lui qui
toujours lui a manqué.
Elle possède une certaine culture chrétienne ? Elle saura immédiatement
que c’est le Christ. Sans hésitations, cœur de son cœur,
chair de sa chair de toute éternité.
« Plus rien ne compte vraiment désormais, excepté ce Cœur qui a ravi nos cœur pour n’en faire plus qu’un ; le cœur de tout le Corps ; Corpus Christi ».
Ce nouvel état affectif, cet amour, n’empêchent pas les sens de jouir des créatures et des plaisirs dans le monde, mais cette jouissance-là n’est déjà plus le but. Non pas que cette personne soit devenue chaste en un clin d’œil, indifférente aux autres, à la chair des autres, à la beauté des choses, à la bonne chère. Non pas que son corps connaisse comme une extinction de tout désir, une sorte de mort qui le séparerait désormais du commun ou de toute réalité physique. Loin s’en faut !
Non, ce toucher aurait plutôt réveillé quelque chose qui
ressemble à un désir intense qui va la mettre en marche, en quête
de Lui, en quête de rencontre de l’autre, en quête de relation
en vérité et comme une sorte de présence joie du vivant
qui même plus tard lorsque le chemin sera devenu douloureux et désertique
ne quittera plus le fond de l’âme.
Elle a été unie à dieu-amour. Le plaisir puis la jouissance
qu’elle a connus ne ressemblent en rien à ce que les êtres
peuvent se donner à jouir. Toute la personne est désormais captive
de cette relation-là. De cette relation de tendresse. « Oui, c’est
cela, cette relation à l’autre divin est la relation des relations.
»
La certitude d’avoir goûté le Véritable, d’avoir
été aimée par Lui, ne pourra plus être démentie,
ni par la réalité, ni par le trou. Tout l’essentiel était
là. Retentissement immense dans la vie de la personne, sur son comportement,
ses choix et orientations de vie.
« Où es-tu mon ami ? » Le sentiment douloureux d’être
séparé de ce qui est Vivant, même s’il en reste quelque
chose en soi. C’est le début de la quête, nous l’avons
vu. Quête de Lui mais aussi de « mes frères et sœurs
ma chair ». Une promesse a été faite : « Des frères
et des sœurs te seront donnés, au centuple. »
Quête de la relation vraie surtout, à cause de cette relation d’une
nuit. De la communion, de l’entre-nous sans tout ce qui fait obstacle
en nous et à l’extérieur.
Que sont nos biens, notre savoir pour le savoir, notre volonté d’être,
nos visages multiples, nos accommodements et tout ce qui constitue l’économie
humaine en comparaison du bonheur, de la vibration, de la joie, de la chaleur,
de l’amour ressentis en cette relation d’amour ? Divertissements
ou pire poursuite du vent. Toute la vérité était là.
Une trace a été laissée dans l’âme qui servira
d’étalon, de repère. Enfin c’est quelque chose comme
ça. Ce qui n’est pas selon Lui est devenu très sensible.
Douloureux ce qui est corrompu par la mort, douloureux le mensonge, douloureuses
les relations qui n’en sont pas. Celles qui mangent l’autre, celles
en miroir, celles faussement ouvertes qui se protègent ou haïssent,
celles qui ont peur, celles qui ne sont que codes, les apprises et répétées,
inlassablement répétées, celles intéressées,
toujours avides de prendre, de vider, de conquérir, les apparentes, les
manipulatrices, les profiteuses aussi, etc.
« Non ! Mon Amour n’est pas là. Si l’on vous dit que
c’est ça l’amour, ne le croyez pas. »
Ne le croyez pas, mais ne condamnez pas. Nous sommes tous malades parce que nous sommes séparés de Lui et tout ce qui est séparé de Lui est dans une sorte d’erreur d’être ou de mauvaise orientation du désir. Son lieu est dans un ailleurs d’exister, dans cette montagne où il nous faut monter, « là où un tel est né». « Là où tu nais, là où je suis né ». Rien à voir avec l’exclusion de l’autre, celui qui n’est pas de la famille. Rien à voir avec cette séparation imaginée par ceux qui se croient purs : « Les bons à ma droite, les mauvais à gauche, et que ça saute ! » Non rien de tout cela.
Car la séparation ne passe pas entre nous et les autres. Ni entre ce
qui relève d’un ‘‘savoir’’ et ce qui vit
le malheur, l’ignorance, la ténèbre ou le chaos. Je peux
dire par exemple qu’elle passe au cœur même de ce qui vit la
ténèbre. La séparation passe en tout humain pour sauver
le tout de l’humain, et s’il y a séparation c’est pour
sauver de ce qui tue l’homme. Et nous le connaissons déjà
cet « homicide depuis l’origine».
« Je veux croire et je veux la vie entre nous ! »
Cela a à voir avec la rencontre-union qui fut charnelle, avec une communion
de chair à chair. Le ''chez-nous'' est l’entre-nous véritable
de tous les hommes, de toute la création. Entre-nous à l’image
de Dieu Amour. Nécessité de l’amour.
Amour malgré nous. Amour malgré tout ce qui fait obstacle en nous,
et notamment une autre nécessité qui est volonté d’être
qui toujours cherche à « s’accroître et à se
conserver » au détriment des autres.
« Ô ! mon Amour, je brûle dans l’attente de ce qui
vient.
En présence, lorsque la peur n’est plus et que le cœur s’ouvre,
je peux discerner le corps de lumière dans les corps, la chair spirituelle
de tout un chacun, la face lumineuse de tout visage ».
Montée puis descente puis montée puis… etc.
« Pienichehaut oienichebas la nuit hibounichenihautnibas » chante
l’enfant en elle.
Timidement inquiète, car encore ignorante des visées de l’Amour
à son égard, elle finit par ressentir un appel vers le bas, un
décrochage, un ‘‘déphasage’’ par rapport
à tout ce qui était et faisait sa vie jusque-là.
Paradoxalement encore, malgré la relation amoureuse et intime qu’elle
entretient désormais avec Celui qu’elle aime, tout le bouleversement
intérieur qu’elle connaît effectivement et cette nécessité
de l’exode qui force ses pas et son chemin, elle est loin de savoir encore
s’abandonner en toute quiétude dans ses mains et recherche toujours
les sécurités et les assurances qu’offrent la vie courante
et les structures humaines. Mais elle a goûté et contemplé
le Véritable Amour.
Et cette contemplation la tirera hors de l’ordre du monde. Elle traversera
le mal et goûtera le vrai malheur. Sur les traces du premier né,
malheur social, familial, intime, descentes, pertes et mort, pour la seule raison
qu’elle a eu contact avec la Lumière et que l’Ordre du monde
ne supporte pas cette lumière-là. Vous ne me croyez pas ? Relisez
l’Evangile. Nous lisons que même la propre famille de Jésus
pensait qu’il avait perdu la raison. Marc 3 : 20-21
Il faut dire ici que Jésus n’a pas donné sa vie parce
que son Père voulait qu’il se sacrifice, comme ça, juste
pour racheter les hommes selon les exigences d’une loi de compensation,
œil pour œil, dent pour dent, comme un contrepoids selon le modèle
archaïque des sacrifices d’animaux. L’antique sacrifice animal
n’était qu’un « ombre des choses à venir »
et « la chair et le sang ( psychiques ) ne servent absolument à
rien, c’est l’Esprit qui donne la vie » car « combien
plus le sang du Christ qui, par un Esprit éternel, s’est offert
à Dieu sans tache, purifie-t-il notre conscience des oeuvres mortes pour
que nous rendions un culte au Dieu Vivant ! »
Le Don du Père est toujours premier et gratuit, hier, aujourd’hui
et demain. Et ce don, c’est le Vivant qui vient à nous. Malentendu
donc.
Que faut-il entendre alors par sacrifice nécessaire pour le rachat des
péchés ?
Le Don du Père c’est le Fils, la Lumière envoyée
gratuitement dans le monde. Mais le monde ne supporte pas la gratuité
et encore moins la Lumière.
Jésus meurt car il éclaire justement ce que la plupart ne veulent
pas voir en face.
Parce qu’il n’a rien voulu concéder au mensonge et aux puissances
mortifères, ceux-ci l’ont tué.
Il s’est dressé en travers de « l’homicide depuis l’origine
» par Amour, mais l’égarement est tel, que le juste meurt
comme un malfaiteur. Isaïe 53
Et s’il est allé jusqu’au bout c’est parce que tout
recul devant cette terrible échéance aurait signifié que
la mort est plus forte que l’amour, le mensonge plus réel que la
vérité, la force plus puissante que la faiblesse et aurait eu
pour conséquence d’arrêter le processus de prise de conscience
chez ceux qui commençaient à entendre la Parole, Sa Lumière.
« Passe derrière moi Satan » lança Jésus à
Pierre qui voulait lui éviter la mort. « Tu penses non pas selon
les pensées de Dieu, mais selon celles des hommes. »
Matthieu 16 : 21-23
Ainsi il a donné sa vie, ainsi il a porté les péchés
d’un grand nombre.
« Heureux l’homme qui contemple le fils de l’homme, brûlant
d’amour, dressé en travers du Mal. C’est pour anéantir
l’œuvre du péché qu’il s’est dressé,
dans les ténèbres, à en mourir. » Voir Nombres 21
: 8 - 9
Le meurtre du juste en pleine nuit, fait prendre conscience du meurtre, de la
violence et du mensonge en nous depuis le commencement. Il faut vraiment que
nous soyons méchants et enténébrés pour vouloir
la mort d’un homme qui fit tant de bien. Mais la vérité
et l’amour qu’il révélait, venaient contrarier l’idée
que nous nous faisions de l’amour et de la vérité ; que
nous nous faisons aujourd’hui encore.
Par cet acte d’amour libre, consacré tout entier à la vérité,
le Fils a été relevé dans la gloire du Père parce
que lui seul a entendu son commandement.
Ainsi il a donné sa vie pour ses amis, ceux qui, à sa suite, sont
appelés à accomplir tout le chemin et qui en Présence de
l’Esprit, le Saint, se verront ouvrir la Porte qui mène hors de
l’emprise du menteur et de l’accusateur.
Ainsi donc il apparaît « une seconde fois, sans péchés,
à ceux qui l’attendent pour leur salut ». Et comme lui, ils
devront traverser tout le Mal.
Il ne faut pas entendre là que dieu-amour nous appelle à une
vie consacrée toute entière à la douleur et au sacrifice,
comme si la souffrance était en elle-même le moyen de montrer son
amour, comme si la mortification de la chair était la seule garantie
d’une conversion réelle ou d’une vie en Christ fidèle.
Ces motivations, toujours un peu suspectes à l’homme d’aujourd’hui,
ne résultent pas du Vouloir et de l’influence directe de dieu-amour.
(D’ailleurs si Jésus a jeûné, il a aussi mangé
très bien et sans scrupules, au point que ses détracteurs qui
ne comprenaient rien à la joie et à la liberté de l’Epoux
disaient de lui que c’était un « glouton et un buveur ? »
Et son Epouse aussi est joyeuse, qu’on se le dise.)
A quoi servent le sacrifice et la mortification s’il n’y a pas l’Amour.
Et « l’Amour supporte tout, croit tout, espère tout, endure
tout. » Ce que veut Amour c’est la compassion, la justice et la
vérité dans l’amour et pour l’amour de tout ; du tout
de l’humain, du tout de Dieu, du Vivant, de la Joie entre-nous et au milieu
de nous. Le feu. Un serpent brûlant en place du serpent qui donne la mort.
L’homme brûlant au lieu de l’homme mort.
Pourtant il y aura souffrance. A cause de la Lumière que le monde en
soi et autour de soi ne supporte pas. Ici, la souffrance et le malheur ne sont
pas recherchés, mais ils résultent de deux pensées, pensées
de Dieu et pensées des hommes, qui se rencontrent en ce monde et aboutissent
au lieu de la Croix.
Mortifications, moralisme rigide.
Ces comportements et ces orientations, sont, chez beaucoup, la seule réponse
première qu’ils puissent offrir à Dieu comme preuve de leur
bonne-volonté ou d’un repentir sincère. C’est en quelque
sorte la réaction première (et je dirai naturelle), au contact
de la Parole, d’une chair malade ou d’un psychisme blessé
qui n’arrive pas à entendre, dans toute sa portée, l’Amour
donné gratuitement. (On pourrait dire la même chose de celui qui
rejette Dieu). Ce que j’avance là ne veut en aucun cas signifier
que la relation à Dieu de ces personnes soit imaginaire ou folie. Leur
relation à Amour est réelle. Nous avons insisté plus haut
pour dire combien justement le Christ s’adressait aux malades et aux blessés
de la vie.
« Venez à moi, les blessés, les mal portants, vous tous
qui peinez et souffrez, car ma charge est légère et mon joug est
doux et je vous prendrai auprès de moi. Tout est pardonné, je
vous guérirai. »
Seulement comme elles sont justement des brebis malades, fragiles, souvent blessées
(abîmées) par la violence qui est dans l’ordre du monde (n’est-ce
pas notre cas à tous ?), elles sont dans l’impossibilité
ou n’osent pas entendre l’appel de l’Epoux dans toute sa puissance
rédemptrice, dans toute sa gratuité joyeuse, sa simplicité
aussi.
« Lui, peut sauver tout l’homme, ici, maintenant. »
Comme elles ne peuvent croire qu’elles sont ainsi aimées gratuitement,
elles veulent montrer des preuves de leur amour, de leur bonne volonté.
Et comme en plus ces soi-disant exigences d’un Dieu d’amour sont
re-présentées ou imposées par d’autres, des «
Maîtres » ou des « Pères » qui n’arrivent
pas eux-mêmes à croire vraiment tout l’amour qui vient du
seul Père, bien qu’ils ne cessent d’en parler, elles se retrouvent
avec de lourds fardeaux sur les épaules. Ce qui augmente leur peine ou
les tourments.
Tous ceux-là veulent montrer, croyant bien faire, combien leur amour
est capable de sacrifice et d’oeuvres, mais c’est en réalité
qu’ils n’osent pas croire que Amour guérit vraiment, gratuitement,
ici maintenant. Alors ils imaginent l’œuvre de salut à développer
et se développant dans le temps et dans l’Histoire au nom de Dieu,
oubliant que Dieu accomplit surtout son dessein par la Présence qu’il
réalise en chaque âme, personnellement.
Sœurs et frères bien-aimés, recherchez la Présence
de Celui qui sauve ici, maintenant, car quiconque expérimente le contact
avec Amour (plus ou moins complet) accède à un au-delà
de tout processus temporel. Ainsi il a la Vie éternelle à demeure.
Vie en Dieu qui est l’alpha et l’oméga, le même hier,
aujourd’hui et demain.
Le désir de bien faire cache une angoisse, celle de ne pas être
digne, une culpabilité, une faute d’exister que nous ne pouvons
que projeter dans nos actes. Ainsi nous restons prisonniers du Menteur, de celui
qui accuse et tue depuis l’origine.
Ne rien accomplir en son nom si l’on n’est pas poussé par
Dieu-Amour.
Et Dieu-Amour ne peut agir en nous que si nous l’avons à demeure.
Et nous ne pouvons le recevoir réellement que dans la rupture avec une
ancienne manière d’être au monde.
Si nous sommes tourmentés, c’est à cause de notre manque
de foi et pourtant nous sommes sûrs d’avoir la foi, mais nous nous
trompons, sinon nous pourrions soulever des montagnes. Les choses sont si simples
et si évidentes.
« Et j’ai compris ce passage : « Aujourd’hui si vous
endurcissez vos cœur, vous n’entrerez pas dans mon repos ».
Je n’avais pas la paix parce que je n’acceptais pas d’entendre
sa voix qui parlait en moi ; il y avait quelque chose de différent. Je
ne reconnaissais pas l’Esprit du Christ et comme je me faisais cette remarque,
en moi Il a dit : « Aujourd’hui tu es mon fils, mon bien-aimé
». Je compris que c’était mon Père qui parlait en
moi. Je ne sais comment, mais je savais qu’il me remettait une autorité
spirituelle et qu’en me faisant entrer dans son repos, il me faisait pénétrer
dans son Amour. Là où j’allais pouvoir me reposer de mes
œuvres.
Et je compris que le péché vient de Vouloir Bien Faire, alors
que l’on écoute pas la voix de notre Père en nous.
Et je compris comment en voulant bien faire et bien penser, Adam et Eve ont
péché. Ils n’étaient pas méchants, ils voulaient
juste bien faire. Ils croyaient peut être faire plaisir à Dieu
en faisant des efforts pour devenir comme Dieu. Et ils firent, sans penser à
mal ; mais avec élan, sans s’occuper de la Volonté de Dieu.
Il a suffi d’une encouragement pour que tout bascule. Ils inversèrent
la Voie de Dieu. Et quand celle-ci se fit entendre, ils eurent peur car ils
ne la reconnaissaient plus comme la voix d’un père aimant.
Bientôt ils ne comprirent plus du tout et furent obligés de s’appuyer
sur leur seule volonté de bien faire. Ils étaient désormais
seuls et nus. C’est ainsi qu’apparu le péché : la
peur et le doute d’abord parce qu’ils n’entendaient plus sa
voix aimante, puis la confusion compensée par l’entêtement
et l’orgueil, puis les conflits intérieurs se manifestant dans
les rivalités, puis les échecs compensés par les mensonges,
les faux-semblants, les dénis, puis l’accusation de l’autre,
puis la haine et enfin la guerre. Puis les victimes. »
Mais la voix de l’époux insiste : « Paix aux hommes de bonne
volonté. »
« Pourquoi ne crois-tu pas ma parole ma bien-aimée ?
Ne t’ai-je pas dit que si tu croyais, tu vivrais ? Car celui qui croit
ma parole a la vie éternelle.
Tu es noire ma bien-aimée, mais je t’aime comme tu es. Ne te fais
pas de mal en cherchant à me plaire. Tu me plais comme tu es. Comme tu
es je te sauve. Crois seulement mon amour. Je suis venu et j’ai été
élevé pour cela, pour que quiconque me croit, soit guéri
et vive. Tu n’as plus rien à prouver, ainsi en a décidé
le Père lorsqu’il m’envoya dans le monde. Crois seulement
ma parole et la joie que je te donnerai te sauvera. »
Avec le temps cette voix sera peut-être entendue, alors la relation deviendra
plus paisible.
A l’opposé il est des croyants qui sont animés par une
telle joie du Seigneur et une telle certitude d’être sauvé
que le doute ni le trouble ne semblent plus les habiter ; le ’’Seigneur
quoiqu’il arrive, quoi que tu fasses est là pour toi’’.
On est en droit il me semble en ce qui concerne de tels croyants de se demander
s’ils ne se sont pas fabriqué un Amour à leur mesure qui
leur éviterait l’épreuve de la réalité? On
est en droit de se demander comment ils entendent cette parole de Jésus
qui dit que pas un iota de la Loi ne passera ? Matthieu 5 :17-20
Dans ce cas, il se pourrait que leur Dieu ne soit qu’une idole de plus.
Voir II thessaloniciens 2 : 3-12
« Oui parce que le Fils désire la fin de la perversion de la Loi,
il l’inscrit et l’inscrira dans les cœurs de chair. Ainsi Amour
triomphera dans la justice et la vérité. »
« Je compris qu’il fallait que je me mette au travail. »
Mais nous avons bien parlé de la souffrance du juste et de la traversée
du mal ?
Qu’est-ce qui sera la cause de la traversée du Mal ?
Qu’est-ce qui fait que le malheur bien que non recherché sera goûté
?
Mon impavide Amour
Mon impavide Amour
Mon impavide Epoux
Ma tendre Mère
En votre absence
Combien j’ai souffert d’oser
Le Trou
Tout la haut trou là où
Toi-moi criions d’abandon
En cette Absence
Combien combien nous manquions d’air
La Croix
Petit bout de Corps sans souffle
Ne recevait plus jouissance de Lui
En ce manque
Combien combien il était déchiré
Mais trou dans le mur
Pourtant jouir de peu
Non ! Je ne pus m’y résoudre
Par ce rien néanmoins
Aujourd’hui nous vibrons de nous connaître en vie
L’Epouse renversée
Moins-de-jouir
Plaisir en feu
Feu le repos
Repos de flamme
Nécessité d’Amour et nécessités d’êtres
(Une autre manière de dire la Croix)
Une nécessité d’amour (présente en tout humain «
créé à l’image de Dieu ») est réveillée,
réorientée et suractivée désormais en la personne
par la trace très présente et très forte de cette expérience
divine qui a tout bouleversé en elle et comme ôté le sol
de sous ses pieds.
Sans qu’elle le réalise encore bien, tous ses appuis commencent
à s’écrouler. Tout ce qui alimentait ses désirs.
Cela devient secondaire à cause de l’obnubilation qu’elle
a de son Amour divin.
Au début c’était une sorte de « blessure délicieuse
». Elle deviendra avec le temps un véritable mourir d’amour
; il lui semblera alors couler à fond et périr. Jouissances et
souffrances ne la quitteront plus. Cependant paradoxe, en ce vide elle avance
en assurance.
Quels que soient les égarements du marcheur, celui-ci possède
désormais une sorte de boussole intérieure dont l’aiguille
lui rappelle inexorablement la direction d’un pôle dont une force
est issue et attire.
Une autre façon de le dire.
C’est le début du travail divin à notre insu. Travail qui
dans un premier temps obscurcit l’esprit et trouble le cœur. Puis,
par la suite, emplit parfois le cœur d’amour et éclaire l’esprit.
Contemplation infuse qui met en contact avec ce qui est.
Connaître ne passera plus seulement par un apprentissage, ni par un savoir
acquis, ni par une expérience intime naturelle, éprouvée
ou pratiquée par un être attentif, mais essentiellement par un
contact avec Amour tout autre, présent-absent, d’où l’impression
très angoissante de perdre progressivement toute référence,
tout repère. Joies ou chagrins seront alors les deux pôles d’une
même opération divine ; joie éprouvée immédiatement
par contact ou chagrin à la suite de l’absence de contact.
Ou bien
Joie du cœur à cœur, du contact avec Amour. Joie de recevoir
parfois des lumières, surtout par le moyen de la parole tant aimée.
Jubilation de voir sa conscience s’emplir et s’élargir.
Mais aussi sa contrepartie, la douleur de contempler, de toucher, d’être
pénétré au cœur par l’ordre du monde tel qu’il
est ; le malheur, le mensonge au cœur des meilleures intentions et des
sentiments sincères ; dans nos institutions et nos mœurs, les déviations,
le poids du péché collectif.
L’esprit éclairé ? Douleur de se savoir complice de cet
ordre par lâcheté, ignorance, indifférence.
Joies et douleurs se succèdent, parfois rapidement. Elles sont ressenties
par tout le corps, par tout l’esprit, parfois simultanément. Meurtrissures.
Elles sont un des critères que nous sommes vraiment dans le réel,
que tout nous traverse, que nous passons l’épreuve du réel.
C’est le début de l’écartèlement et de l’humiliation.
Dans la joie et la douleur se fait ainsi l’apprentissage d’un amour
qui impose progressivement la claire contemplation de notre propre néant,
de l’ordre du monde ainsi que l’humble soumission aux nécessités
de la matière.
Dieu nous amène à contempler ce qui est, mais en même temps
nous attire, puis nous arrache et nous déchire par la seule puissance
de son amour.
Nécessité de la matière et ordre du monde ne doivent
pas, il me semble, être entièrement confondus.
L’ordre de la matière est aveugle. Hasard et nécessités,
semble-t-il, constituent les lois qui le régissent. Harmonie et beauté
émanent de lui.
Nous appellerons ordre du monde l’ensemble des relations et des rapports
qu’entretiennent les êtres vivants et les êtres humains.
Celui-ci n’est pas seulement aveuglement mécanique et inexorable,
hasard et nécessité, il est un instinct, une logique : s’accroître
et se conserver au détriment d’autrui. Paradoxalement, il est aussi
besoin d’amour. Une présence de l’amour au cœur même
du chaos et de la violence. Mais il reste certain que la tonalité générale
de cet ordre du monde est déterminée par le rapport prédateur-victime.
Lutte pour la survie et rivalités impitoyables.
Pour survivre, les êtres vivants doivent nier, tuer, bouffer l’autre.
Le monde du vivant fonctionne apparemment entièrement ainsi. Difficile
d’y trouver la trace de la compassion divine.
Les rapports humains n’échappent pas à cette loi malgré
la Loi. Ils sont plus ou moins marqués et déterminés par
cette même volonté inconsciente, cette nécessité
de se « conserver et de s’accroître ».
Dans ce monde du vivant impitoyable existent malgré tout des formes d’amour,
de plus en plus complexes selon le niveau d’évolution de l’espèce
; entre une mère et ses petits par exemple ou au sein d’un groupe
quand existent une conscience et une protection collective de chaque individu.
Mais il reste certain que la tonalité générale de cet ordre
du monde est déterminée par le rapport prédateur-victime.
Luttes pour la survie et rivalités nécessaires. Ainsi même
l’amour (la trace d’amour dès avant l’origine) est
ancrée dans cette nécessité. D’où cette incapacité
où nous sommes d’aimer l’autre d’un amour qui ne le
dévore pas, qui ne le possède pas, qui ne le tue pas.
Pourtant l’âme qui a vécu le contact, la relation des relations,
saura désormais dans son retournement que cette nécessité-là
de s’accroître et se conserver n’est pas première.
Elle sait que l’amour est premier, dès avant le meurtre à
l’origine, puisqu’il a pouvoir sur le meurtre et le mensonge en
elle, puisqu’il la guérit de la logique de mort.
Cette logique de mort, cet instinct prend dans l’économie humaine
des formes très sophistiquées, jusqu’à même
apparaître sous des aspects opposés. Ce qui est homicide revêt
alors l’apparence du Vivant et prend un habit de lumière.
Le Malin aime faire son lit dans le lieu même où le Vivant enfante.
Vous le reconnaîtrez à ceci : comme il porte la mort en lui, il
ne sait pas créer du neuf. Alors il fixe et répète sans
cesse. Ainsi il préfère les systèmes au vent du large.
En lui tout se fige et se pétrifie, mais comme il sait organiser, structurer,
complexifier il donne à croire aux hommes qu’il y a progrès
en humanité.
« Moi, je connais mon Bien-Aimé, comme il est simple et veut l’homme
libéré, il n’aime pas les tours de Babel. Sors d’elle,
sors de Babel mon peuple.» Jérémie 50 :1-7
Comment penser l’Amour de Dieu dans la création quand on sait
que cette sélection très meurtrière est nécessaire
à l’évolution, à la qualité des individus,
à la complexification du vivant ? Complexification par la violence et
la ‘‘grande bouffe’’ qui permettra cependant à
l’homme à un moment de l’histoire (sommet de l’évolution
?) de devenir humain, d’aimer autrui comme lui-même ?
Peut-être que l’amour qui vient du Père se goûte-t-il
plus qu’il ne se pense ? Peut-être faut-il le toucher, être
au contact, pour guérir de la volonté d’être au détriment
d’autrui ?
Quelque chose de cette prise de conscience-là apparaît dans l’épître
de Jacques quand il dit : « Mais si vous avez au cœur jalousie amère
et esprit de rivalité, ne vous vantez pas et ne mentez pas à la
vérité. Cette sagesse-là ne descend pas d’en haut,
mais elle est terrestre, animale (psychique), démoniaque. »
Isaïe ne semble pas non plus très satisfait de l’ordre du
monde lorsqu’il prophétise la venue de Celui qui renversera les
rapports entre les êtres :
« Un rameau sortira du tronc de Jessé, et de ses racines un rejeton
poussera.
Sur lui reposera l’Esprit de Yahvé, esprit de sagesse et d’intelligence,
esprit de conseil et de vaillance, esprit de science et de crainte de Yahvé.
Il ne jugera pas sur l’apparence et ne décidera pas sur un simple
ouï-dire ;
Il jugera les faibles avec justice et décidera avec équité
pour les humbles du pays…
La justice sera la ceinture de ses reins, et la sincérité, la
ceinture de ses flancs.
Le loup séjournera avec l’agneau, le léopard gîtera
avec le chevreau ;
Le veau et le lionceau pâtureront ensemble, et un petit garçon
les conduira ;
La vache et l’ours lieront amitié…
On ne connaîtra ni mal ni perversité sur toute ma montagne sainte,
Car la connaissance de Yahvé remplira la terre comme les eaux couvrent
la mer. »
Pourtant le meurtre, toujours.
Que signifie le principe universel de Darwin sinon le constat qu’il n’y
a pas trace de compassion divine dans la nature : « la vie est une lutte
dans laquelle les plus aptes subsistent. »
Mais Jésus est mort notamment parce qu’il refusait cette logique.
Parce qu’il faisait la Volonté de son Père qui est bon,
il s’opposa à cet esprit qui est dans le monde, et celui-ci selon
la seule logique qu’il connaisse, le tua. Ce faisant, il nous libéra
de cette logique de mort par sa résistance jusqu’au sacrifice au
menteur et au meurtrier depuis l’origine. Cet acte d’amour a mis
le meurtrier et le menteur dès l’origine en échec.
« C’est maintenant le jugement de ce monde ; c’est maintenant
que le chef de ce monde va être jeté dehors. Et moi, une fois élevé
de terre, j’attirerai les hommes vers moi. » Jean 12 : 31-33
« Prenez courage, j’ai vaincu le monde. »
Je crois en sa résistance, je crois en sa Parole, je crois en son Esprit.
Je comprends son sacrifice et je refuse de transférer à l’humanité
ce principe concernant la nature. L’humain n’est pas que nature,
il est aussi surnature par la trace de Dieu en lui et grâce à Christ
ressuscité qui par son Esprit Saint illumine notre cœur et révèle
l’amour du Père en nous.
Le chœur des justes : « Nous T’aimons Seigneur Amour parce
que sur terre tu accomplis la justice, l’amour et la vérité
pour la délivrance des fils de l’homme; toute la Loi à laquelle
nous aspirons de toutes nos forces, de toute notre âme, de tout notre
cœur et de tout notre esprit. »
Que dit encore Jésus là-dessus ?
« Vous ne faites pas partie du monde, mais vous êtes dans le monde.
Père veille sur eux à cause du Malin. »
Amour nous tire hors de cet ordre du monde, hors de cet ordre de la violence
et du meurtre, pour nous redonner au monde. Pour servir de nourriture au monde.
Très dur.
« Ne vous opposez pas à celui qui est méchant ; mais à
celui qui vous gifle sur la joue droite, tendez-lui aussi l’autre.»
Une sorte de Loi du talion « œil pour œil, dent pour dent »
retournée.
Ceux qui vivent de la logique de ce monde ricanent en entendant cette parole
et crient au masochisme, d’autres jouent et font comme si. Tous s’accordent
à reconnaître cependant que ces recommandations sont impossibles
à suivre.
Quelques sages pieux et courageux ont interprété ces paroles dans
le sens d’une non-violence.
Or Jésus, ici, comme dans beaucoup d’autres paroles, nous parle
d’autre chose.
Que veut dire Jésus quand il dit : « Ne vous opposez pas à
celui qui est méchant ? »
Il nous parle d’une Voie, de la Pensée du Père, du lieu
de sa Présence.
Il veut dire que quel que soit notre bon droit, notre bonne foi, il ne faut
pas espérer échapper à l’ordre injuste du monde quand
on s’oppose au mal sur le terrain du mal. Le fait d’agir, de réagir
ou de non-agir sur des bases imposées par un ordre inique, même
sans violence, c’est être appâté par les puissances
mortifères qui sont dans les logiques du monde. C’est au bout du
compte montrer qu’on en est captif. C’est finir par rejoindre et
se soumettre à une logique de mort qui est éloignée de
la voie de notre Père.
En ce sens la logique du monde et la voie ouverte par Jésus sont inconciliables.
Ne rien désirer d’autre que la volonté de notre Père.
« L’important pour ses fils est de témoigner de l’impossible,
car la vie éternelle est qu’ils te connaissent, Toi le dieu vrai,
Celui qui est tout autre et qu’aucune pensée, ni volonté
humaine ne peut approcher, si tu ne te révèles à l’homme.
»
Heureux celui qui entend. Reste alors à traverser le mal. Le deuil, la
soif et la faim, la solitude, les tourments, les incompréhensions, les
persécutions volontaires et involontaires, les exclusions. « Heureux
êtes-vous quand… »
Cela ne l’intéresse pas de nous délivrer de la pesanteur
d’une Loi mal entendue, source de tant d’injustices au nom de la
justice, si c’est pour que nous allions aussitôt nous jeter sous
une autre loi, nous fixer, en son nom, à d’autres principes, source
eux-mêmes de malentendus. « Si votre justice est semblable à
celle des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume de Dieu. »
Je tiens à préciser ici que le terme de « pharisien »
désigne un type universel, voire l’ordre du monde même. Rien
à voir donc avec le méchant juif responsable du meurtre du Christ.
Trop facile de transférer sur autrui l’homicide qui nous habite
tous.
Mais ce témoignage de l’histoire, consigné dans les Evangiles,
doit nous faire entendre que l’on peut être très religieux,
suivre scrupuleusement la Loi de Dieu, avoir les mots de l’amour et du
respect de l’autre, se croire même sorti de l’ordre de monde
avec sa cohorte de meurtres et de mensonges, et être pourtant grandement
dans l’erreur, tout simplement parce qu’il n’y a pas eu déplacement
effectif d’être.
Le fameux passage d’un lieu d’écoute à un autre, de l’homme ancien à l’homme nouveau. Lieu nouveau, la création nouvelle où en Christ il n’y a plus rien de souillé car y règne l’amour libre, juste et véritable au service du tout de l’humain.
Ainsi ces paroles :
« Aime et fais ce que tu veux. » St Augustin
« Je sais et je suis persuadé dans le Seigneur que rien n’est
souillé en soi-même . » Romains 14 : 14
« Si tu sais pourquoi tu travailles le jour du shabbat, tu ne commets
pas de faute, mais si tu l’ignores, tu transgresses la Loi et ton péché
est grand. »
Apocryphes
A quoi sert le sacrifice si l’on ne sait pas vraiment pourquoi l’on
sacrifie ou si suivre la règle relève de la peur de la sanction,
du jugement des autres, de la soumission à la volonté d’un
autre, de l’endoctrinement, de la pression du groupe, en d’autres
termes d’une parole dont nous ne sommes pas le sujet, car dans ce cas
ce n’est pas l’amour qui rend libre qui entend et accomplit la Loi
mais en place la peur, la volonté et la violence pour une Loi-malentendu.
Jésus nous veut dans la Lumière et dans la Vérité.
Il nous parle d’une Voie qui libère du sommeil, du malentendu et
de l’homicide. Et Sa Parole libère.
« Cette parole vient et doit venir au contact des cœurs et des oreilles.
Que celui qui a des oreilles entende. »
Remarque importante :
Je tiens à préciser ici que ordre du monde ne signifie pas qu’il
y aurait d’un côté les justes à l’écart
du monde des hommes et de la société et de l’autre les réprouvés
de Dieu. Nous l’avons déjà évoqué, la séparation
passe en chacun de nous. Ordre du monde signifie ce qui s’accroît
et se conserve en nous et dans la société en dehors de la lumière
et de l’amour de Dieu et qui ne peut déboucher que sur des logiques
et des pratiques mortifères, les œuvres de la chair : volontés
narcissiques, ambitions ego centrées, amours dévorants ou possessifs,
prestige social, rivalités, convoitises, amour de l’argent, etc.
Or en chacun de nous et donc dans les oeuvres humaines demeure aussi la nécessité
divine d’amour.
Ecartèlement. Galates 5 : 13-26 et Romains 7 : 21- 25 et 8 :1- 4
Traverser le malheur, c’est d’abord accepter l’ordre de
la matière. Savoir aussi la possibilité du malheur pour soi-même.
Ne plus croire ou espérer illusoirement pouvoir y échapper.
C’est expérimenter profondément l’infinie misère
de la nature humaine, sa très fragile condition aux prises avec les nécessités
de l’univers et de la matière.
C’est savoir son corps dans la chair entièrement livré au
hasard et aux aléas de la matière. Corps percé, broyé,
brûlé, noyé, malade, détruit.
Contempler une âme dans la chair si fragile, si instable, entièrement
soumise aux fluctuations somatiques, aux circonstances ; états d’âmes,
vague à l’âme, joies et dépressions, selon.
Cette nécessaire soumission à l’ordre de la matière
enseigne à l’âme qui veut la vérité et qui
ne fuit pas la réalité, l’humilité, les limites du
moi, l’acceptation de « ce qui ne dépend pas de nous ».
Dans l’ordre du monde, la personne saura son être social pris dans
des relations et des logiques qui le déterminent et l’éloignent
trop souvent du Véritable.
Comprendre que dieu-amour ne nous protège de la haine et de l’amour
malade que par contact d’Amour ; une caresse, un souffle tendre fortifiant
l’homme intérieur mais si fragile.
Voilà pourquoi, quand elle priera, la bien-aimée ne réclamera
rien pour la sauvegarde de sa propre vie physique. Elle lui demandera seulement
de demeurer dans son amour, de garder toujours, même au cœur de la
destruction et de la mort, sa chair dans l’amour de la lumière.
Autant ce que nous pouvons demander à Dieu sur le plan matériel
est suspect car recevoir, gagner, obtenir, prendre en ce domaine se fait toujours,
dans cet ordre du monde, au détriment de quelqu’un d’autre,
autant nous pouvons inlassablement et dans l’excès Lui réclamer
plus d’amour en notre cœur, plus d’amour pour autrui.
« Plutôt que de bouffer l’autre, donne-moi de rayonner le
Vivant, mon Dieu ».
Nous pouvons ainsi demander pour autrui et vouloir le miracle et la guérison
pour autrui comme le fit Jésus.
Remarquez qu’il ne demanda rien pour lui en ce monde, seulement que la
volonté du Père soit accomplie, c’est à dire de demeurer
dans son Amour et dans sa Vérité, même si cela devait déchaîner
les puissances de l’enfer ou signifier d’une façon ou d’une
autre la perte de tout prestige social, sa dégradation sociale, sa mise
à mort.
Etre conscient de tout cela, à tout instant, c’est assumer sa condition d’homme, c’est répondre pour autrui. Mais c’est aussi connaître l’écartèlement. C’est véritablement porter sa croix, car d’une part il y a contact avec le vivant, la bonté, la beauté, ce qui ne meurt pas, ce qui est promesse d’un ailleurs d’exister et de l’autre, la contemplation des réalités de l’ordre du monde et notre pitoyable impuissance face aux nécessités. La croix c’est souffrir entièrement cette conscience-là.
J’aimerais raconter une histoire.
Il y avait un homme qui admirait beaucoup un écrivain d’un pays
voisin. Il trouvait dans ses écrits tant d’amour pour les hommes,
tant de beauté, qu’il en était arrivé à le
chérir en secret comme un frère. Mais voilà que la guerre
éclata entre ce pays voisin et le sien. Bien que sa conscience soit déchirée
par le choix à faire, il décida de combattre pour son pays, par
devoir et responsabilité pour les siens qui attendaient de lui qu’il
protège leur vie.
Un jour, alors qu’il était en embuscade, il tua deux ennemis. Mais
lorsqu’il arriva près des cadavres, il reconnut un des visages.
C’était le même visage que celui de l’être aimé
qui se trouvait sur la couverture du livre qu’il conservait toujours avec
lui sur son cœur.
Pris d’un terrible chagrin, tourmenté par le remord et la culpabilité,
il finit par aller voir un homme pieux resté étranger au conflit
(et dont certains disaient qu’il était irresponsable de se réfugier
ainsi dans la prière en de telles circonstances), pour essayer de comprendre
et de trouver un peu la paix.
« Oh mon ami, j’ai tué l’esprit de l’homme que
j’aimais le plus au monde. J’ai fait le mal. J’ai ajouté
du mal au mal. Pourtant, je ne suis pour rien en cette guerre. »
Le vieil homme lui dit : « Mon enfant, tu as été contraint
par la nécessité.
Moi-même qui suis là dans la prière, je réponds aussi
au nécessaire. Ces nécessités là ne peuvent être
le Bien. En ces temps de conflit et de meurtre, Dieu est en nos cœurs sans-puissance.
Il nous faut donc implorer l’Amour au-delà de nos petites et terribles
affaires afin qu’il nous fasse goûter son infinie tendresse pour
les morts comme pour les vivants, ainsi nous serons sauvés. »
L’ordre de la matière nous contraint à la soumission, nous
oblige à accepter les limites de la chair et de l’ego. Que peut-on
contre un raz de marée, une tempête, une montagne qui s’abat
sur des corps de chair ? On a beau aujourd’hui, à cause de notre
peur de la mort et dans notre prétention à être maîtres
de l’univers (les deux face d’une même pièce) tout
faire pour repousser les risques, reconnaître et accepter ici de subir
ce qui ne dépend pas de nous est inévitable. Nécessité.
Cette humiliation imposée par les éléments ne se retrouve
plus dans l’ordre du monde où nous avons toujours le choix de faire
comme si notre chair n’était pas si fragile, comme si le malheur
pouvait être maîtrisé, évité, comme si ce qui
est n’était pas, etc. Ainsi nous pouvons toujours construire un
pouvoir, une volonté imaginaire dans un monde peuplé d’êtres
humains objets de notre imaginaire.
Les techno-sciences par exemple qui se veulent concrètes et bonnes pour
le genre humain sont loin d’être exemptes de cette prétention.
Il est une forme de foi active dans le progrès qui relève du déni
ou de la volonté de toute puissance. Dépasser, contourner, ‘‘emballer’’
les problèmes engendrés par le progrès technico-scientifique
c’est à dire nier d’une manière ou d’une autre
(course en avant) la réalité sur notre misérable finitude,
surtout lorsqu’on détient un pouvoir, c’est inévitablement
créer de l’illusion, pratiquer une manière de survie qui
consiste à utiliser consciemment et inconsciemment à la manière
des animaux, tous les moyens pour se conserver ou conserver quelques-uns au
détriment d’autrui. Détermination animale, illusoire (mais
parfois savamment concoctée) mais terrible pour l’autre, objet,
trompé sur le sens de la vie ou exclu de cet ordre.
Fuyez le réel et vous détruirez tout ce qui pourrait vous ramener
à lui et notamment l’autre trop autre, qui par sa seule présence
dément vos rêves ; l’autre qui résiste à la
manipulation, à vos visées incestueuses.
« Assurément vous ne mourrez pas car Dieu sait que le jour même
où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et qu’à
coup sûr vous serez comme Dieu connaissant le bon et le mauvais ».
Génèse 3 : 4-5
C’est ici le grand retournement. Il est une forme de vanité qui
se veut résolument dans le réel mais qui procède surtout
de l’imaginaire. C’est d’une manière ou d’une
autre fuir sa mort, mais cela aboutit au meurtre et à la mort que pourtant
l’on désirait contourner de toute son âme, de tout son esprit
et de tout son cœur. Une mort pire que la mort puisqu’elle n’attend
pas la mort physique pour tuer. « Laissez les morts enterrer les morts
».
Que dire encore là-dessus, autrement ?
« Etre humain cela signifie : vivre comme si l’on n’était
pas un être parmi les êtres ». Le désintéressement.
Lévinas
« Dieu a consenti par amour à ne plus être tout pour que
nous fussions quelque chose. Il faut que nous consentions par amour à
n’être plus rien afin que Dieu devienne tout. » S. Weil
Synthèse : Soyez parfaits, parachevés, comme votre Père est parfait.
« Pour nous laisser être, Dieu s’est effacé »
et s’efface.
« Dés-inter-esse-ment » d’amour. S’effaçant
il nous laisse être entre nous.
Le vrai dieu nous laisse être hors de Lui par amour.
Nous sommes séparés de Dieu mais désirons-nous retourner
en son sein, en son amour ? Combien est impensable l’effacement qui nous
unirait de nouveau à Lui. Aussi, nous demeurons entre nous, ‘‘intéressés’’.
Le retrait de Dieu ayant laissé un espace (un vide), notre volonté
d’être, de créature, se déploie selon une «
nécessité étrangère », autre que cette nécessité
d’amour du Père qui est effacement et attention pour que l’autre
soi.
Trop plein d’être, chaque être ‘‘intéressé’’
tente, dans son déploiement propre, de combler tout l’espace vidé
de la Présence. Le manque de Lui se change en manque à combler
coûte que coûte.
Ainsi chaque être par une « nécessité étrangère
» à Dieu « exerce tout le pouvoir dont il est capable. »(Thucydide)
Dans la lutte entre nous pour occuper la place, nous nous entrechoquons comme
des électrons libres, surchauffés et sans noyaux. Nous jouons
des épaules et des cornes. Voir Ézéchiel 34.
En nous laissant être, Dieu nous a-t-il abandonné à la
seule logique du trop plein d’être et à la mort dans le fracas
des luttes et des rivalités ?
Pourtant comment Dieu qui est amour aurait-il pu créer autre chose que
de l’amour ?
Si Dieu s’est retiré en créant le monde pour le laisser-être
par amour, il a aussi donné vie à un être humain créé
à son image et à sa ressemblance, trace de son amour.
Deux nécessités en nous donc. Nécessité d’être
et nécessité d’amour.
Créatures entre-nous-intéressées, en recherche de tout
ce qui peut nous « conserver et accroître » selon une nécessité
infiniment distante de celle de Dieu qui est Bon, nous restons cependant créés
à son image, c’est à dire effacement et amour « malgré
soi », pour que l’autre soit. Ainsi 2 nécessités cohabitent
en nous. D’où notre écartèlement constant.
Romains 7 :21-25.
En nous laissant être, Dieu a-t-il ainsi créé le Mal ?
Nous a-t-il laissé à ce Mal ? Comment répondre à
ce mystère sans tomber dans l’horreur ?
Mais je sais cependant (par la grâce du contact) que demeure en nous,
tel un don pré-originel, cette nécessité sortie de chez
le Père, cet Amour-nécessité malgré soi .
Quant au Mal qui se tient au cœur même de l’ordre du monde,
il est, voilà tout. Je ne veux pas le nier, et je ne peux pas me l’expliquer
non plus. Mais j’ai expérimenté que Amour me tire hors de
cet ordre. Dieu est amour, cela aussi est sûr. Il n’est ni Menteur,
ni Meurtrier. Alors ?
S’Il ne nous a pas laissés au Mal, est-ce qu’Il ne nous
a pas condamnés pour le moins à l’écartèlement
et au malheur ? Là encore comment répondre ?
Voilà ce que je sais : Mon cheminement avec Amour a dévoilé
l’erreur, l’apparence, renversé les rapports à la
souffrance.
La tension, la souffrance dans l’attention, la compassion, souffrir pour
l’autre malgré moi, cela sauve du Mal et c’est plus fort
que moi égoïste.
L’ordre du monde, le malheur, le malheur d’autrui, tout cela devrait
m’écraser mais ne m’écrase plus. J’apprends
l’obéissance et mon infinie misère, notre infinie misère.
Alors monte une louange, un remerciement. Un remerciement dans la chute, depuis
le lieu de l'écrasement. Je ne désire rien pour moi, seulement
demeurer dans son amour.
Et vous les sceptiques, n’allez pas me parler de perversion du jouir,
car je sais la tendresse qui doucement se donne au plus fort de mes chagrins
pour l’autre, au plus sombre de mon trou. Ainsi se glisse la paix pour
autrui.
En toute confiance ma peau je l’offre aux coups de l’ignoble et
ne désire rien. L’abandon me suffit, Amour me porte.
Dieu nous laisse être par amour gratuit et désintéressé.
Amour réclame l’amour autonome, mais Il ne cesse de nous appeler
hors du monde des êtres « intéressés ». Il ne
cesse d’implorer la trace de Lui en nous, de semer sur notre terre.
L’amour à son image en notre fond intime refusera-t-il d’être
en dehors de son amour, sourd à son appel ?
Dieu ne nous a pas abandonné, mais il nous permet le choix ; entre la
vie et la mort, entre deux désirs, l’un puissance, l’autre
manque.
Ou la mort, par banalisation d’un désir se contentant du seul ‘‘laisser-être’’,
d’un désir enroulé sur lui-même, sur sa seule jouissance
et sa seule plénitude, sur son développement, son évolution
et épanouissement propre jusqu’à occuper toute la place,
jusqu’à devenir comme Dieu.
Ou la vie, par réorientation de tout le désir vers Celui qui nous
‘‘laisse-être’’, dans un refus de ce laisser-être.
Refus d’exister, d’être hors Lui. Refus de vouloir en dehors
de son vouloir. Refus par amour. Refus difficile, pénible, à contre
courant de la grande marée qui emporte les (choses) êtres vers
un toujours plus, un toujours mieux ; toujours plus d’élan vital,
et toujours le mieux adapté, toujours plus « de graisse et de laine
» au détriment des autres, de tous les autres.
Ecartèlement.
Deux nécessités donc en nous pour un tiraillement incessant et
irréductible. A moins…
A moins que l’une n’épuise l’autre jusqu’à
la déchirure, à mort, et finisse par prendre toute la place :
Ou malignité, épuisement de la conscience pour l’autre,
fin de la douleur pour l’autre, « animale, terrestre, démoniaque
».
Ou, sainteté, condition d’ « otage pour l’autre »,
de « responsable pour l’autre », condition douloureuse, souffrante.
Joie souffrante.
Refuser le laisser-être, c’est refuser tout le pesant de l’être, le pouvoir d’être, c’est refuser les fausses plénitudes, les fausses grandeurs. C’est laisser le trou en carapace en béance, sa peau sur les ronces. Ce refus toujours solitaire et risqué est aussi appel d’écorché. Une voix crie dans le désert. C’est l’appel d‘‘Elie’’ qui déchire le ciel et ouvre le chemin de Sa Venue pour tous. Seule la venue de Dieu en nous épuisera à mort l’entre-nous-intéressé.
Pour l’heure, Il arrive par grâce.
L’Esprit du Fils de l’homme, serviteur souffrant, «responsable»
pour tout autrui, Messie personnel, s’offre à revenir en nous pour
que nous consentions à ce que l’écartèlement déjà-là,
toujours-là devienne rupture. Cet écartèlement en devenir
de rupture, c’est le passage.
Il vient au son du cri et aime la vierge éclairée au cœur
de la nuit comme seul Amour sait aimer. Il s’est vidé de sa divinité
et s’est abaissé pour nous rejoindre dans la chair. Ainsi il réduit
l’infinie distance. Alors l’amour en soi, réveillé
à nouveau, (re-)né de Lui, exerce sur l’être une contrainte
jusqu’au passage avec Lui dans l’écartèlement sur
la croix. Ecartèlement sur la croix jusqu’à épuisement
à mort, la rupture. Epuisement d’une nécessité, fin
de la suprématie de la volonté d’être.
S’il y a nécessité d’un passage, c’est bien
que Dieu n’est plus entre nous, dans notre manière d’être,
de ce côté-ci de notre façon d’existence.
A une distance infinie de Lui, il nous faut traverser pour retourner à
Lui en proximité. Mais Lui, depuis l’autre côté du
monde, passe et s’abaisse, traverse jusqu’à nous. «
Je viens à vous ». Jusqu’au plus profond de nous. La rencontre
en cours de passage est un contact passion, un mourir d’amour d’une
force inouïe qui contraint l’être et le tire.
Passer équivaut-il pour l’être à mourir? Et cette
rupture dont nous parlons est-ce une mort?
En ce passage « mourir n’équivaut pas à ne plus être,
être et non-être s’éclairent mutuellement et dévoilent
une dialectique spéculative qui est une détermination de l’être
» nous disent les maîtres.
Pourtant Jésus, lui, nous dit qu’il faut mourir. Le Baptême
de l’Esprit est un mourir. En ce passage renversement, je meurs jusqu’à
passer de la mort à la vie, c’est à dire d’une condition
de laisser-être en ‘‘mourance’’ à la condition
d’amant du Vivant.
« Si le grain de blé tombe en terre et meurt alors… »
Mourir ici ne signifie pas ne plus être. Seulement germe neuf, né
de l’être ancien épuisé. Autres combinaisons, autres
rapports.
Ce qui meurt alors? Une des deux nécessités, le « laisser-être
». Laisser-être qui est volonté d’être.
La mort de la volonté d’être, mort qui donne la vie, ne doit
pas être recherchée, ni provoquée par un excès de
malheur car la mort donnée ainsi de l’extérieur tue l’âme
désirante à jamais. La mort de la volonté d’être
doit être provoquée par un excès de désir. Excès
de désir non pas porté sur ce qui est fini mais sur ce qui est
infini. Désir à vide, cri à bout de souffle, orienté
en vain vers Celui qui toujours échappe à l’emprise, jusqu’à
épuisement, jusqu’au trou, de trop aimer. Ainsi le cri de la créature
vidée contraint le vrai dieu qui descend, éternellement. Alors
Il ressuscite la volonté qui de volonté d’être passe
à la transfiguration de l’être.
La mort de la volonté d’être ne peut en aucun cas provenir
de la volonté propre. Il est absurde de croire que par volonté
on va pouvoir faire mourir sa volonté. Tout au plus réussira-t-on
à retenir dans l’effort et l’ascèse, son investissement
sur les choses, sur les êtres. Ce qui sera pris alors pour une extinction
de la volonté sera en réalité contention, voire extinction
du vivant. Or, mort de la volonté d’être et extinction du
vivant, ce n’est pas la même chose.
L’extinction du Vivant dégrade ce qui nous relie aux autres et
retourne inexorablement à l’être, selon une autre volonté
certes, mais seulement une volonté d’être autrement.
La bonne mort, la mort de la volonté propre, que Dieu accompagne, épuise
l’être jusqu’à l’effacement, jusqu’à
« vivre comme s’il n’était plus un être parmi
les êtres ». « Après-vous ! » Moi, je ne suis
plus là où vous croyez que je suis.
Mais n’allez surtout pas croire que c’est ici la fin de la violence.
Le désir reste puissance. Il est réorienté et non pas éteint.
Jésus avec le fouet parmi les marchands. Jésus en colère
contre les pharisiens.
Ce qui vit alors ? Mais c’est évident, le Vivant mon cher Watson,
le Vivant !
Le donné et l’abandonné
(Chute et parachèvement)
Quand commence le dévoilement, la personne discerne vaguement qu’elle
n’est plus vraiment libre de ce qu’elle contemple, ni de ses pas.
Elle va tout subir passive, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’agira
pas. En fait, elle ne fait que réagir, car si elle ne sait pas dire en
toute clarté ce que Dieu est et veut pour elle, elle sait ce qu’Il
n’est pas, aussi c’est le commencement d’une véritable
lutte de résistance : résister aux pressions de son entourage
qui essaiera de la ramener à une certaine normalité, résister
aux pressions de certains croyants qui voulant l’aider lui parleront d’une
voie d’accès volontaire à Dieu qu’ils semblent bien
connaître et qui ne peut être la sienne du fait qu’elle n’a
plus à aller vers Dieu puisque le vrai dieu est venu à demeure,
résister aux préjugés et aux mensonges de son époque
( le grand animal robuste dont parle Platon ), résister à ses
propres résistances, appréhensions et doutes, résister
à sa propre vanité.
C’est une lutte permanente qui demande une vigilance constante. Et personne
pour l’aider.
Plus elle avancera sur ce chemin solitaire plus elle rencontrera d’incompréhensions,
jusqu’à l’opposition, jusqu’à la persécution
; de proches souvent. Mais d’autres, rares, entendront quelque chose.
Ils seront un baume pour ses meurtrissures.
Unie à Amour lors du contact, elle a été unie au Véritable.
Ce contact a fait la lumière sur le Véritable et a laissé
sa trace en elle. Aussi peut-elle désormais discerner ce qui n’est
pas Lui, ce qui n’est pas amour et relation en vérité.
Désormais elle discerne le mensonge, la violence et le meurtre au cœur
des relations humaines. Elle voit le mensonge, la violence et le meurtre à
l’œuvre en elle, dans sa propre famille, dans les relations humaines,
dans les lieux et les domaines où les humains se rencontrent, rivalisent
et partagent, dans les organisations surtout. Elle sait le malentendu.
Elle sait l’ignorance qui fait prendre de faux amours pour Amour, car
ce qu’on appelle d’ordinaire amour, n’est pas vraiment Amour.
Elle ne doute absolument pas de la bonne volonté des hommes. Elle les
sait sincères quand ils parlent d’amour et oeuvrent pour plus d’amour
dans le monde, mais elle voit aussi combien les forces de refoulement, de déni,
c’est à dire la peur (inconsciente souvent) de regarder en soi
et autour de soi les choses comme elles sont, peuvent égarer les humains.
Il lui semble que tout est inversé en ce monde. Elle voit combien les
intérêts particuliers, les avidités, les peurs, l’ignorance
s’opposent, se combattent. Elle voit la danse des êtres qui veulent
s’accroître et se conserver aux détriment des autres, de
tous les autres. Elle n’est plus tout à fait dupe des apparences,
ni des évidences ; elle sait les masques qui font bonne figure. Mais
elle ne condamne personne.
Tous sont perdus. Même ceux qui pensent plus loin et mieux.
Elle sait surtout les puissances mortifères, elle les sent. Il y a inimitié
entre celle-ci et celles-là. Aussi, si elle résiste et lutte,
celles-ci aussi résistent et luttes. « Notre lutte n’est
pas contre la chair et le sang. »
Elle sait avoir reçu une pensée tout autre qui éclaire son cœur sans qu’un mot soit prononcé. L’amour que donne le Véritable est lumière. Il veille pour autrui. Il veut tout, croit tout, endure tout, espère tout. C’est une attention constante pour que l’autre vive.
Disons-le autrement
Quand l’Esprit de son amour est sur elle, ce qu’elle fait, elle
le fait par nécessité d’amour, comme obligée et contrainte.
Est-elle en colère, dure, ferme ? C’est par amour pour autrui.
Est-elle triste, douloureusement lucide ? C’est par amour, pour que l’autre
vive.
Est-elle inquiète, sombre ? C’est par amour, par souci de l’autre.
Durant ces actes, c’est l’esprit d’amour de son Bien-Aimé
qui œuvre.
Ici, son obéissance ne met aucunement en jeu la volonté de bien
faire, de se conformer à un modèle ou à une règle.
Cette obéissance-là ne permettrait que de façon apparente
de se conformer à la volonté du bien-aimé, par imitation
et les actes accomplis et apparemment conformes à la Loi de Dieu ne prouveraient
pas que le cœur soit transformé, ni que sa Volonté soit accomplie.
Mais avec Lui Vivant, nous sommes loin des apparences. C’est ici la Nouvelle
Alliance effective. Un cœur à cœur, une seule chair.
« Ce n’est plus moi qui vit, mais Christ en moi. » Cette parole
est à prendre à la lettre. Qui a le Christ à demeure saura
de quoi je parle.
Elle mange sa vraie chair et son vrai sang, spirituels pour l’éternité
; Corps transfiguré, Corps glorieux.
« Cela vous scandalise ? »
« La chair ne sert absolument à rien, c’est l’esprit
qui donne la vie. Les paroles que moi je vous ai dites sont esprit et elles
sont vie.»
Les actes ne prouvent rien. Deux actes identiques peuvent être accomplis
selon des motivations tout à fait différentes, voire opposées.
La fin des actes, les fruits, peut-être. Encore que l’on puisse
tout imiter par intérêt ou calcul, même le fruit de Dieu.
Ca a l’odeur, la couleur, la consistance de l’amour mais ça
tue.
Une plus grande connaissance du psychisme humain nous a appris également
que nos motivations réelles nous échappent toujours plus ou moins.
On comprend bien pourquoi notre seule volonté de bien faire ne peut nous
garantir de l’erreur et de l’illusion. Voilà pourquoi il
faut une incarnation, le contact avec le cœur de Jésus. Lui seul,
quand il bat en nous, permet que nos motivations soient ‘‘enlevées
jusqu’au ciel’’ en une motivation supérieure qui est
sa Volonté ou ce qui signifie strictement la même chose, son Amour
en nous.
L’amour que l’âme porte désormais n’est pas un
état d’âme, il n’est pas fuite de la réalité,
ni dépendance, ni rêve de fusion, ni beaux sentiments qui n’opèrent
pas, c’est un connaissance par infusion de coeur à cœur de
Jésus, c’est aussi une nécessité qui réoriente
toute l’attention portée sur autrui, une veille.
Je ne sais comment dire la lumière que cet Amour donne parfois, comment
il donne un discernement du cœur d’autrui, des besoins de l’âme
d’autrui, mais tout cela est la vérité.
Parfois, elle est submergée par la puissance de cet Amour qui la livre
sans force à ses assauts, au point que pour continuer de vivre parmi
les siens, elle est obligée de se cacher, de fuir cet amour qui la presse
et qui l’empêche d’accomplir ses obligations et ses devoirs.
Si elle ne repoussait pas ces assauts, elle resterait là, étendue
en proie aux jouissances les plus délicieuses. Mais lorsque Il s’en
va et s’absente, elle languit de Lui, et chaque heure qui passe, elle
l’attend en secret. Déchirure. En ces moments tout la fatigue,
l’ennuie et elle voudrait mourir pour ne plus être séparée,
pour rejoindre son cœur et son corps.
Cette personne semble ne plus être libre, mais comme soumise à
une nécessité d’amour. C’est quelque chose de difficile
à admettre aujourd’hui ; dire de quelqu’un qu’il n’est
plus libre ? En fait elle garde un certain libre-arbitre. Il lui serait si facile
de choisir de faire le mal et de manière bien plus consciente qu’autrefois,
car dans cette relation à Amour, au fil du temps, sa conscience s’est
beaucoup développée, élargie. Elle connaît bien mieux
ce qu’il y a dans l’homme. Aussi pourrait-elle utiliser cette aptitude
nouvelle pour profiter d’autrui, le tromper.
Heureusement elle n’arrive pas à se soustraire à cet Amour.
Il est plus fort que sa haine, que ses pulsions de mort et de destruction d’autrui,
plus fort que l’amour narcissique de soi, plus fort que la mort, plus
puissant que toutes les forces qui sont dans la nature.
Au fond, elle n’est pas libre puisqu’elle est amoureuse. Mais peut-on
vraiment dire de quelqu’un qu’il est libre au sens où on
l’entend souvent aujourd’hui ? « Je fais ma vie comme je veux
! ». Je crois que personne n’est vraiment maître de sa vie.
Il y a tant de choses qui nous déterminent et nous lient : le péché
de génération en génération, tout notre héritage
génétique et culturel, la pression sociale et les usages, les
nécessités naturelles et les pulsions inconscientes, les passions,
Satan homicide depuis le commencement, etc…
Paradoxalement : cette perte de liberté débouchera sur une liberté,
autrement que liberté ; jubilation.
Elle ne sait pas encore qu’elle est plongée sous l’action
de l’Esprit de Jésus dans Son agonie et que le centre de cette
agonie est justement l’ « homicide depuis le commencement ».
Elle ne sait pas encore que son jour s’obscurcira de mois en mois, d’années
en années, jusqu’à devenir un minuit, cœur de la nuit.
Et l’aube nouvelle qu’elle a entrevue lorsqu’elle fut ravie
semble si loin et si impossible ! Plus elle a le sentiment que son Amour est
loin et l’a abandonnée, plus elle souffre du manque de Lui, plus
elle est tourmentée de se savoir si indigne et à une distance
infinie de Lui qui est si Saint.
En ce chemin d’union à union, à n’en pas douter, vient
le temps de tous les effondrements et du dépouillement qui est le temps
que l’on appelle habituellement dans le langage de la terre « purification
des sens », mais qui dans le langage du ciel n’a pas de mots que
les hommes puissent entendre sans malentendu à moins d’avoir été
inversés. « Si vous n’entendez pas alors que je vous parle
le langage de la terre, qu’en serait-t-il si je vous parlais la langue
du ciel ? » Voir aussi Jean 8 : 46-47
Elle ne sait pas encore combien un jour, tout sera noir, froid et lisse comme la tombe silencieuse, le cœur de ce qu’on a l’habitude de nommer en langage de la terre, « la nuit passive de l’esprit ». Ce sera le temps de l’abandon à l’amour sans rien attendre en retour, ni jouissance de l’autre, ni jouissance de Lui, pourvu qu’Il soit. Le rien d’un côté, l’enfer de l’autre.
Remarque : Un lecteur averti de St Jean de la Croix, à qui nous nous
référons ici, constatera que nous ne parlons pas en cette voie
d’union à union de la ‘‘Nuit des sens’’,
mais seulement de « purification des sens » dans cette seule nuit
que l’on dit de l’esprit. Il n’y a pas nécessité
en cette « voie d’union mystique », d’une « nuit
des sens » (dans le sens de mortification des sens), car dès la
première rencontre la force de l’Amour divin est telle qu’elle
réoriente tout le désir, en Lui, qui devient nécessité
d’Amour.
Ainsi la mortification de la volonté et du désir des choses de
ce monde n’est pas nécessaire. Ce qui est rendu nécessaire
par le contact, c’est la rupture d’une existence d’être,
d’une certaine jouissance d’autrui, d’une surdité et
d’un aveuglement, pour une façon d’écoute et de regard
nouvelle. Et c’est d’une véritable rupture dont nous parlons
où les sens, bien qu’il ne soit pas du tout question de la disparition
de toutes les perceptions, sont renversés, où l’affectivité
est réorientée et sera purifiée.
Tout demeure, mais autrement, car elle ne voit plus et n’entend plus les
choses qu’à travers son Amour divin depuis son fond intime. Oui,
quand elle voit et entend les êtres qui sont dans le monde, c’est
comme à travers un filtre qui deviendra de plus en plus filtrant et qui
est Lui.
Le rapport au monde est inversé. Le temps passant, elle percevra de plus
en plus nettement ce qui est à l’envers et les contrefaçons,
tout comme Jésus quand il disait aux pharisiens : « Si vous étiez
aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais maintenant,
parce que vous dites : nous voyons, votre péché demeure. »
Le malentendu. Jean 9 :41
Comprenons l’ampleur de l’infortune pour ces personnes. Rappelons-nous
que si nous parlons ici d’individus qui ont fait l’expérience
bouleversante d’une rencontre lumineuse, elles n’en viennent pas
moins de tous horizons, car Amour en cette voie d’union à union
appelle qui Il veut, comme Il veut, quand Il veut…
Concrètement.
Lorsque Amour leur tombe dessus, la plupart sont ignorants de ce qui est en
question, des implications, de l’enjeu d’un tel événement
; sortie de l’esclavage du mensonge et du meurtre, retournement, solitude,
etc.
Ignorants de la tradition mystique, cette réalité étant
aujourd’hui totalement niée par un monde matérialiste. Sans
véritable direction spirituelle.
S’ils cherchent un peu d’aide, ils sont la plupart du temps suspectés
:
« N’êtes-vous pas galiléens, un peu illuminés
? ».
Alors, lorsque commence le processus de perte, lorsqu’ ils s’avancent,
poussés par une nécessité d’amour, dans le passage
qui est le lieu où malheur extrême et joies se côtoient,
où puissances de vie et puissances de mort se livrent une guerre inouïe,
ils sont vraiment seuls ; quand ce n’est pas rejetés, déjà
persécutés, simplement parce que ce qui fait courir le monde ne
les intéresse pratiquement plus ; ils témoignent d’une manière
ou d’une autre ; leur trésor est ailleurs. Jean 2 : 15 –
17
L’enjeu ? La mort ou la vie. Un combat qui a lieu dans l’esprit,
le psychisme et la chair d’un pauvre humain. Mais tout cela concerne également
l’entourage, l’Eglise, le monde des hommes. Et l’âme
qui vit ce passage, comprend obscurément cet enjeu, même si personne
ne lui a rien expliqué, parce que dans les unions furtives qu’elle
a connu, elle a contemplé quelque chose de cela et a reçu le souffle,
comme un glaive, un feu, mais aussi une rosée d’amour, son Corps
vivant et tout Son devenir; tout l’enjeu de l’agonie pour la vie
de la création. Romains 8 : 12 - 23
Cela lui donne de la force, un temps, parce que sa volonté ne fait plus
qu’une avec l’Aimé. Mais bientôt elle retombe dans
le doute et se croit folle. Alors, recroquevillée dans un coin de sa
chambre, il ne lui reste plus qu’à gémir.
Entendez-vous ? Ces gémissements sont ceux de Dieu. Contact.
De présences en absences, de pertes en pertes, ceux-là s’acheminent
vers le plus rien.
Quel sera leur désespoir, leurs tourments, leurs angoisses lorsqu’ils
auront à traverser l’abîme, seuls, sans leur Amour pour les
consoler ? Car Amour aussi les quittera.
Nous avons vu que la période de présences et d’absences
est une sorte de passage fait de passages successifs.
Perte d’identité: « Je ne suis plus ce que je croyais être
».
Perte de repères: « Je ne suis plus là où je croyais
être. »
Perte de foi : « Je ne crois plus en ce que je croyais. Je ne crois plus
en ce ‘‘Dieu’’ dont on m’avait parlé. »
Perte des faux liens: « Je n’ai plus de mère, plus de père,
plus de frères, plus de maison, plus de champ, etc. »
Perte du désir : « Je n’ai plus goût à rien
».
Perte du monde en soi: « Le monde en moi est dénoncé .»
Et enfin perte d’Amour: « Où es-tu ? »
Il ne faut pas penser ici que le travail divin sur l’âme fait franchir
des stades, perte après perte, comme si par exemple après avoir
connu une perte d’identité, on passait au problème suivant,
celui des repères, etc. Non. En cette période de « présence
d’absence », l’âme n’en a jamais fini avec toutes
ces pertes. Tout se rejoue sans cesse et tout est toujours à reprendre,
mais comme le cheminement n’est pas imaginaire mais réel, ce sera
à chaque fois avec plus d’intensité, plus d’amour,
ce qui provoquera plus de manque, plus de perturbations, de souffrances. Ainsi
l’apparence ne prouvera rien.
Et même s’il semble qu’il y a recul, même si la résistance
à Amour et aux conséquences de l’amour demeure ou semble
amplifier, il y a progression.
Cette progression n’est pas droite, linéaire. Il n’y a que
dans les expériences illusoires que la montée peut être
linaire. Dans le réel, la personne en chemin vit des plans multiples.
L’enfant en elle chante une louange au Père, la femme aime et cherche
le Fils, l’adulte résiste, doute et raisonne, le vieillard chargé
de jours languit l’origine qui est dans sa fin, etc. Tout cela crée
des tensions et fait que la progression ne peut être que sinusoïdale,
pendulaire ; mais en même temps inexorablement ‘‘spiralo-centripète’’.
Elle se fait à l’insu même de la personne et ne se réalise
pas de manière à s’imposer au regard des autres
Le travail divin sur l’âme consiste en cette période d’absences
et de présences à rendre ces pertes plus profondes, plus réelles.
Dans ce sens seulement des paliers sont franchis.
Mais un jour, ceux et seulement ceux dont l’amour pour l’Aimé
est si fort qu’ils pourront traverser la mort, subiront cette terrible
épreuve de l’Absence totale. Parfois de façon abrupte et
radicale.
Témoignage :
« D’abord un combat en mon ventre. Pas de douleurs, au contraire.
Puis Cela est parti dans un grand souffle.
J’ai crié Jésus, Jésus dans une grande expiration,
terrifié parce que je savais intimement que je me vidais entièrement
de Lui. Je savais qu’il me quittait. Je le savais. J’ai cru que
c’était pour toujours.
Ensuite ? Plus rien. Le trou, le néant, le vide. Plus de Dieu, plus de
diable. Plus rien. Plus de monde, plus de croyances, plus d’attente. Tout
ce qui avait constitué une culture, une structure, un repère,
un monde, fut englouti dans un grand trou noir.
Aussitôt après, j’ai été submergé par
une immense angoisse au point que tout mon corps tremblait. Elle ne m’a
plus quitté. Les nuits surtout étaient terribles.
Une immense colère aussi, vaine, se heurtant aux parois du caveau qu’était
devenu le lieu de mon existence.
Et j’ai tout perdu de Lui. Même Sa Parole, que j’avais su
pourtant par pans entiers. Elle aussi finit par s’effacer totalement.
Plus un mot en mémoire. Plus de dimension spirituelle. Les Evangiles
qui m’avaient tant nourri, étaient devenus une langue étrange
et étrangère qui ne résonnait plus, au point que je perdis
un temps le goût de toute lecture. Je dis un temps, parce que le goût
de la Parole fut ce qui revint en premier et bien plus tôt que le reste.
Je pus m’y raccrocher car le reste dura des années. Six à
sept ans.
Un jour tout commença à nouveau. J’entendais cette Parole
revenue depuis un lieu neuf, comme retourné. Depuis un ailleurs d’exister.
Parole recrée pour moi. Heure de la « recréation ».
Ainsi je retrouvais un–je-ne–sais-quoi de ce lieu contemplé
la première fois, lors de l’union initiale. Mais toujours pas de
Lui.
Je me souviens, il m’arrivait lorsque j’entendais une chanson d’amour
de pleurer de chagrin, car je pensais à Lui, mon seul amour. A Lui à
jamais disparu.
Un beau jour, Amour revint. Timidement d’abord puis avec violence.
Puis il y eu les saints. Leurs écrits, leur présence.
Alors, un immense jaillissement. Ce fut une période, 2 ou 3 ans, où
je fus comblé d’amour. Il m’arrivait de rester parfois 2
ou 3 jours, étendu, anéanti, à recevoir Amour ; il me prenait.
Je le connaissais et il me connaissait.
Puis il disparu à nouveau. C’est en ces jours que mon ego toujours
indécrottable passa au grand nettoyage.
« Mais l’épouse tint ferme et sans faillir elle se laissa
scruter par la lumière. Noire elle était. »
Les épreuves subies toutes ces longues années permettaient ce
passage au crible final. Elle ne le perdrait plus.
« Je veux t’aimer, mon Amour. Rien mais rien d’autre. Sans
toi, tout est mort.
Vois ton épouse fidèle qui s’éteint d’amour.
Qui meurt de trop de Lumière. Viens Seigneur Amour.»
Alors…
Tout ce que je dis ici a été vraiment vécu. Je dis la vérité, je ne mens pas.
Disons-le autrement.
Au début de son exode forcé, (nous parlons en années),
cette personne risque de tomber dans un piège bien sournois. Ayant reçu
dons et faveurs de Dieu, ayant senti en elle toute la force de son amour et
constatant toute l’obnubilation qui s’ensuit, se fiant au manque
qu’elle ressent pour Lui qui ne quitte plus ses pensées et qui
est devenu le centre de sa vie, elle pense ne plus pouvoir retourner en arrière,
ne plus pouvoir être séparée de Lui. Elle ne se rend pas
compte combien sa chair, ses besoins naturels, ses peurs, ses habitudes acquises
et comportements innés ont conservé tout leur poids.
Son cœur est recréé à neuf, Dieu s’est uni à
elle, mais elle conserve encore la même attitude existentielle, les mêmes
réflexes et comportements de vie qu’auparavant, comme si rien n’était
arrivé de radicalement autre.
En fait tout est bouleversé en elle. Son désir est réorienté et c’est vrai que le reste lui importe peu tant elle ne vit que pour son Amour divin. Mais elle est confrontée à une sorte d’inertie charnelle qui va rapidement l’écarteler. Si une partie de sa personne est tout à Dieu et vit en son fond intime de la vie de Dieu, une autre partie d’elle-même reste identique à ce qu’elle était auparavant. Ainsi la personne conserve-t-elle ses mauvaises habitudes, ses vanités, ses avidités et ses peurs comme une sorte de lourdeur qui l’entrave et l’empêche de s’élever vers Dieu qui pourtant la tire et parfois la déchire d’amour.
En cette période très troublée, tourmentée, ses états sont fort éloignés de ce qu’elle avait connu tout au début, dans la présence de Dieu, où elle s’était complètement oubliée et avait ressenti un amour immense qui englobait tout, et Dieu et l’Humain. Maintenant elle n’arrive pas à s’oublier, à oublier sa souffrance. Son ego revendique à nouveau des droits. Il semble que tout soit comme avant, mais avec cette différence qu’elle éprouve une sorte de honte douloureuse et une crainte de Le perdre à n’être pas ce qu’elle croyait désormais être. En même temps, elle ne peut rejeter cette impression, ce sentiment qui la torture d’être retombée plus bas qu’elle n’était auparavant. Aussi est-elle en proie au doute et à l’angoisse.
Se comprenant comme aimée de Dieu, elle pensait en sa ferveur avoir
échappé à la pauvre condition humaine. Or elle n’arrive
pas à correspondre à ce qui est dans son cœur et son esprit,
ni à laisser jaillir son désir de Lui qui l’habite. Elle
vit un véritable déchirement.
Et ce n’est qu’à force d’égarements pénibles
mais instructifs, d’illusions perdues, de mensonges à soi-même
démasqués qu’elle comprendra, marquée en sa chair
et son esprit, qu’elle ne peut s’élever même d’un
petit rien vers Dieu. Elle comprendra que tout don, tout avancée, tout
transfert dans le royaume du fils de son amour proviennent du Père. Ainsi
humiliée, finira-t-elle par demeurer dans cette attention amoureuse et
tout espérer de Dieu qui n’aura pas manqué par le moyen
de touches renouvelées de la soutenir et de la consoler. Oui ce n’est
que lorsqu’elle n’aura plus d’autre choix que de regarder
en face toute cette distance infinie qui la sépare de ce Dieu tant désiré,
quand elle n’espèrera plus rien obtenir de bien sérieux
par ces propres efforts, que Dieu pourra la façonner en amour et humilité.
Aussi quand elle œuvrera dans le monde, se sera avec beaucoup d’humilité
et de prudence sachant que rien de bon ne peut vraiment sortir d’elle
si elle n’est alors en union avec son Amour divin. Voir Luc 18 ; 9-14.
Mais pour l’instant, en cette période douloureuse, elle L’attend, elle L’attend, mais Il ne revient pas ou pas souvent ou quand Il vient, c’est si furtivement. Elle, se sent tellement indigne ! Elle ne veut plus de tout ça, elle voudrait mourir plutôt que de retourner en arrière, là où elle était avant cette expérience merveilleuse. Pourtant paradoxe demeure en son fond intime une attente pleine d’assurance.
Mais viendra pour certains le temps de l’absence complète, s’imposant
parfois soudainement nous l’avons vu.
En cette période tout est possible car la personne est passée
au crible. Ainsi des illusions, des restes de mensonge, des inconsciences, des
survivances de pratiques pécheresses sont révélées
; c’est l’apocalypse dans l’âme, de vrais tremblements
de terre, les dernières idoles tombent du ciel.
Tout est manifesté au grand jour. Plus de ‘‘triche’’
possible, de comme si, plus de cavernes où se cacher à soi-même.
En cette fin du monde personnelle, certaines pécheront encore faute
de comprendre, parce que le désespoir et la solitude seront trop fort
; aussi parce qu’Amour forcera le mensonge et le meurtre encore tapis
dans l’ombre de l’être à sortir au grand jour.
« Aimée, tu te pensais différente des autres, regarde-toi,
vraiment. »
« Mon aimé, combien la peur et l’illusion sont tenaces. Et
le vouloir-bien-faire une menace terrible, un piège à Lumière.»
Comme Pierre, ils le renieront peut être trois fois en cette nuit où
ils refuseront encore de sombrer tout vivants dans la fosse avec leur Amour,
unis qu’ils ont l’impression d’être pourtant à
Lui par une seule chair et un seul sang.
Mais lorsque la Lumière commencera de briller au travers de cette poussière,
alors ils réaliseront tout ce qu’ils ont gâché et
tout ce qu’ils auraient pu perdre ; la douleur expiatoire de ces âmes
sera terrible.
Le rappel de chaque mauvaise action sera comme un clou planté en leur
main, le souvenir de chaque mauvais pas sera comme un clou enfoncé en
leur pied et leur cœur sera transpercé de douleur. Ils comprendront
définitivement tout leur néant.
Amour s’appuiera sur ces fautes et égarements comme il le fit pour Pierre, « raffermis tes frères », car l’amour de ces âmes pour Dieu étant aux dimensions de l’Aimé, c’est à dire infini et la douleur expiatoire si intense, elles iront de purification en purification.
En vérité, durant cette période douloureuse, terrible,
d’absence totale, certains se perdront. Un temps. S’accrocheront
perdus à des êtres humains comme à une ultime bouée
de secours, dans l’espoir de trouver un peu de raison de vivre, un peu
de chaleur.
Tous oscilleront, dans une sorte d’entêtement fou, à cause
du souvenir des joies et des jouissances passées, entre retourner en
arrière, abandonner ou continuer. Cela est paradoxal de parler d’hésitation
et d’entêtement.
Oui, ils oscillent, chancellent, mais demeure l’entêtement fou,
car dans la chute, ils tiennent. Ils ne savent pas ce qui les pousse encore,
alors qu’il n’est plus et que le monde environnant ne cesse de les
appeler à la raison, à la norme, à la jouissance équilibrée
de l’existence.
Pourquoi refuser une vie agréable ? Pourquoi se tourmenter ainsi ?
Alors le soupçon d’une névrose grave. Et parfois pour se
prouver le contraire, le besoin de rejoindre leurs semblables dans les plaisirs
simples ou faciles ; les accommodements et les arrangements qui adoucissent
leurs tensions, leur déchirure.
Mais ils sont marqués dans la chair par Amour. Ils tiennent même
si les apparences sont contre eux. Leur cœur prie.
Amour les a laissé, ils ont perdu tout chemin, la vérité et leur vie, mais depuis le trou, là où toute lumière s’est éteinte, un jour, ils commencent à voir et à entendre. Ils se découvrent des oreilles et des yeux nouveaux. Et un cœur qui aime la Loi. Elle est toujours là, gravée et elle les sauve. Ils l’aiment, l’aimaient et l’aimeront.
Prière :
A ce stade si avancé dans la décomposition, où le sol
leur a été enlevé de dessous les pieds, où Amour
les a soustraits aux choses élémentaires du monde par un rapt
pour ensuite les jeter dans la fosse, le Père ne les abandonnera pas.
« Je veux croire » qu’il ne les abandonnera pas.
Lui qui ne les a pas appelés pour « rire », Il ne les ‘‘lâchera’’
pas, pas là, car ils ont été ‘‘élevés’’
puis ‘‘broyés’’ par une nécessité
d’amour qui les prive d’initiatives et de liberté. Ils subissent
tout, suspendus, disloqués, méprisés, battus, suppliant
impuissants, en proie à l’angoisse devant ce néant qui se
dessine à l’horizon et ne savent plus que crier : « Mon Dieu
pourquoi m’as-tu abandonné ! ». Mais leur amour pour Lui
reste infini. Psaume 22 : 1-22
Et il faut espérer que d’une manière ou d’une autre,
ceux qui n’ont pas encore pu discerner ce que Dieu opère en eux,
faute d’informations, trouveront des écrits, des livres ou qu’ils
feront une rencontre leur permettant de comprendre leur nuit et cette absence
de leur Amour divin. Et s’il semble au monde des apparences que Dieu les
a abandonnés, qu’ils sont bien égarés pour être
sur une voie soi-disant si avancée, Dieu ne les a pas abandonnés,
Il est seulement absent en ce lieu de malédiction où ils sont
réduits car "maudit soit quiconque est cloué avec Lui sur
la Croix !"
Mais un jour, ils annonceront Son Nom aux frères. Psaume 22 : 23- 32
Mais si vraiment ils se perdent, alors nous en répondrons pour ne pas
leur avoir envoyé d’Ananie comme pour Paul. Lui qui après
avoir reçu la présence et la révélation du Christ
et, « en son corps, hors de son corps, je ne sais »
(2 cor :12, 2) avoir contemplé le ciel, eut besoin, aveugle et anéanti
sur cette terre, d’être conduit à Damas pour être informé
par un frère sur son état afin de comprendre sa place.
Ananie aujourd’hui c’est d’abord penser aux moyens de faire connaître et d’accompagner une telle réalité intime, une telle manière d’appel du dieu Amour. Cette transmission doit être pour tous, adaptée aux divers milieux sociaux. Elle doit être notamment pensée et mise en oeuvre pour les plus simples, car c’est à eux que le Père aime révéler son Amour.
Il est impératif que les penseurs, les théologiens lorsqu’ils
travailleront à une « nouvelle conceptualisation de la mystique
spécifique chrétienne », pensent aux tout petits et élaborent
aussi un langage pour eux, qui conserve toute la vérité et toute
la réalité de cet appel, car il faut bien le dire, jusqu’à
présent les petits gens ont été oubliés. Aujourd’hui
encore ils sont très ignorants de l’Ecriture. Ils n’en connaissent
souvent que sa caricature ou sa perversion. Ils n’ont donc d’autre
choix que de se réfugier dans les bondieuseries ou de se nourrir d’autres
traditions mieux transmises pour conserver un peu de piété. Ainsi
ils sont éloignés du Véritable et quand dieu-Amour les
touche, ils ne comprennent pas et connaissent d’innombrables malheurs,
tout simplement par ignorance. Mais Dieu sauve, toujours, même si les
circonstances obligent à un long, très long chemin, étroit,
escarpé et sinueux.
« Dieu veut absolument que nous ne donnions pas entièrement créance
aux vérités qu’il nous communique surnaturellement avant
qu’elles ne nous aient été communiquées par la bouche
de l’homme.» Montée vol 2 chapitre 20.
Aussi ces personnes, venues de tous les horizons qui s’engagent en chemin
de contemplation infuse, ont beau connaître Amour personnellement, par
le cœur, avoir leur désir réorienté, elles ont besoin
de connaître par d’autres hommes ce qui leur arrive. C’est
ainsi que Dieu l’a toujours voulu : nous avons besoin de la reconnaissance
de l’autre, de la main tendue et de la parole d’un autre humain
pour exister et produire le fruit qui nous est propre. En ce cas précis
: le fruit de l’Esprit.
Une reconnaissance de rien peut être suffisante, une petite parole de
rien, comme par exemple : « continuez envers et contre tout ».
Mais si cette bonne main n’est pas tendue, alors il se peut qu’elles
soient conduites par la main vers de fausses doctrines et qu’elles soient
ainsi égarées pour un temps. Trop longtemps. Actes 9 : 1-22
Interrogations
Si l’on envisage « l’expérience mystique » décrite
en ces pages, à la lumière des notions psychanalytiques de désir
inconscient ou de libido en déplacement vers de « hautes »
? formes de sublimation, qu’est-il possible de balbutier qui pourrait
être utile ? J’appelle à l’aide.
Eros, énergie psychique de la pulsion sexuelle, est grandement activé
lors du premier contact de chair à chair, c’est incontestable.
Un feu est allumé. Est créé un très fort lien amoureux.
Il y a jouissance.
Un désir est fortement réveillé. Un manque est amplifié,
qui n’est plus seulement manque à être, mais manque de Lui.
Manque d’une personne. Pourtant l’âme finira par « désirer
à vide ».
On peut aussi avancer que Eros est personnalisé à la suite d’un
contact vécu réellement et qui a laissé ses marques propres
: manifestation d’états affectifs aux retentissements considérables,
volonté agie, désir focalisé et orienté vers Lui
absent après avoir été pleinement présence, etc.
Il ne s’agit pas d’une personnification d’Eros mais bien le
sentiment intime qu’un Dieu-Amour-Personne m’agit. Nous avons vu
combien certaines personnes ont la certitude qu’il s’agissait de
Jésus ressuscité. Il y a bien là, d’une certaine
manière, conviction de la « présence d’un arrière-monde
».
A-t-on alors affaire à l’apparition d’une mythologie personnelle,
sorte de processus d’accomplissement d’un désir inconscient
; sorte de rêve en état de veille ? Un fantasme à la dimension
d’une existence ? Pourtant reste la ‘‘radicalité’’
du contact. Reste l’énigme d’une conscience qui s’élargit
et ne fuit plus l’épreuve du réel, comme elle le faisait
peut-être dans sa manière de foi antérieure à la
rencontre.
Sur la personne de Jésus y a-t-il processus psychique d’idéalisation
érotique ? Or idéalisation n’est pas sublimation.
Je témoigne : l’amour entre l’Aimé et l’Aimée
est passionné, et réellement amour dans toute ses dimensions :
hauteur, largeur, profondeur.
« Il m’a prise. » Telle est la parole commune pour dire cette
réalité.
Certains qui n’ont pas connu ce « il m’a prise », hors
expérience, ont spéculé et parlé pour certaines
mystiques du passé de déplacement très complaisant sur
la personne de Jésus, de pulsions très charnelles, très
sexuelles du fait d’une frustration, d’une absence d’homme.
Oui ce toucher d’Amour érotise le tout de l’être. Cette
érotisation se déploie sur tous les plans.
S’agit-il d’un processus de sublimation comme on l’entend
d’ordinaire, bien que ce processus soit assez difficile à saisir
?
Il est manifeste que la dimension érotique, sexuelle existe en cette
expérience. Et dans le même temps, s’il est possible de parler
de sublimation, celle-ci sous certains aspects et manifestations apparaît
radicale, par l’effet immédiat du contact.
Si le désir est éveillé et réorienté en direction
de l’Aimé qui est Jésus, il est aussi suractivé en
Christ ; à la fois amour humain et amour cosmique.
D’une part il y a l’amour qui se nourrit d’un chair à
chair, d’une présence-pour-moi-seul, à ma petite dimension
humaine, charnelle et d’autre part la naissance immédiate d’une
écoute, d’un amour du Corps, d’une Lumière pour la
Vérité et la Justice, d’un sens filial de la Parole du Père.
Plus tard, après que le travail divin a opéré une maturation,
dans l’épreuve du réel alors que le désir réorienté
vers un Aimé inaccessible brûle à vide, s’impose la
responsabilité pour autrui.
« Si la chair expire d’amour, l’esprit lui est courbé
en Sa Lumière.
Le cœur d’un Fils gémit et saigne pour toute la création
au Nom du Père dès le commencement. Ainsi est gravée la
Thora, le Verbe ressuscité, dans un cœur de chair. Ainsi opère
l’Esprit, le Saint, pour une Alliance Nouvelle incarnée. »
Eros et Parole sont en ce cheminement, et depuis le premier toucher, indissociables.
C’est par exemple dans les moments d’intense présence, lors
de transports amoureux, que la Parole sera révélée en des
dimensions jusque là insoupçonnées. Du lieu de cette expérience
il devient donc difficile de maintenir la traditionnelle séparation entre
Eros et Agape.
Comment en cette expérience ne pas être amené à mettre
en question, je l’ai déjà évoqué, pour le
peu que j’en sais, la notion même de sublimation ?
L’expérience est trop radicale.
De plus, cette ‘‘radicalité’’ de l’événement
ou des contacts et la puissance qui agit ensuite ne peuvent que conduire à
questionner ce concept naturel, physique de force pulsionnelle (qui parfois
s’achemine vers des hauteurs) ; dynamique pourtant mystérieuse
puisqu’elle détermine un sujet.
« Le concept de pulsion nous apparaît comme un concept-limite entre
le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations,
issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme
une mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychisme
en conséquence de sa liaison au corporel. »(Freud). Cette parole
qui fait passer le concept de pulsion du somatique au psychique, mais surtout
de la force au sens, ne peut être ‘‘d’un point de vue
scientifique’’ que très ambiguë. S’il parvient
à spéculer un pont entre pulsion (force) et sens, Freud ne réduit
pas ce double aspect de l’approche psychanalytique. Peut-être n’était-ce
pas un objectif pour lui ? S’il laisse ainsi toute sa place à l’interprétation,
à l’analysant le moyen d’inventer ainsi son histoire, il
ne lève en tout cas aucunement le voile. Nous non plus. Malgré
un contact, le mystère demeure. Entendez par mystère, l’acceptation
d’un inconnaissable.
En cet événement, il y a Présence immédiate. Le
chemin d’expérience est marqué par l’absence ; son
corollaire le désir. Non pas pulsion-force seulement, mais bien désir
de Lui qui me manque. Lui le sens de mon désir, car il ne s’agit
plus du désir inconscient de l’Autre, mais d’un Autre que
moi, qui est venu à moi et que je contemple ou plus exactement qui m’attire
à le re-contempler ; pourtant Cela échappe à l’emprise.
Reprenons autrement
Il a été question plus haut de deux nécessités :
nécessité d’être et nécessité d’amour.
Lors du contact s’opère un réveil. Nécessité
d’amour, déjà-là en moi mais endormie ou affaiblie,
est réveillée et suractivée par un Autre que moi. Ce qui
aura pour conséquence une lutte plus intense en soi, primordiale, entre
nécessité d’amour et nécessité d’être.
L’inconscient freudien est conçu lui-même comme le lieu dynamique
d’affects et de pulsions en conflit. Est-il possible de mettre en perspective,
par exemple, la notion psychanalytique de pulsion de vie et pulsion de mort
avec cet autre lieu d’un conflit décrit plus haut entre nécessité
d’être et nécessité d’amour ? Apparemment la
nécessité d’être semble être pulsion de vie,
puisqu’elle œuvre à la conservation de l’être
physique et psychique ou lorsqu’il s’agit d’une nécessité
collective à la conservation du groupe au détriment d’un
autre groupe.
Quant à la nécessité d’amour réveillée
qui conduit à de l’effacement, elle semble porter en son sein une
extinction qu’on pourrait facilement assimiler à une pulsion de
mort. Cependant nous avons essayé de témoigner comment la nécessité
d’amour ouvrait sur le Vivant à condition de se laisser agir et
métamorphoser par Amour. Nous ne sommes plus ici sur le plan physique,
psychique seulement mais il y a bien passage sur un plan spirituel autre, le
lieu de l’Amour (« le Royaume du Fils de son amour ») où
tout est renversé. Ou tout l’être, tout le Corps de l’être
est en question : spirituel, psychique, physique.
En cette nécessité d’amour suractivée, Eros n’est
plus seulement comme dans l’ordre de la nécessité d’être,
satisfaction de se conserver et de s’accroître en jouissant d’autrui-comme-nourriture
(jusqu’à le faire mourir si nécessaire, même par amour),
mais il connaît une transfiguration radicale lorsqu’il se nourrit
ou plus exactement est nourri par le Dieu Vivant.
En cette nécessité d’Amour, du point de vue du corps spirituel,
les notions de pulsion de vie et pulsion de mort sont renversées et dénoncées
dans leur ambiguïté. Jean 12 : 23 - 26
En cette nécessité d’amour, le prodigieux n’est pas
que l’âme reçoive seulement plus d’énergie sexuelle
et vitale, plus de souffle de vie, une impulsion plus grande, car la quantité
ne garantit en rien que nous sommes en qualité d'Amour et de Lumière.
Le miracle c’est qu’elle soit pénétrée par
l’Autre, Amour, Messie Personnel, Lumière qui donne le Vivant.
Non plus souffle de vie mais Vérité dans le Souffle qui me pénètre.
J’ai soulevé ici quelques points sans grande prétention.
J’ai bien conscience que tenter comme je l’ai fait des rapprochements
analogiques entre discours psychanalytique et discours mystique pourra sembler
à certains suspect.
Qu’avais-je au commencement à ma disposition comme science pour
chercher et pour dire ? Rien. Rien pendant longtemps. Il a bien fallu que je
rejoigne une parole. Deux en vérité, celle des ‘‘mystiques’’
et celle des psychanalystes, de mon point de vue proches en vérité
; seule la représentation de la source diffère et encore, car
le dieu des mystiques n’est peut-être pas le Dieu des idolâtres.
Aujourd’hui, je retourne la question aux psychanalystes, qu’est-ce
qui est en question dans le discours mystique ? Trop facile de parler de discours
d’arrière-monde. J’entends notre présomption car à
la vérité ce qui nous agit nous est à tous inconnu. Paul
en appela lui-même « à ce dieu inconnu » lors de son
passage à l’Aréopage d’Athènes.
Du lieu de mon expérience ai-je refusé d’envisager l’inconscient
freudien ?
J’ai tenu à présenter sommairement ici les graves et sérieuses
interrogations qu’un tel événement (la venue en soi de l’Autre)
a posé à ma conscience. Je n’ai jamais fait de psychanalyse
et pourtant nombre de ses concepts me sont accessibles par expérience
; parce que j’ai fait l’expérience d’une altérité
en moi.
Et ce qui intéressait Freud, c’était cette part d’altérité
en nous. Ce réel inconscient qui dans les symptômes, les actes
manqués, ne cesse comme réalité autonome de venir se signifier.
Or la question a été pour moi celle-ci (même si longtemps
je ne me la suis pas posée pas en ces termes), que ma vie était
devenue tout entière symptôme, lapsus, acte manqué, d’un
réel inaccessible et pourtant tellement agissant à mon insu. J’ai
longtemps résisté, pulsion narcissique oblige. Et puis j’ai
tout remis au souffle.
Aujourd’hui depuis le lieu où je me retrouve, je puis dire ceci
:
écouter, chercher et guérir ne sont qu’une seule et même
opération.
Témoignage du Corps
On nous dit que
« Notre amour pour Toi a ses sources réelles dans les complexes
inconscients
Qu’il est un dérivé de nos instincts sexuels,
Que le premier signifié sexuel a été oublié,
Scotomisé, tenu dans l’ombre.
Qu’il fut remplacé dans la chaîne signifiante par un autre
signifié :
Toi en l’occurrence. »
On nous dit que :
« Nous recherchons la fusion avec l’Etre infini, le néant,
Que notre désir d’union est régression, retour dans le sein
maternel,
Qu’il est désir de sécurité, refus de l’altérité,
Appel égotique de l’autre moitié de soi, nostalgie du placenta
perdu.
Que notre fidélité au Nom du Père est sublimation de l’image
paternelle. »
On nous dit aussi que
« Notre amour pour le Corps, nos « frères et sœurs ma
chair »,
Est fantasme des retrouvailles,
Mythe du paradis perdu,
Enfermements narcissiques,
Illusion du grand soir. »
Mais nous, nous savons ce qui a parlé à notre cœur la toute
première fois.
Ce n’était pas vraiment toi, Christ, car nous ne te connaissions
pas, tu ne nous avais pas encore touché, ni visité.
Ce n’était pas notre Père, car comment aurions-nous pu le
connaître puisque nous ne te connaissions pas ?
Ce que nous avons aimé la toute première fois, ce qui a bouleversé
nos vies, ce furent tes paroles que le soi-disant hasard des rencontres mit
sur notre route. Nous avons commencé par lire un peu des Evangiles dans
nos chambres, cachés et…
Pour la première fois, avec des larmes, nous nous trouvâmes à
écouter une parole vraiment juste et charitable. Pour la première
fois nous écoutions un dire vraiment humain. Un dire que nous avons reconnu
aussitôt, car depuis si longtemps nous le cherchions, nous le désirions
sans pourtant savoir où le trouver ni comment le faire venir en pleine
lumière…. Et cette parole enfin !
Nous y avons adhéré de tout notre coeur, de tout notre esprit,
de toute notre volonté. Elle nous guérissait.
Ce n’est que plus tard, après que nous ayons fait bien des efforts
vains pour nous élever vers la justice d’En-Haut, pour imiter ton
humanité encore bien mal entendue, que vint ton Souffle d’Amour,
par surprise et par miracle, nous révéler le Fils qui déposa
sur notre bouche un baiser, nous retourna pour un Royaume, métamorphosa
notre chair pour une union et illumina notre cœur pour un partage.
Ce ne fut pas le désir d’union, ni l’Amour-Union, le véritable
amour, qui lui est pour la fin, qui furent premiers en nos cœurs, mais
bien Ta parole qui ouvre le cœur à la Vie.
Nous avons aimé la justice, ensuite seulement tu es venu, tu t’es
fait connaître et tu as gravé le désir de Toi dans notre
cœur, à jamais. »
Exode social suite
Témoignages sur les épreuves du commencement
Introduction
Rappelons-nous dans tout ce qui va suivre, que nous parlons de personnes qui
ont contemplé l’Amour divin, le temps d’une rencontre de
personne à personne qui a tout bouleversé en elles et cela de
façon radicale. Elles viennent d’horizons et de milieux très
divers.
Certaines sont mariées. D’autres ont des enfants. Certaines connaissaient
bien la tradition chrétienne, d’autre la tradition et la bible,
d’autres connaissaient la bible seulement, elles l’ont connue seules,
en lecture libre ou par le biais d’autres chrétiens, de sectes
etc… d’autres connaissaient peu de chose, d’autres rien. Mais
toutes ces personnes cherchaient d’une manière ou d’une autre
Dieu, même sans le savoir, même en se disant athées, même
en ayant quitté leurs églises ou l’Eglise parce qu’elles
avaient le sentiment de n’y pas trouver de nourriture qui réponde
à leurs espérances, d’autres parce qu’elles ont traversé
une crise existentielle terrible.
Jour et nuit toutes elles gémissaient…
Sa vie au quotidien
Cette rencontre d’abord, un don du ciel ; le don d’Amour.
La Grâce du don propre.
Un don propre reçu d’Amour pour donner. Unique. Et pour cela étrange.
Alors la crainte.
Combien d’obstacles, de résistances, d’oppositions en moi,
chez l’autre.
Les peurs ? Innombrables. Le manque de courage ? Parfois. L’ignorance
? Souvent. Mais toujours, toujours, le feu d’amour, Sa puissance. Son
unique puissance.
Un don pour donner, mais qui met hors normes, hors sentiers tracés ;
qui déconcerte, effraie. Pourtant l’âme aimée veut
l’amour.
Pauvre petite, donner, partager, porter du fruit ne sera pas pour tout de
suite. Non, il te faudra patienter, cruellement patienter, indéfiniment
patienter.
Les incapacités, les impasses, les coups, les rires, les pleurs. Il te
faudra traverser les clôtures, franchir les barricades, être arrachée
de ton ancienne manière d’être qui n’était pas
toi-aujourd’hui.
Ce don d’une nuit te consumera. Tu disparaîtras du milieu des tiens.
Tu n’auras d’autre choix que de le retrouver, Lui et Lui seul. Tout
le chemin jusqu’à Lui tu auras à re-parcourir. Il est venu
à toi, tu iras jusqu’à Lui, en te traînant s’il
le faut. En laissant des lambeaux de peau sur les épines, ta chair dans
la poussière, ton souffle dans les cris, tes yeux dans les larmes.
Tu dévieras. Tu sortiras du chemin large et spacieux. Mais les autres,
ta famille, tes relations, croyant bien faire, insisteront pour te ramener chez-toi.
Mais c’est où chez-toi ? Tu n’as plus de chez-toi !
Ils ne comprendront pas. Comme si une cloison transparente séparait deux
mondes, empêchant la portée de ta parole, permettant tout juste
de voir tes faits et gestes. Faits et gestes étranges, d’un autre
lieu, d’un autre souffle, dont les motivations désormais supposées,
imaginées, inquiètent. Malentendu. Projections.
Impossibilité du partage. La lumière, hélas, ne se partage
pas.
Disons-le autrement
Au début elle sera encore sensible aux arguments ‘‘raisonnables’’
d’autant qu’elle ne saura pas où elle va. Elle hésitera,
doutera, sera ballottée. Pourtant rien ne pourra l’empêcher
de s’engager sur le bon chemin pour elle, celui de son don d’amour.
Nécessité. Elle est agie.
Chaque décision, chaque pas s’amorcera dans la douleur, mais une
fois accompli, la joie de se sentir un peu déliée.
Il lui sera de plus en plus difficile d’agir selon les normes et les critères
habituels. Le don qui est l’Esprit, le Saint finira par tout passer au
crible. Ainsi beaucoup d’œuvres dans le monde lui apparaîtront
vaines et trompeuses. Et la gratuité du don reçu marquera inexorablement
son existence et le chemin de vérité en train de se faire.
Par exemple, on aura beau lui rappeler la ‘‘réalité’’,
lui parler de compétitivité nécessaire, lui expliquer les
avantages de la concurrence, de la croissance, de la quantification, ces termes
de la nouvelle religion universelle, elle n’y entendra que le souffle
d’une gigantesque intoxication ; le poison de Mamon.
Amoureuse d’Amour, il lui deviendra difficile de garder la moindre motivation
pour réussir en ce monde. Elle deviendra étrangère à
tout ce qui le fait courir : le pouvoir, le prestige social, l’avidité,
la convoitise.
Il lui deviendra, par exemple, impossible à plus ou moins long terme,
selon l’intensité du travail divin en elle - et par contre coup
de sa souffrance - de poursuivre un emploi où gagner de l’argent
est le but. Ce que je dis là est fou, complètement fou n’est-ce
pas ? Travailler c’est d’abord chercher à gagner sa vie,
avoir de l’argent. C’est là le problème pour cette
âme. Elle est devenue folle. Ca ne veut plus rien dire pour elle.
Les attentions, les soins, les sourires, les réceptions, les courbettes,
tout cela par intérêt. Et le pire c’est que l’argent
est devenu tellement premier que plus personne ne le voit, ni ne voit l’obstacle
qu’il constitue entre-nous.
Notre représentation des autres est hiérarchisée en fonction
de l’argent ou du niveau de vie. J’exagère ?
Quelle considération a-t-on pour le don propre d’une personne quand
ce don ne rapporte pas d’argent ? Seul le statut de salarié compte
parce le travail est toujours associé à un gain pécuniaire.
Mais souvent ce travail appauvrit car il est tout entier tourné vers
un seul but : le profit. Il n’y a plus de gratuité.
Ainsi le don propre, la richesse personnelle de chacun, sont délaissés
au profit d’objectifs matériels, mercantiles, toujours intéressés.
J’exagère ? Si je dis portugais, turc, n’a-t-on pas tendance
à assimiler l’économiquement inférieur et l’inférieur
tout court ?
Allez, il vaut mieux que je m’arrête là, j’en ai trop gros sur le cœur.
Le seuil du pauvre
L’altérité meurtrit
Bouscule
Bascule dans le vide
Le seuil du pauvre
Puis le saut dans l’abîme
Quand rien ne demeure
Rien
A part entre toi et moi
Se dépouiller au monde
A nu
Le vivre
Comme étant soi-même
Sur le seuil
Se livrer à l’autre
Dans le sans-puissance
Incliné
A l’écoute
Posé en son sein
Et goûter ensemble un autre pain
Tout commence
Sans commerce
Un autre pour la parole
En prendre soin
Comme mèche de lin qui fume à peine
Qu’elle s’éteigne
Plus rien ne m’éclaire
Qu’elle brûle
Ca veille entre nous
Sa foi pour les autres
Au début de l’exode, la personne est confrontée à
un véritable dilemme. Elle est fervente et son désir est grand
de comprendre et de partager ce qu’elle a vécu avec ses proches
ou son entourage car elle est en joie.
Mais si elle essaie de partager ce vécu intime, cette incroyable mutation
et ce pourquoi elle est certaine qu’elle ne pourra plus vivre tout à
fait comme avant, elle déclenche une réaction d'inquiétude
ou de stupeur et d’incrédulité voire d’hostilité.
Si elle trouve plus prudent de ne pas s’expliquer ou cache cette réalité
intime, on s’aperçoit malgré tout dans son entourage d’un
changement de comportement et toute sorte de motivations lui sont prêtées.
Ou bien elle fait l’objet d’interrogations auxquelles bien sûr
elle ne peut pas répondre clairement car elle ne sait pas comment dire
ce qui lui arrive. Elle se trouve dans une telle mutation psychologique et morale
que chaque jour qui passe l’oblige à un nouveau positionnement
intime.
Pourtant en ce commencement elle ne peut faire autrement que de chercher une
personne qui puisse vraiment l’entendre. Elle cherche une parole d’Ananie
qui l’aide à comprendre ce qui lui arrive.
Nous avons vu comment en début d’exode, la personne a besoin de partager une telle expérience. Nous avons vu aussi combien il était important d’être vraiment entendu, identifié par l’autre pour exister. Possédant comme une identité neuve et une joie toute fraîche, elle essaie de le faire savoir, elle désire partager son expérience pour que l’œuvre de Dieu soit glorifiée, pour témoigner de la foi qui est un océan immense de tendresse.
« Regardez ce que Dieu peut accomplir en l’humain ! »
Fermetures.
Confrontée à l’incompréhension d’autrui (celle
de ses proches sera la plus douloureuse), au scepticisme et au malentendu, aux
moqueries, quelques fois à la persécution, elle se retrouve seule
(on dirait aujourd’hui sans soutien psychologique), en proie au doute
et à l’incertitude malgré la certitude qui l’habite.
Découragée, tourmentée, par le refus de son entourage de
l’entendre, elle connaîtra une solitude physique en plus d’une
solitude spirituelle.
Nous l’avons vu, les délices du toucher d’amour d’union
envolés, il est inévitable qu’elle ait le sentiment premier
d’avoir perdu l’amour.
Cette plainte solitaire d’une âme blessée au plus profond
au point de se sentir étrangère et de s’éteindre
d’amour est un des traits constants chez tous ceux qui ont connu ce toucher
d’union : « où t’es-tu caché ? »
Elle subira des perturbations psychologiques, affectives, morales, qui provoqueront
des changements importants, parfois radicaux, dans son mode de vie, sa relation
au monde et à autrui.
Du fait d’un désir réorienté en dieu-Amour qui peut ainsi opèrer de continuelles transformations sur ses motivations, mise en face de son étrangeté, elle peut finir par se replier sur elle-même, dans la jouissance, sur cet événement qui l’a bouleversée jusqu’à s’enfermer dans une rumination stérile, même si extatique.
Autre exemple :
Ayant rejoint des chrétiens pour trouver un soutien spirituel, elle peut
ne pas trouver parmi eux de personnes capables de l’entendre, c’est
à dire capables de la recevoir comme elle est en ce jour autre, en cet
aujourd’hui de l’œuvre divine (comme ces chrétiens de
Damas qui continuaient d’avoir peur de Paul parce que peu de jour avant
c’était encore un ennemi de la Voie), et elle risque de se décourager.
Si tous ceux-là savaient combien elle aime l’Eglise, pas celle-ci
ou celle-là, non tous ceux qui aiment Jésus. Elle les aime et
ne fait pas de partage, tout ce qui est à elle est à eux. Pour
elle, il n’y a plus d’esclaves, ni d’hommes libres, ni hommes,
ni femmes, ni grecs, ni juifs parce qu’elle aime à travers Christ.
Hélas, non seulement elle se retrouve comme un Paul qui n’aurait
pas trouvé de mains pour la guider vers les frères de Damas, mais
si elle les trouve, elle a le sentiment qu’on suspecte son histoire à
dormir debout.
Hélas, il peut arriver qu’elle ne soit pas perdue pour tout le
monde et qu’elle trouve des mains offertes, mais pour la conduire dans
le trou où sont déjà tant d’aveugles.
Ou bien.
Elle rencontrera des « conducteurs » qui l’emmèneront
sur des voies qui, bien que très orthodoxes ne sont pas cette voie que
Dieu veut pour elle. Au lieu d’entendre et de reconnaître son état,
croyant voir alors qu’ils sont aveugles, croyant entendre alors qu’ils
sont sourds, ces conseilleurs voudront la mettre sous un joug trop lourd pour
être le joug que le Christ a prévu pour elle.
Ils essaieront d’arracher, croyant bien faire, ce qu’ils pensent
être en elle de la mauvaise herbe, mais c’est le bon blé
qu’ils couperont. Ils lui diront peut être qu’elle fait preuve
de présomption en croyant déjà que « Jésus
vit en elle et elle en Lui ».
« Vous croyez que ça vient comme ça vous, non, non…etc…
».
Mais elle résistera, car elle est sûre de son état. Le problème
sera alors amplifié par son incapacité à exprimer clairement
ce en quoi elle est sûre qu’il y a malentendu. Son incapacité
à dire l’événement et à témoigner.
Tout est tellement nouveau.
« Non, non, vous ne comprenez pas, je…je… »
Elle sera alors suspectée d’orgueil, de présomption, d’entêtement,
d’être animée d’une volonté de puissance, de
se prendre pour « une élue »’’ etc…
Et devant tant de complications, elle risque de s’éloigner des
hommes d’église, et des autres d’ailleurs, mais elle reviendra…
Que de temps gâché, de risques encourus et combien de tourments
en plus.
Ou bien.
Sûre de son expérience intime, elle se portera là où les choses de Dieu ne semblent pas faire problème. Ainsi elle aura l’occasion de rencontrer beaucoup de gens qui se réclament aussi de Dieu. Abusée par les mêmes mots employés ou les mêmes références écrites et une foi qui semble si proche, elle risque de se retrouver embarquée un certain temps sur des voies très douteuses.
Ou bien.
Ceux qui décèleront ‘‘la possibilité d’une
grâce mystique’’, lui diront qu’elle doit en premier
lieu mortifier ses sens ; ils lui donneront quelques conseils et moyens qui
en fait l’obligeront à faire par ses propres efforts ce que Christ
a déjà accompli en une seule rencontre d’amour et ce qu’Il
continue d’opérer en elle, car Il la tire vers Lui sans qu’elle
puisse faire quoi que ce soit tant elle est anéantie.
Active en cette tâche volontaire, elle aura l’impression de perdre
son temps et d’œuvrer par le moyen de la chair.
Pour elle c’est si simple, elle pense à sa première rencontre,
et hop ! L’Esprit du Fils est là tout près d’elle
et aussitôt elle Lui demande pardon de ne pas être encore prête.
On lui dira que la foi sans les œuvres est morte, on lui dira qu’elle
doit agir, chercher, œuvrer pour plaire à Dieu et que sa manière
d’être passive n’est pas bonne, que c’est pour cela
qu’elle n’est pas bien, qu’il faut qu’elle se secoue.
Mais elle n’en a ni le goût, ni la force parce que son désir
n’est pas là où ceux là croient qu’il est.
« Je ne suis pas là où vous pensez que je suis» se
répète-t-elle en elle-même. « Certains vous diront
Christ est là ou Il est là, ne le croyez pas, car comme l’éclair
part du Levant et paraît jusqu’au couchant, ainsi sera la Venue
du fils de l’homme. Où que soit le cadavre là seront les
aigles » cherche à lui dire Jésus en son cœur.
« Tu as vu la lumière et tu deviendras cadavre avec moi. Aigle,
tu te nourriras uniquement de ma chair et de mon sang. »
Impuissante à agir comme on le lui recommande, elle pensera peut être
qu’elle est une incapable.
Ou bien à cause du regard des autres, qu’elle n’est pas normale.
Elle sera dans les tourments car elle sentira que le Vivant en elle est à
l’étroit, s’étiole, étouffe ; elle aura le
sentiment d’être entourée d’ennemis qui en veulent
à sa relation, qui veulent nier, détruire l’amour qu’elle
a pour Amour.
Dans les moments de solitude, dans l’adversité, lorsque tout
cela sera vraiment trop lourd à porter, quand parmi ceux qui ne voudront
pas croire il y aura aussi des croyants, elle se dira que peut être elle
est complètement ‘‘parano’’, à côté
de ses pompes.
Son chagrin, sa tristesse, sa solitude, ses tourments comment en parler ?
Ce qui est en question dans tous ces exemples, ce n’est pas seulement
son inexpérience, ni son incapacité à témoigner
clairement d’une expérience, mais la foi.
Dans Luc 18 : 7 – 8, Jésus lie le gémissement de ceux qui
l’attendent et le manque de foi dans le monde.
Autre situation
Voyant qu’elle cherche quelque chose de Dieu, et qu’elle est prête
à lire beaucoup de choses sur Dieu, on lui conseillera de nombreuses
lectures pour l’éduquer à la foi chrétienne et à
la tradition chrétienne.
Ces conducteurs là ne discernent pas que cette âme ne cherche pas
à savoir comment aller à Dieu mais à mieux discerner ce
que L’Esprit du Christ opère en elle, à mieux vivre ses
ruptures, son abaissement, ses agonies, afin d’accorder plus justement
sa volonté, jour après jour, au Vouloir de « Abba »,
et elle crie vers Lui. Car ce qu’elle désire de tout son cœur
: suivre l’agneau, peu importe où il va.
Ils l’inviteront peut être aussi à étudier la théologie
alors que pour elle, par voie de contemplation infuse, elle est déjà
nourrie d’une théologie cachée.
Remarques importantes
Il ne s’agit pas ici de dire qu’étudier la tradition chrétienne,
la théologie est inutile, c’est utile. Il ne s’agit pas de
dire que tous sont dans l’erreur. Non, il ne s’agit pas de cela,
non il ne s’agit pas de cela.
Il s’agit de croire en ce qui motive, en ce qui agit cette âme,
car elle est agie en vérité. Ce Corps dont nous parlons qui va
de la terre jusqu’au ciel, à de nombreux organes et de nombreux
membres.
Il s’agit d’accepter que cette unité et cet ordre ne soit
pas uniformité. C’est Dieu qui appelle et qui répand ses
grâces et ses charismes comme Il veut. Si nous avions simplement foi en
cela, alors nous verrions les anges monter et descendre pour servir ce Corps.
Il s’agit d’avoir foi en l’Esprit qui meut cela, en Christ
le Vivant qui peut cela, en « Abba » qui veut cela et même
l’impossible. Jean 6 : 60-65
Il ne s’agit pas de prêcher un nouveau quiétisme, un Libre-Esprit
contemporain. Mais il s’agit de faire prendre conscience de quoi il est
question : tout est dans ce qui motive une telle démarche de l’âme.
Le mieux est de rester humble devant de tels cas. De faire confiance, d’avoir
la foi simple de cette personne qui est là dans toute son ignorance apparente,
mais qui donnerait déjà sa vie pour son Amour qu’elle connaît
déjà mieux que beaucoup.
Qui peut dire qui est Dieu ? Elle, elle n’en sait pas plus, mais «
elle en sent les effets, c’est comme le vent… » Jean 3 :6-8.
Il est nécessaire de l’encourager à s’appuyer sur
la certitude qui l’habite plutôt que de la mettre en garde contre
une certaine présomption ou un risque d’illuminisme.
Lui dire : « continuez envers et contre tout » et lui recommander
quelques lectures adéquates. Ou si possible partager avec elle, la lecture
de la bible, à condition que le partage se fasse librement, dans l’écoute
de ce qui vient là, sans crainte surtout, mais en toute ouverture même
à ce qui pourrait prendre figure de l’étrange, du déconcertant.
- Savoir que dans tout ce qu’elle trouvera qui sera vraiment de Lui, Sa Parole surtout, elle Le reconnaîtra en toute sûreté, elle L’entendra depuis le lieu dans le fond de l’âme où cela doit être entendu pour être vraiment entendu. En effet cette personne a déjà un rapport à Dieu Père que l’on peut dire filial. Aussi en contact avec l’Evangile, elle le recevra comme une lettre, comme une demande ou une confidence qui lui est personnellement et directement adressée par Dieu. - Le premier semblable étant Jésus Lui-même, le premier-né, mettre en contact la personne qui n’y est pas encore avec l’Evangile qui au-delà de la vie historique de Jésus, est révélation du chemin intime au plus profond de l’âme depuis l’appel maintenant jusqu’à l’agonie sur la Croix avec Jésus, puis la tombe plus tard, puis cette aube qui pointe. Une âme réellement affectée par le toucher d’union, en chemin d’union, ne peut rester sans larmes, sans frémir, sans être troublée intérieurement par sa Parole.
Autres remarques :
Certes l’exégèse critique met en question la Parole et
son authenticité en tant que parole de tel ou tel apôtre, écrite
à telle ou telle époque. Le Jésus historique est soumis
à la critique. Mais l’âme née non de la volonté
des hommes mais de Dieu ne doit pas outre mesure s’inquiéter de
cela et surtout pas attendre les conclusions définitives des chercheurs
pour accorder sa confiance aux écritures sous peine de devoir patienter
au-delà des limites de sa propre existence, sous peine aussi d’aboutir
à une foi sans plus aucun support ni témoignage des âmes
saintes qui l’ont précédée.
Or elle n’est pas seule, toute la ‘‘Jérusalem d’en
Haut’’ est avec elle. La communion des saints. Ce n’est pas
seulement le Jésus historique selon la chair qu’elle connaît
désormais mais le Christ ressuscité.
Quant à la Parole donnée en partage, l’Esprit Saint (l’assistant, le consolateur), donnera en nourriture à l’âme les seules paroles qui l’édifieront, cette Parole qui est souffle vivifiant et véritable, issu de la Femme, de tout le Corps notre demeure, notre famille, cette Eglise véritable et invisible pour les yeux non encore retournés, convertis. Et peu importe que cette Parole soit du 1er ou 2ème siècle ou du 12ème. Quiconque est né du Père reconnaîtra cette parole si elle est de Lui.
Non je ne vous dirais pas qui je suis
Non je ne vous dirais pas qui je suis
Ni d’où je viens
Ni qui était ma mère
Ni qui était mon père
Je n’ai plus de nom
Plus de père
Plus de mère
Je n’ai qu’Amour
Et ma mère et mes frères
Sont ceux qui l’entendent
Non je ne vous dirais plus qui je suis
Ni d’où je suis sorti
Vous dites celui-là
Nous ne savons pas d’où il est
Je vous l’ai dit mais vous ne croyez pas
Je suis sorti de chez mon Père
Qui m’a envoyé vers vous
Pour rassembler les enfants perdus d’Israël
Mais vous ne me recevez pas
Parce que vous n’entendez pas ma parole
Si un autre était venu à ma place
Vous l’auriez reçu
Mais moi vous ne me recevez pas
Parce que je vous dis la vérité
Etes-vous sans intelligence
Ne comprenez-vous pas
La mort rôde chez-vous
Et je vous invite à la noce
Pour partager le pain de joie
Celui qui est le Vivant
Le vin de l’Alliance déjà dans la jarre
Comment aider un minimum
Pour ces personnes ce n’est pas une question de foi telle qu’on
l’entend ordinairement, car elles vivent avec une certitude au cœur
malgré, nous l’avons vu, certains doutes parfois terribles qui
pourtant n’arrivent pas à éteindre cette certitude intime
tout à fait, mais bien plutôt de savoir très concrètement
:
- Si elles sont seules à avoir connu ce genre d’expérience.
Si elles peuvent trouver des écrits qui rendent témoignage ou
décrivent ce genre d’expérience. Si elles peuvent espérer
trouver des semblables dont le chemin commence à ce moment précis
du contact direct. Jean 17 : 15-23
- Si elles ne sont pas folles. Elles souffrent d’une si grande solitude
qu’elles se demandent si au fond leur totale incapacité à
se satisfaire des éléments que le monde offre ne proviendrait
pas d’une maladie psychique maquillée en folie de Dieu. Elles ne
sont pas anti-sociales. Elles ne peuvent se satisfaire de la justice des hommes.
Leur cœur n’est pas là où est leur corps, c’est
tout. Actes des Apôtres 26 : 22-25
- Si elles peuvent espérer trouver un Ananias, une personne éclairée
qui les aidera à mettre des mots sur leur expérience. Elles ont
besoin d’un accueil confiant à défaut de trouver la foi.
Et non pas d’être jaugées, mesurées, etc…
« Quand le fils de l’homme arrivera sur la terre trouvera-t-il vraiment
la foi ? »
Luc 18 : 6-8.
Le premier toucher d’amour est une invitation au mariage, mais la personne
ne peut encore le savoir. Et après ? Tout dans ce monde est si éloigné
de l’amour de Dieu et nos esprits et nos cœurs. Qui sera auprès
de ces êtres en ces commencements fragiles et balbutiants ?
« L’Esprit de leur époux sera avec eux pour les acheminer
vers la maison de notre mère. »
Chœur des épouses :
« Nous avons une petite sœur qui n’a pas encore de seins ;
que ferons-nous pour notre sœur le jour où l’on parlera d’elle
? »
Chœur des jeunes filles :
« Si elle est un rempart, nous bâtirons sur elle un couronnement
d’argent ; si elle est une porte, nous appliquerons sur elle une planche
de cèdre. »
Chant de la jeune mariée :
« Je suis un rempart, et mes seins sont comme des tours ;
alors je suis à ses yeux comme celle qui a trouvé la paix. »
Cantique des cantiques 8 : 5 -10.
Se faire tout écoute donc, et humble et ne pas étiqueter trop
rapidement cette foi en des termes tels que, ''illuminisme’’, ‘’biblicisme''
ou je ne sais quel autre substantif, qui en fait traduisent une incompréhension,
une non-expérience de ce qui arrive à cette âme.
Il est difficile de faire la part des choses, de séparer l’ivraie
du bon grain en ce commencement au risque d’arracher le bon grain avec
l’ivraie, car entre illuminisme et illumination, biblicisme et fidélité
à la Parole du Christ existe le même écart qu’entre
l’œuvre d’un maître et sa contre façon satanique
la plus brillante. Seul le temps en permettant la maturation de ce qui vient
de naître, révélera de quel lieu elle est sortie.
Ceci ne veut pas dire qu’il faille tout entendre sans esprit critique
et sans user de raison, mais tant qu’il n’y a pas vraiment humble
et humaine conviction qu’on est en présence d’une imagination
malade ou d’une perversion spirituelle, nul ne peut vraiment prétendre
savoir, car l’œuvre de Dieu en de tels êtres aimés par
lui de cette manière d’amour est une folie.
Le mieux est de toujours être dans cette attitude d’esprit qui consiste
à ne pas jauger, mais à servir chaque homme comme nous étant
envoyé par Dieu pour notre édification.
Remarque importante :
Certains penseront retrouver dans mes écrits des composantes et les idées
dualistes d’un gnosticisme chrétien : le mondain opposé
au spirituel, un dieu menteur et meurtrier en place du Dieu d’amour en
ce monde, qui semble avoir tout pouvoir et tirer les ficelles au point de faire
de nous des jouets, de sorte qu’il ne peut plus y avoir de place pour
un libre arbitre, le rôle ténu de la volonté, etc.
Ceux qui connaissent la parole de l’Evangile reconnaîtront de quel
lieu sort ma parole. Tout ce que j’ai exprimé dans ces écrits
s’appuie certes sur l’expérience personnelle du contact,
mais n’a jamais dissocié dans l’expérience même,
expérience, parole intime et Parole de Jésus. Jamais.
De plus je n’ai jamais différencié le Dieu de l’Ancien
testament du Dieu de Jésus. Par contre je pense qu’il est toujours
possible dans les lectures que l’on fait et qui ont été
faites des paroles ou des événements où Dieu se révèle,
de mal entendre et donc de lui prêter des motivations qui ne sont pas
les siennes mais les nôtres projetées : prestige social, apparence,
force guerrière, pouvoir, dureté, justice excessive ou expéditive.
Jésus parmi les siens ne cesse de retourner cette tendance.
Conteste-t-il son Père lorsqu’il dit « il est écrit,
il a été dit, vous avez appris …, mais moi je vous dit.
» ?
A qui, à quoi s’en prend-t-il alors ? Au Dieu de l’Ancien
Testament ? A la parole de Moïse ? A la Thora ? Aux juifs ? (Ce type de
procès a été fait aussi à Simone Weil notamment
; je pense qu’elle est parfois mal comprise.) Il donne la réponse
lui même : « Vous avez des oreilles mais vous n’entendez pas
». Il met en cause notre mauvaise foi à tous, nos résistances,
nos illusions, notre égotisme, notre ressentiment, le mal-entendu, etc.
Cette façon de projeter notre image nous empêche de voir et d’entendre.
Mais « elle passe, le figure de ce monde. »
Quoiqu’il en soit, il est inévitable que la foi chrétienne en un Dieu d’amour se heurte au scandale du Mal et au Dieu des armées de l’Ancien Testament. Ancien Testament qui ne nie pas mais confirme la réalité de la mort, du mal et du malheur jusque dans les œuvres et les hommes qui se réclament et espèrent de Dieu.
Témoignage cependant:
Plus la relation à Dieu-Amour se fait contact de chair à chair,
plus le Dieu des armées blesse. Ainsi le scandale s’enfonce au
plus profond dans le mouvement même de l’incarnation .
Le signe du réel : la boiterie. Genèse 32 : 23 - 33
Jacob lutte avec l’ange. Après le passage, alors qu’il se
retrouve seul et que Dieu se fait présence réelle, Jacob lutte
avec lui. Toute la nuit, il lutte. Si bien que la Présence ne peut l’emporter
sur lui. Jacob est blessé à la hanche, il boite, mais ne lâche
pas. Il veut une bénédiction. Il dit son nom à la présence
: Jacob.
Désormais Jacob est connu de la présence parce qu’il a lutté
avec Dieu et avec les hommes. Mais il veut plus. Une réponse. Connaître
son nom.
Ainsi en est-il du spirituel qui veut une réponse de ce « Dieu
inconnu ». Dans un contact de corps à corps et de cœur contre
cœur, dans les bras de la présence, une lutte s’engage. Il
sera blessé au point d’en sortir boiteux.
Ainsi par exemple, aucun argument même brillant sur la nécessité
de sauvegarder par la guerre, si nécessaire, un peuple élu en
vue du sauveur de la promesse ne peut prétendre adoucir le scandale du
Mal ou de la guerre dans une âme amoureuse d’Amour et en quête
de vérité sur Son Nom, d’autant que « je vous dis
que Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham.
»
Frères, ne mangeons pas trop légèrement le nerf sciatique
par lequel la blessure du scandale se fait douloureusement sentir au creux de
la hanche. Il est des amants du Seigneur dont la lutte est si acharnée
et la blessure du scandale si douloureuse qu’ils s’épuisent
et en meurent, mais leur vie est sauve parce qu’ils ont aimé la
vérité plus que tout et n’ont accepté aucun accommodement,
ni arrangement.
Croyez-vous qu’ils meurent parce qu’ils ont trop mauvaise conscience
de se savoir complices ou les heureux préférés en présence
de tant de misère et de malheurs ? Non. Leur joie est complète.
Mais dans le même mouvement ils meurent de trop de calomnies, de mensonges
répandus sur Amour dont les détracteurs comme les « prêtres
» ont fait un Dieu de vengeance et de ressentiment. Leur lutte? A perdre
la vie s’il le faut. Ce reste jamais ne pliera le genou devant les hommes,
ni devant un Dieu qui ne dit pas son nom.
Le passage de l’histoire : « Elle passe la figure du monde.
»
Cependant, à défaut d’obtenir la réponse des hommes
ou du Dieu inconnu, ils le connaissent par contact. Alors il s’agit pour
eux de passer définitivement, boiteux s’il le faut, avec leur Amour
en ce lieu, de l’autre côté, où l’on peut vraiment
entendre cette réponse de Jésus :
« Vous avez appris (qu’il est écrit), vous avez entendu dire……mais
moi je vous dis. »
La seule puissance de l’Amour sans retour. Tout le reste n’est que
haine.
Notons pour finir que Jacob n’a jamais eu de réponse à sa
question, mais il sera béni car sa lutte ne fut pas considérée
comme une présomption mais comme un signe de foi authentique. Personne
ne lui a dit le nom de la Présence, mais alors que le soleil se levait
sur lui, il a pu lui-même en donner un, au lieu de la rencontre : Visage
de Dieu. Et il a eu la vie sauve.
La foi chrétienne en un Dieu créateur se heurte au scandale du
Mal. Aucun dogme ne peut prétendre l’adoucir dans une âme
inquiète en quête de vérité. Là encore paradoxe.
Si la rencontre oblige à la lutte avec la présence, l’apaisement,
je ne dis pas la réponse mais l’apaisement, peut aussi venir du
contact. Le soleil finit par se lever sur Jacob. C’est de tout cela dont
j’ai voulu témoigner. De ce lieu paradoxal. A la fois la paix du
contact et le feu de la Lumière.
Je sais que tout ce que je dis là, oblige à questionner la notion d’inspiration. Je ne nie pas l’inspiration, mais m’interroge sur l’intelligence que parfois certains en ont ; certains courants chrétiens, fondamentalistes ou pas, par exemple.
Même si peu nombreux sont ceux qui désirent et appellent
vraiment la Présence, « petit troupeau » dit l’Ecriture,
ce contact est pourtant offert à tous. Donc dans mes propos, pas d’élus
par nature façon gnostique, encore moins de divisions corps/âme,
etc.
J’espère que ces précisions un peu tardives, mais c’est
tardivement que j’ai pris conscience de la lecture erronée qui
pourrait être faite de mes écrits, permettront sinon de lever des
craintes du moins un minimum de partage.
L’ami frère, plus même, le frère-frère.
Il arrive que Dieu permette qu’une telle personne rencontre un frère ou une sœur de route (mort ou vif), pour qu’ils soient au moins deux, pour recevoir témoignage d’un autre, contempler les pas d’un autre, la nuit d’un autre lui aussi touché par le baiser de Dieu. Il ne s’agit pas ici de prétendre que l’on peut retrouver Dieu dans ce chemin d’union par ‘‘le moyen des créatures’’, mais de dire qu’il peut être réconfortant de pouvoir partager en ce commencement une expérience qui semble commune. Ecclésiaste 4 : 9-10 et marc 6 : 7-8.
Exhortation
Petites sœurs, petits frères chéris, non vous n’avez
pas la prétention de croire que Jésus vit en vous, vous croyez
simplement en Jésus qui vit en vous. Voyez comment un simple mot peut
causer un grand malentendu ? Continuez envers et contre tous ! Ne doutez pas
de Lui. Le Vivant en nous étouffe et s’étiole, élargissons-nous,
je le redis : élargissons-nous ! Et n’appelons personne Rabbi,
car nous n’avons qu’un seul maître : le Christ.
Petites sœurs et petits frères chéris, « ne vous laissez
pas ensorceler, est-ce par les œuvres que vous avez reçu l’Esprit
ou est-ce par la foi ? Avoir commencé par l’Esprit et maintenant
achever par la chair. C’est pour la liberté que Christ vous a libérés,
tenez ferme et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage. Seulement
ne faites pas de cette liberté une occasion pour la chair. Mais par amour,
asservissez-vous. ». Epître aux Galates
Tenez ferme. D’autres comme vous sont en chemin, et toute la communion
des saints est avec vous, vous êtes du Corps, frères et sœurs
d’une même chair et d’un même sang.
Petites sœurs et petits frères chéris « que personne ne vous juge à propos de nourriture et de boisson ou en matière de fête. Ce n’est là qu’une ombre des choses à venir. Que personne n’aille vous frustrer, en se complaisant dans « l’humilité et le culte des anges » (et des images), plongé dans ce qu’il a vu, gonflé d’un vain orgueil par sa pensée charnelle et ne s’attachant pas à la tête, dont le corps tout entier, bien uni par les ligaments et les jointures dont il est pourvu, opère la croissance voulue de Dieu. Si vous êtes morts avec Christ aux Eléments du Monde, pourquoi, comme si vous viviez encore dans le monde, vous laisser imposer de ces défenses : ne prends pas, ne goûte pas, à propos de choses destinées toutes à périr par usage ? Ce sont là des préceptes et enseignements des hommes ; ils ont la réputation de sagesse avec leur « culte volontaire », « leur humilité », leur « mépris du corps », mais ils sont sans valeur et ne servent qu’à satisfaire la chair. Si donc vous avez été relevés avec le Christ recherchez les choses d’en haut, pensez aux choses d’en haut où le Christ est assis à la droite de Dieu et non à celles qui sont sur la terre car vous êtes morts, et votre vie demeure cachée en Dieu avec le Christ ». Epître aux Colossiens 2 :16 - 23
Frères et sœurs, je vous le dis nous finirons par comprendre comment tout est inversé et comment pèse un énorme malentendu sur la Parole et sur l’Amour que Dieu dispense pourtant si généreusement, si gratuitement. Nous finirons par comprendre, mais après bien des chagrins. Mais ce n’est pas du temps perdu, rien n’est perdu…
Frères et sœurs chéris, « je vous ai écrit cela, non parce que vous ne savez pas la vérité, mais parce que vous la savez et que nul mensonge n’est de la vérité », « je vous ai écrit cela pour que l’onction que vous avez reçue de Lui demeure en vous et vous n’avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne ; mais parce que son onction vous enseigne tout et qu’elle est vraie et n’est pas mensonge, selon qu’elle vous a enseignés, demeurez en Lui. Et maintenant, petits enfants demeurez en lui, pour que, s’il vient à se manifester, nous ayons l’assurance et non la honte de nous trouver loin de Lui lors de sa Venue. Si vous savez qu’il est juste, connaissez que tout homme qui pratique la justice est né de Lui. » 1ère Epître de Jean
« Petits enfants gardez-vous des idoles » :
puissance et prestige social
« Gardez-vous du levain de pharisiens » :
ressentiment et extinction du vivant.
Au matin de la Création Nouvelle
« Le premier jour de la semaine, Marie la Magdaléenne vient au
tombeau le matin, alors qu’il faisait encore sombre, et elle aperçoit
la pierre enlevée du tombeau. Elle court donc et vient vers Simon-Pierre
et vers l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur
dit : « On a enlevé le Seigneur, et nous ne savons pas où
on l’a mis. » Jean 20 :1-2.
« On a enlevé le Seigneur ». Il n’est plus là
où on l’avait mis. Il n’est plus là où on croyait
qu’il était encore.
Après la nuit de la Croix, c’est l’absence au tombeau.
« Pierre entra dans le tombeau,…, alors donc entra aussi l’autre
disciple, qui était venu le premier au tombeau ; il vit et il crut. Car
il n’avait pas encore compris l’Ecriture, selon laquelle il devait
ressusciter d’entre les morts. »
Jean 20 : 3-10
« Il n’avait pas encore compris l’Ecriture » dit l’Evangile.
A partir de l’arrestation de Jésus, les disciples qui se croyaient
quelque chose auprès du Messie, subissent pertes après pertes
dans l’angoisse et la douleur et ne comprennent plus rien. Perdus. Où
se trouve la vérité ? Qui en ces moments terribles est dans le
mensonge ? Jésus ? nous ? Les sages en Israël ne sont-ils pas garants
de la vérité ? Et s’ils avaient raison ? Si nous n’étions
que de pauvres illuminés ? La ténèbre envahit tout l’esprit…
jusqu’au moment où, tout s’éclaire dans une claire
vision du ressuscité. Alors ils croient. Ils Le contemplent.
Ils croient, mais ce n’est plus la foi d’avant. Comme il y a un
avant et un après 11 septembre 2001 -paraît-il-, il y a un avant
et un après Jean 20, ou si vous préférez un avant et un
après ce matin au tombeau obscur. Un avant, où nous croyons que
Jésus est là, que sa parole veut dire ceci et cela. Un après
où il n’est plus là où l’on croyait, mais présence
d’absence. Présence autrement pour un autre rapport à la
Parole qui ne sera plus selon la lettre, ni selon la loi morale, mais «
sagesse cachée dans le mystère », soutenue par L’Esprit-Saint
; contact réel avec le Ressuscité non selon les sens du corps
charnel mais dans une claire vision de toute la chair spirituelle. C’est
le temps du fruit de l’Esprit, le Saint, celui des œuvres d’une
2ème conversion très effective. La deuxième fois. Celle
d’une foi déplacée mais désormais vivante, réellement.
D’où comprenons-nous l’Ecriture ? D’où entendons-nous
toute parole ? D’où recevons-nous l’autre ? Depuis un lieu
d’expérience situé avant ou après ce matin au tombeau
? Aujourd’hui, où en est-on chacun, personnellement, sur ce chemin
en 2 temps tracé par Christ ? En deux temps, car il ne fait aucun doute
que la mort et la résurrection de Jésus marquent une frontière
où tout bascule.
Ces événements ont renversé le cœur, les oreilles
et les yeux des apôtres. Toute leur perception du royaume fut retournée
lorsqu’ils furent ensevelis avec Lui en cette nuit qui dura trois jours.
Trois jours pleins -de nuit-. Pas de demi-mesures !
Est-ce que le disciple que Dieu justifie, compterait, par hasard, échapper
au long séjour dans le ventre de la bête-qui-est-dans-la-mer ?
Est-ce qu’il se figurerait pouvoir s’alléger d’une
Croix devenue superflue pour des esprits post-modernes ? Imposture ! Voilà
ce que lui répond la parole de Celui qui nous précède.
Pâques signifia pour les apôtres, abîmes, effondrements, dépouillements
mais aussi passages ; pour un Passage -effectif et non pas seulement imaginaire-
sur l’autre face réelle du monde, par delà le meurtre et
le mensonge qui structurent l’Ordre dans le monde. Par delà l’angoisse,
la vanité et la haine. Donation depuis l’autre côté
du voile par la déchirure, cette possibilité désormais
offerte à tout homme -et à l’homme total- de pénétrer
le Sein d’Abraham, d’être pénétré par
la Pensée du Père. Grâce et incarnation.
Si nous voulons vraiment accéder à ce qui est en question dans
l’Evangile, afin que sa Parole ne se fasse pas pour nous source de malentendu,
-récit à connaître dans l’exaltation et/ou à
méditer religieusement- sans que jamais elle n’opère de
réelle transfiguration en notre intimité, comment imaginer que
nous puissions prendre un autre chemin que celui qui nous fut ouvert par l’homme
Jésus, puis par les premiers disciples ? Tout le dur chemin de libération
qu’ils eurent à emprunter pour que se dénouent leur intelligence
de la foi, n’en doutons pas, nous aurons à le prendre. Oui la foi
est un combat. Et notre combat sera d’abord agonie avant d’être
joie. Il sera joie puis agonie puis tout autrement joie.
Je m’explique mieux.
Se pourrait-il que pour vraiment voir et entendre selon « la pensée
du Père » nous ayons à passer par là où les
premiers disciples sont passés ? Par tout le chemin que nous trace Jésus,
« le premier né d’une multitude de frères »
?
Se pourrait-il que nous ayons réellement à vivre l’événement
de la mort Jésus, c’est à dire en Lui et avec Lui, la mort
de l’homme ancien en nous ? Se pourrait-il que nous ayons à traverser
nous aussi une absence du Christ au tombeau ou pour le dire autrement que nous
ayons à expérimenter réellement une mise au tombeau du
monde des sens et de l’esprit, c’est à dire de notre ancienne
manière d’entendre, de voir, de comprendre, (c’est à
dire) de ce qui constitue l’ordre du monde en nous ? Oui, la mort du vieil
homme signifie la mort du monde ancien en nous.
« Oui, c'est bien cela ! Je ne suis plus, en effet, comme dans mon enfance,
accessible à toute douleur ; je suis comme ressuscitée, je ne
suis plus au lieu où l'on me croit... Oh ! ne vous faites pas de peine
pour moi, j'en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute
souffrance m'est douce. » Thérèse de l’E.J
Qui prétend passer outre fait mentir Jésus qui a dit : «
Celui qui ne prend pas sa croix et ne vient pas à ma suite, n’est
pas digne de moi. »
Il dit encore : « Pouvez-vous boire la coupe que moi je vais boire ? …
Ma coupe vous la boirez. »
Je ne parle ici ni de mortification perverse, ni de complaisance suspecte pour
la souffrance. Mais d’un chemin de dépouillement. « Heureux
les esprits pauvres, heureux les cœurs purs, heureux ceux qui mènent
deuil, heureux les persécutés à cause de la justice ».
Heureux mon témoin.
Nous sommes appelés, justifiés, consacrés, pour être
ses témoins, ainsi nous passerons par là où il est passé
afin que tout s’éclaire en un Tout : Sa Parole, nos motivations,
la face réelle du monde depuis l’autre rive, les visages, les manifestations
dégradées de l’amour ; Amour, notre bien-aimé dans
la pleine lumière du matin nouveau.
Avant ce « matin » de la Naissance Nouvelle, Il vous baptisera en
Esprit Saint
« Pour moi, je vous baptise dans de l’eau pour le repentir, mais
celui qui vient après moi est plus fort que moi… ; lui vous baptisera
en Esprit Saint et le feu. » Matthieu 3 :11.
Que ceux qui ont reçu le baptême d’eau, que ceux qui affirment
recevoir dons et grâces de l’Esprit et posséder des charismes
dans l’Esprit écoutent bien cette parole. Elle ne dit pas que Jésus
donnera l’Esprit Saint, mais qu’il « baptisera en Esprit Saint
». Elle ne dit pas seulement que notre vie nouvelle en Christ commence
avec le repentir et la conversion au baptême d’eau, mais en un baptême
de feu.
Notez-le bien, il est dit que Jésus baptise en Esprit Saint. La plupart
de nos sœurs et frères dans les courants du « renouveau »,
pentecôtistes, évangélistes, charismatiques, évangéliques,
disent recevoir l’Esprit de Dieu en abondance, mais qu’est-il dit
et expérimenté de cette parole : « il vous baptisera en
Esprit » ? Baptême non seulement d’eau mais aussi en Esprit.
Baptême en Esprit ne doit pas être confondu avec don de l’Esprit
: le baptême, tout chrétien le sait, signifie un ensevelissement,
un engloutissement pour une renaissance. Le baptême d’eau fait signe
et engage effectivement. Mais qu’opère en nous l’Esprit lorsqu’il
nous conduit au baptême effectif, c’est à dire à expérimenter
dans le réel par le moyen de la Parole de Vérité un engloutissement
réel du monde-ancien-en-moi ? Que nous arrive-t-il intimement, réellement,
qui ne soit pas seulement imaginaire, ou exaltation, comme il se voit en toute
religion (ou adhésion à une idéologie) dès lors
qu’une promesse est annoncée de libérer notre être
des liens, des échecs, des désespoirs, des impasses existentielles
où il se meurt?
Il est bien sûr normal que la perspective de jours meilleurs, d’une
amitié avec Dieu, déclenche l’enthousiasme, libère
de l’énergie vitale, réchauffe les cœurs. Tout ceci,
les apôtres l’ont vécu dans un premier temps auprès
de Jésus. Ce fut le don premier. Joies et louanges, enthousiasme et vitalité.
Mais ensuite ?
Ensuite tout pourrait demeurer ainsi, indéfiniment. Or, ils expérimentèrent
réellement ce que signifie être baptisé en Esprit. Pertes,
angoisses et douleurs, doutes et confusion, voilà quel fut leur lot.
Leur monde fut enseveli au moment même où Jésus mourrait
pour eux. Toutes leurs espérances et projections s’écroulèrent
douloureusement.
A ce moment de leur chemin, on peut dire qu’ils subirent une conversion
beaucoup plus radicale que celle qu’ils avaient entamée jusque-là
puisqu’ils ne maîtrisaient plus rien ; le Seigneur lui-même
en mourrant au monde et pour le monde les entraînait dans sa mort et dans
la fosse.
C’est seulement ensuite qu’ils purent contempler autrement Jésus
le Christ ressuscité, en ce matin au tombeau sombre. Un Jésus
absent pour eux désormais, inaccessible à toute emprise mais bien
présent cependant et lumière pour leur esprit. En témoigne
l’œuvre de recréation en ces cœurs passés par
une mort. En témoigne l’amour illuminé habitant en leur
cœur et les instruisant dans toute la vérité. Ainsi dépouillés,
le cœur vidé de toute prétention par l’Esprit c’est
l’Esprit encore qui leur rappellera toute chose et les introduira dans
la « pensée du Père ».
C’est de cela dont je témoigne aussi par expérience. Point
de spéculations en ce qui me concerne sur les baptêmes et conversions,
mais un cheminement social et intérieur, vécu réellement,
intimement relié, qui me fait aujourd’hui entendre la Parole en
Christ-Lumière. J’ai reconnu en effet ce chemin d’abaissement
qu’eurent à vivre les premiers disciples, le baptême en Esprit,
cet exode à la suite du Christ dont parlent tout l’Evangile et
les lettres des apôtres, parce que j’ai vécu moi aussi une
nuit de tous les effondrements. Voir Romains 6.
Je le dis, il nous faudra, si l’on veut faire tout le chemin à
la suite du Christ connaître ce moment de l’abaissement, non pas
pour obtenir la guérison de l’âme et du corps, non pas pour
être sauvés, car est sur le chemin du salut d’une manière
ou d’une autre quiconque a foi en Christ sauveur et se fait baptiser,
mais pour être conduit au lieu du tombeau obscur où est contemplée
la Parole et compris le commandement du Père. « Il vit et il crut,
car il n’avait pas encore compris l’Ecriture selon laquelle il devait
ressusciter d’entre les morts. » Et nous avec Lui. Car si nous avons
connu l’abaissement et la perte de tout avec Lui, nous connaissons aussi
et connaîtrons toujours plus avec Lui et en Lui la résurrection
d’entre les morts ; maintenant déjà et plus encore à
notre mort physique et psychique.
Ainsi notre abaissement s’il est réel, nous introduit plus avant
dans l’Amour de la Ste Trinité ; Amour qui illumine le cœur
et donne la vie dès maintenant, éternellement, afin que le chœur
de la Communion des Saints, le choeur de la Ville très Sainte dans le
ciel, la Jérusalem Céleste amplifie sa voix à la louange
du Père.
« A cause de Lui, j’ai tout sacrifié et j’estime tout
comme immondices, afin de gagner Christ et d’être trouvé
en Lui, non pas avec ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais
la justice par la foi en Christ, la justice qui vient de Dieu et la foi ; afin
de la connaître, lui et la puissance de sa résurrection, et la
communion à ses souffrances en me rendant conforme à sa mort,
pour parvenir si possible, à la résurrection d’entre les
morts. » Philippiens 3 :8-11
Comme Paul, qui l’apprit sur le chemin de Damas, lui le connaisseur de
la Parole, lui l’homme de Dieu zélé, il nous faudra faire
l’expérience que la foi sincère, le repentir quotidien,
l’attachement strict à la Parole ne garantit aucunement que nous
soyons pleinement sur le chemin tracé par Jésus. Matthieu 7 :21-28
Pour entendre vraiment la Parole dans toute la Lumière qu’elle
porte, dans tout l’Amour qu’elle offre gratuitement, il n’est
pas possible de se contenter d’une voie de convictions fortes mais toujours
à mi-chemin ( puisque le temps du Passage n’a pas été
encore vécu) et Dieu sait que cela fut pourtant une tentation toujours
très présente au cœur des disciples, car pour que la chair
guérisse du mensonge, soit déliée de l’esprit charnel
qui l’entrave et la fait s’éteindre de ténèbres,
il est nécessaire que là où règnent les puissances
de meurtre et de mort advienne le Vivant. Et le Vivant ne peut venir que par
la perte de toute ce qui nous fait faussement croire être vivant. «
Laissez les mort enterrer les morts ». Alors et seulement alors la chair
vivra en esprit de lumière.
Tout comme les premiers disciples, si vraiment l’on a foi en la vérité et la vie que manifesta Jésus en son chemin terrestre, il devient impensable d’échapper à l’ensevelissement annoncé par Christ, (pour lui et pour ses frères sur la voie) et dont témoignent les lettres des apôtres. Il devient impensable de penser pouvoir escamoter la nuit du cri sur la croix, éviter la traversée du mal, refuser la perte de toutes nos projections, attentes et espérances charnelles, refuser la nuit de l’abandon. C’est là le chemin d’extinction du « vieil homme ». Peut-être aussi que Jésus ne sera plus pour nous, comme cela leur est arrivé ? Et comme eux, peut-être, nous cacherons-nous, perdus de l’avoir perdu, trahi ? souffrant de ne plus croire puisque pour nous aussi il est peut-être mort désormais ? En ce chemin réel, tout est possible et même le pire, car la chair et les puissances de mort dans le monde et en nous résisteront jusqu’à ce que en ce matin au tombeau elles n’aient plus tout à fait le même pouvoir sur notre mort.
Consolation : je vous le dis, lorsque le Baptême dans de l’Esprit
Saint est effectivement à l’œuvre chez un être, tout,
absolument tout l’aide à entrer dans le mystère de la vie
animée par l’Esprit du Fils, même le plus sombre et tardif
péché, même la fuite, même la peur, même le
reniement par 3 fois. Restons donc sur ce point modestes et n’ayons pas
peur du cheminement troublant d’autrui.
Celui en qui ce baptême se réalise réellement ne peut pas
ne pas un jour comprendre. Un matin, au tombeau sombre, tout s’éclaire
d’une claire vision. Il est vivant mais il n’est plus là
où il était. Il n’est plus là où « je
» L’avais mis jusqu’alors.
Consolation encore, car si le baptême en Esprit Saint est engloutissement
des sens et de l’esprit, le feu est une brûlure d’Amour au
cœur quand ne reste que des cendres du monde-ancien-en-moi.
Disons-le autrement
« Ayez entre vous la pensée même qui fut en Christ Jésus
: Lui qui subsistant en forme de Dieu, n’a pas estimé comme une
usurpation d’être égal à Dieu, mais il s’est
anéanti, prenant forme d’esclave, devenant semblable aux hommes.
Et par son aspect reconnu pour un homme, il s’est abaissé, devenant
obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix.
C’est pourquoi Dieu l’a souverainement exalté… »
Philippiens 2 : 5-8.
Avant de considérer cette exaltation sublime, il me semble important
de rappeler le sens de la Pâque, le ‘‘passage’’,
qui signifie aussi pour celui qui fait le chemin par là, à la
suite de l’homme Jésus, « Krisis » et « abaissement
». Il précède toute résurrection. Avant le passage
à la vie, il faut d’abord mourir à une vie qui n’est
pas vie dans le Christ et à une pensée qui n’est pas «
pensée du Père ». Je sais que cela n’est pas facile
à partager, car je sais la résistance renforcée à
la lumière. Même maladroitement, je témoignerai. Sans crainte
aucune.
D’ailleurs mon combat pour garder le beau dépôt de l’Esprit
- remis lorsque Amour me fit contempler Sa Vérité - me mena vers
de si sombres abîmes et de si grandes solitudes, que je ne crains plus
le rejet des hommes.
« Tel est le jugement : La lumière est venue dans le monde, et
les hommes ont préféré les ténèbres à
la lumière ; car leurs œuvres étaient mauvaises. Tout homme,
en effet, qui commet le mal déteste la lumière et ne vient pas
vers la lumière, de peur que ses œuvres ne soient réprouvées.
Mais celui qui pratique la vérité vient vers la lumière,
pour qu’il soit manifesté que ses œuvres sont opérées
en Dieu. » Jean 3 : 19 - 21
Je le dis : le baptême d’eau ne suffit pas. La première
conversion ne suffit pas. La connaissance spirituelle naturelle ne suffit pas.
Car même si cela nous met d’une certaine manière en présence
de l’Esprit de Jésus, l’Evangile est formel : les disciples
annonçaient le royaume, expulsaient des démons, guérissaient
les malades, purifiaient les lépreux (Matthieu 10. Marc 6 :7-13), pourtant,
chose très importante, la suite des Evangiles nous montre des apôtres
ainsi que des disciples qui n’ont encore rien compris à la «
pensée du Père ».
Certains veulent être à sa droite ou à sa gauche, les premiers,
ils ne comprennent pas les paraboles, ne comprennent pas le sens de certaines
paroles de Jésus, etc.
Combien de fois Jésus fut-il attristé ? « Etes-vous tellement
vous aussi sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que… ? » Marc
7 :17-23
Alors même, que fut révélée à Pierre de façon
ponctuelle la nature divine de Jésus, « C’est Toi le Christ,
le Fils du Dieu vivant ! », celui-ci par la suite montra qu’il était
encore un aveugle dans le mensonge (« je veux mourir avec toi »)
et qu’il n’avait pas compris la nécessité d’une
certaine mort pour une résurrection-déplacement dans le Royaume.
Pourtant Jésus insiste. « Il se mit à montrer à ses
disciples qu’il devait s’en aller à Jérusalem, et
souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes,
et être tué, et le troisième jour se relever. Mais le prenant
à part, Pierre se mit à le réprimander, en disant : «
A Dieu ne plaise, Seigneur ! non, cela ne t’arrivera pas. » Mais
lui se retournant, dit à Pierre : « Va-t’en arrière
de moi, Satan ! Tu es un scandale, parce que tes pensées ne sont pas
celles de Dieu, mais celle des hommes. » Alors Jésus dit à
ses disciples : » Si quelqu’un veut venir à ma suite qu’il
se renie lui-même et porte sa croix, et qu’il me suive. Car celui
qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause
de moi la trouvera. » * Remarque : Jésus demande ici, non seulement
que nous acceptations le statut de bouc émissaire sacrificiel innocent
à cause du témoignage, mais que nous endurions jusqu’au
bout la mort de l’homme ancien afin de parvenir à la glorieuse
révélation de la « science de la croix».
Puis il ajoute paradoxalement : « En vérité, je vous le
dis qu’il en est de présents ici, qui ne goûteront pas la
mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venant avec son Royaume.
» Voir tout Matthieu 16.
Oui, certains des apôtres en verront des choses comme par exemple la lumière
lors de la transfiguration sur la montagne. Ils en entendront des choses comme
cette voix partie de la nuée pour leur dire « Ecoutez-le ! ».
Oui ils écoutaient, les pauvres ! Ils comprenaient mais ne comprenaient
pas. Ils regardaient et ils voyaient mais ils ne voyaient pas. Matthieu 17 :
1-9. Que leur manquait-il ?
On dira que l’Esprit Saint n’était pas encore tombé
sur eux ? Pourtant pour opérer les miracles et les guérisons dont
témoignent les évangiles, il fallait bien d’une certaine
façon qu’ils aient déjà sur eux et avec eux le soutien
de l’Esprit de Jésus. Alors ?
On dira peut être aussi qu’ils n’avaient reçu que le
baptême de Jean le baptiste, « un baptême de repentir ».
Or l’Ecriture nous dit que dès le début du ministère
de Jésus, lui et ses disciples baptisaient : « Après cela
Jésus vint avec ses disciples en terre de Judée, et là
il séjournait avec eux et il baptisait. Jean aussi était à
baptiser à Enon, près de Salim, parce qu’il y avait là
beaucoup d’eau, et les gens se présentaient et étaient baptisés…
il y eut donc une discussion entre les disciples de Jean et un juif à
propos de purification. Et ils vinrent vers Jean et lui dirent : « Rabbi,
celui qui était avec toi au-delà du Jourdain, celui à qui
tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise, et tous viennent
vers lui ! » et que répond Jean le baptiste ? Que ce baptême
de Jésus est un baptême provisoire, de repentir lui aussi, dans
l’attente d’un baptême d’eau meilleur ? Non, absolument
non.
Voilà sa réponse : « Un homme ne peut rien prendre qui ne
lui été donné du ciel. Vous-mêmes témoignez
que j’ai dit : Je ne suis pas, moi le Christ mais je suis envoyé
devant lui. Celui qui a l’épousée est l’époux…
Il faut que celui-là croisse, et que je décroisse. Celui qui vient
du ciel est au-dessus de tous. Celui que Dieu a envoyé parle en effet
le langage de Dieu, car Dieu ne donne pas l’Esprit avec mesure. »
Jean 3 : 22-35. L’argument ne tient pas.
Dès le commencement de son ministère Jésus entraîne
ses disciples avec lui dans sa mort pour une résurrection, voilà
la réalité de son oeuvre. Ils vont mourir avec Lui, mais ils ne
le comprennent pas encore. Ils sont pleins d’illusions – de pensées
et de désirs mimétiques-. Mais ils font le chemin malgré
tout à cause de la parole de Jésus qu’ils reçoivent
dans l’émoi et la confusion comme une promise reçoit un
baiser de son promis. Ce baiser les tient captifs, car il est bien réel.
« A qui irions-nous, tu as de paroles de vie éternelle ? »
Ils ne comprennent pas encore mais sentent déjà la vie éternelle.
Pareillement, sa Parole quand elle est entendue dans la foi nous déplace
inévitablement. Scandale, elle dénonce le mensonge et les fausses
évidences et va jusqu’à provoquer en nous, perte après
perte, un ‘‘mourir’’ à l’ordre du monde.
Jésus baptise d’eau, appelle au repentir (Luc 13 : 3-5 ), donne
la parole et partage l’Esprit dès le début de son ministère.
Ainsi les disciples aussi feront des œuvres par l’Esprit comme nous
l’avons vu plus haut. Pourtant combien de ceux qui furent baptisés
par Jésus lui-même l’abandonnèrent lorsque sa parole
de vérité qui donne la vie se fit plus troublante, plus exigeante,
plus scandaleuse pour la pensée des hommes ? « « Beaucoup
de ses disciples, après avoir entendu, dirent donc : « Ce langage
est dur ; qui peut l’entendre ? ». Mais sachant lui-même que
ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : «
Cela vous scandalise ? Si donc vous voyez le Fils de l’homme monter où
il était auparavant ! C’est l’esprit qui fait vivre, la chair
ne sert de rien ; les paroles que moi je vous ai dites sont esprit et vie. Mais
il en est parmi vous qui ne croient pas. »
Jésus savait en effet dès le commencement quels étaient
ceux qui ne croyaient pas, et qui le livrerait. Et il disait : « voilà
pourquoi nul ne peut venir à moi, si cela ne lui a été
donné par le Père. » Jean 6 : 60-71. Cet épisode
pose une énigme : Un disciple peut être persuadé de croire
et pourtant Dieu sait qu’il ne croit pas.
Comme le dit autrement Saint Augustin dans son commentaire de l’épître
de St Jean: « Si celui qui vous a créés, rachetés,
appelés, lui qui par la foi de son Esprit Saint habite en vous, ne vous
parle pas au dedans, c’est en vain que retentissent nos paroles. »
Bien que Pierre dise à Jésus afin de témoigner de sa fidélité
: « Seigneur, vers qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.
Pour nous nous avons cru et nous avons connu que c’est toi, le Saint de
Dieu. », nous savons qu’il n’avait alors pas compris encore
grand chose sur l’œuvre de Dieu et qu’il était plein
d’illusions sur lui-même. Il le reniera. 3 fois.
De nos jours, combien de ceux qui se sont faits baptiser suivent vraiment Jésus
?
Que manquait-il aux premiers disciples, que nous manque-t-il, afin que le baptême
en Esprit opère effectivement ?
Il leur manquait d’avoir suivi Jésus jusqu’à l’abaissement.
Il nous manque bien souvent le courage fidèle de suivre son chemin qui
est tout intérieur. Il nous manque une purification profonde des sens
et de l’esprit, celle qu’opère en profondeur d’âme,
l’Esprit, le Saint. Lui seul convertit essentiellement et unit au cœur
de Jésus et à la pensée du Père (qui seule nous
éclaire sur la pensée de l’homme homicide. Voir tout Jean
8)
Cet abaissement, la tradition l’appelle « la nuit de la foi »,
« le désert », « la ténèbre ».
Mais qui veut de ce chemin pourtant ouvert par l’homme Jésus lui-même
? Ou qui le reconnaît dans le temps où il s’impose à
lui ? Par lâcheté ou ignorance (d’où l’importance
d’enseigner simplement mais sérieusement la Parole à qui
aime Jésus), il nous manque souvent de tenir ferme le cap en ce chemin
de combat, le temps qu’il faut, jusqu’au bout, au prix de toutes
les pertes et de toutes les agonies. Voilà pourquoi notre chemin de foi
tourne en rond et dans la répétition, se rejoue sans cesse dans
un avant de ce matin de la création nouvelle sans que jamais ne paraisse
effectivement le matin nouveau de la recréation.
Le malentendu
Alors qu’ils étaient sûrs de leur foi en Jésus, sûrs
de leur courage et emplis d’enthousiasme, ils le renieront et perdront
la foi en ses promesses. Il y avait eu baptême et pourtant il n’y
avait pas eu encore baptême en Esprit, il y avait eu conversion et pourtant
il n’y avait pas eu encore conversion essentielle.
Avant l’épreuve ultime de l’agonie du Christ, s’il
y avait bien eu un appel, il n’y avait pas eu encore pour eux écroulement
du monde ancien pour un passage . Aussi leurs œuvres et leurs pensées
étaient-elles marquées par le malentendu.
Il faut dire ici que durant toute la période où l’homme
Jésus était encore parmi eux, les premiers disciples, certains
baptisés par Jésus lui-même, aidés dans leur ministère
par l’Esprit sur eux, n’avaient pas encore leur cœur et leur
esprit illuminé par Amour. L’état d’esprit qui demeure
chez eux encore après le premier appel est souvent un esprit de crainte
et paradoxalement demeure aussi une volonté de puissance qui est volonté
mimétique de l’être dans un entre nous intéressé,
-inter-esse-ment-. Voir Matthieu 20 : 20-28.
Il nous faut comprendre que le malentendu des apôtres sera aussi inévitablement
le nôtre. Chacun d’entre nous commence sa relation à Jésus
dans le malentendu. Pourtant je ne veux aucunement nier la réalité
de l’amour et de la foi de chacun pour Dieu. Toutes les personnes appelées
par Jésus et qui en sont à ce stade de la foi, à ce niveau
d’espérance aiment Dieu.
Comme la foule des premiers disciples, dans bien des cas, elles sont pleines
de gratitude et louent Dieu d’avoir été sauvées ou
guéries par Jésus. Elles disent par la foi avoir vu leur vie transformée
par Jésus. « Merci Jésus ! Merci ! »
Et c’est bien sur ce point-là que tout va se jouer par la suite.
Je m’explique tout en ne perdant pas de vue le fil de l’Evangile,
l’exemple laissé par les apôtres : Pour avoir aussi connu
ce chemin, je pense entendre ce que ces personnes peuvent ressentir. Elles étaient
en plein questionnement existentiel ou bien spirituellement perdues ou affectivement
malheureuses, seules ou malades et voilà qu’elles rencontrent Jésus
ou sa Parole. Il (elle) leur fait du bien, les appelle personnellement, les
instruit un peu et les sauve. Comment pourraient-elles se refuser à louer
désormais le grand guérisseur, le grand éveilleur qui donne
la joie et répand son amour si gratuitement ?
C’est ainsi que leur amour se cristallise sur cette rencontre bien heureuse.
« Dieu est un Dieu de guérison et de joie et moi je compte pour
lui. »
Illusionnées par cette cristallisation amoureuse, elles résistent
à cette autre dimension de la Parole qui enseigne que le Seigneur est
aussi la Vérité, et que cette vérité réclame
la reconnaissance des zones d’ombre en nous - non seulement nos motivations
avouables, mais aussi les plus ou moins inconscientes, les troubles, les narcissiques,
les homicides -, la dénonciation du Mensonge, la perte des illusions
et des ambitions tenaces, le combat qui est une traversée du Mal, le
refus de tout meurtre même celui qui se cache derrière l’amour,
le refus de la haine et de la vengeance aussi. « Aimez vos ennemis. »
C’est par là que les apôtres furent contraints de passer
; voilà leur Pâque. Mais en ce chemin la volonté est sans
pouvoir.
« En toute chose, seul ce qui vient du dehors, gratuitement comme don
est joie pure. Parallèlement le bien réel ne peut venir que du
dehors, jamais de notre effort. Nous ne pouvons en aucun cas fabriquer quelque
chose qui soit meilleur que nous.
Essayer de remédier aux erreurs et aux fautes par l’attention priante
et non par la volonté. La supplication intérieure est seule raisonnable,
car elle évite de raidir les muscles qui n’ont rien à voir
en matière de foi. Quoi de plus sot que de raidir les muscles et la mâchoire
en matière de foi. L’orgueil est un tel raidissement. L’attention
à son plus haut niveau est tout autre chose. Elle suppose la foi et l’amour.
C’est croire vraiment que nous avons un Père dans les cieux. »
Nous tous, enfants de Dieu que le ‘‘Seigneur’’ non
seulement conforte mais veut parfaire dans la lumière et introduire effectivement
dans la Nouvelle Alliance, nous ressemblons à ces édifices que
le temps a blessé et qui sont lézardés de partout. Par
les fissures pénètre malgré tout la lumière ; don
gratuit sorti de chez le Père. Combien de temps encore résisterons-nous
à la Lumière de Vérité qui fait peut être
mal lorsqu’elle parvient jusqu’à nos ténèbres
mais qui est Don d’Amour Véritable offert aux hommes pour leur
salut ? Joie et Paix. Prions Dieu pour que nous ne demeurions pas indéfiniment
sur le sable des illusions où rien n’est stable.
Certes, pour nous aider au commencement, pour nous soulager de la faute (de
la dette), pour nous soutenir dans le manque et panser nos blessures, pour nous
sauver envers et contre tout de la grande fissure où chute le vivant
en nous, Jésus dès le baptême d’eau nous donne l’Esprit,
mais il veut plus pour nous. Il veut notre guérison. Il veut nous arracher
à l’emprise du grand mensonge et du malin. Il veut bien plus encore.
« Ma parole est vérité ». « Celui qui m’aime
observe mon commandement. »
Il veut graver Sa Loi dans les cœurs. Il veut contracter une Alliance Nouvelle
avec chacun d’entre nous. « Les vrais adorateurs adoreront en esprit
et en vérité car vraiment le Père cherche de tels adorateurs.
»
Pour cela nous devons le suivre peu importe où il nous conduit et mourir
à tout ce qui n’est pas esprit et vérité. Là
est le passage, notre Pâque qui nous rend libre.
« Là où je suis passé, il vous faudra passer aussi.
Là où j’ai vaincu la mort par la mort, de même il
vous faudra aller. Mon passage sera aussi le vôtre. Je suis votre Pâque.»
Or ce chemin-là personne n’en veut parce qu’il est impossible
d’en comprendre la nécessité ; il est contre nature, car
être, c’est toujours d’une manière ou d’une autre
s’accroître et se conserver au détriment d’autrui.
D’où notre insoluble écartèlement entre une nécessité
d’être sans laquelle nulle vie physique et psychologique -en ce
monde sans pitié- n’est possible et l’Amour tel que Dieu
l’entend et tel qu’il l’a éveillé et ré-inscrit
en notre cœur spirituel au moment de sa venue première. Voir Romains
7 : 14-25. Comment unifier cet impossible ( nécessité d’Etre
et Plus-que-nécessaire Amour) au cœur de notre condition humaine
? La Croix est la réponse, enseigne l’Evangile.
Si notre Bien-Aimé a dit qu’il était le chemin et la vie,
il a dit aussi être la vérité. Et cette vérité
est le chemin lui-même qu’il nous a tracé sur la croix pour
une résurrection de vie. Ainsi beaucoup n’entendent pas l’appel
de l’abaissement. Ils ne veulent pas de la vérité qui les
libèrerait des prétentions illusoires du moi et du mensonge qui
est sur le monde et dans le monde en nous. Pourquoi ? Parce que comme les apôtres
avant l’effondrement, ils préfèrent leur joie première
si flatteuse pour leur ego. Ils préfèrent pour leur être,
la garantie d’une « pensée d’homme » collective
à un voie inconnue, sinueuse, étroite, escarpée. Il est
vrai que vouloir la vérité, vouloir être dans le réel
c’est être souvent seul, et inévitablement au contact avec
ce qui fait mal. Le critère du réel c’est que c’est
rugueux et que ça blesse et fait souffrir. Essayer de se regarder tel
qu’on est, essayer de voir les choses telles qu’elles sont, cela
est toujours douloureux et demande effort. Mais celui qui veut la vérité
n’a pas peur que ses œuvres soient découvertes. Il vient à
la lumière, même si le passage des ténèbres à
la lumière fait d’abord très mal aux yeux.
Ainsi, alors que l’assistance de l’Esprit Saint nous donnant l’amour
et la foi en Dieu devrait nous permettre d’oser nous établir sur
le roc qui est le Christ révélant en nous le rien, le meurtre
ou le mensonge, beaucoup de chrétiens se contentent d’ornementer
la façade malgré les fissures menaçantes. Sa Parole alors
ne transfigure plus rien, elle sert seulement d’échafaudage.
Un échafaudage qui non seulement prétend maintenir l’édifice
lézardé debout, mais qui sert également à boucher
et cacher les fissures. Sauver la face en quelque sorte en utilisant la Parole.
Mais pas de création véritablement nouvelle, parce que l’être
réclame toujours ses droits. Ainsi réapparaît sans cesse
derrière la façade ornementée avec sincérité
mais non en vérité, l’inquiétude du lendemain, l’argent
pour maître, la première place, le moi avant tout, l’autre
comme objet de mon désir. Juste du neuf avec de l’ancien retapé.
Mais tout cela est vain et trompeur, c’est là le levain des pharisiens
« prenez garde au levain des pharisiens ». « On ne coud pas
du neuf sur du vieux. » On ne bâtit pas du neuf sur du vieux qui
s’effondrait.
Ainsi le fondement restera instable, mal établi ou pourri puisque est
refusée l’œuvre de purification du Verbe. Qu’un événement
déstabilisateur surgisse et tout est emporté.
Ainsi au lieu d’approfondir le sens profond de la Croix, beaucoup ne s’en
servent que comme un étai et ainsi demeurent bancals et trébuchent
continuellement ; malades ou immatures en Christ, ils n’ont d’autre
choix que de se nourrir leur vie durant de « petit lait » au lieu
de « la nourriture solide » qui convient à ceux qui sont
avancés dans le Seigneur.
Or l’avancement dans le Seigneur c’est une « création
nouvelle ». Recréation réelle passant par l’effondrement,
c’est à dire par l’ensevelissement effectif du monde-ancien-en-nous
pour que soit accomplie en nous la transformation en Christ.
Pourquoi cette tendance à fuir la vérité du chemin à
faire à la suite du Christ ? Pourquoi ne garder que la part agréable
ou flatteuse pour l’ego, de son témoignage et de son enseignement
?
Pourquoi cette facilité qui consiste à ne désirer qu’une
relation d’agrément ? C’est d’abord l’esprit
de toute une époque où le spirituel n’est vu que sous l’angle
du mieux être et de l’utile. « J’aime Dieu parce qu’il
me fait du bien et me soutient. » Point de vue egocentrique pour le moins.
Mais personne pour dire : « J’aime Dieu parce qu’il est la
vérité et la justice. »
Ou ce qui revient au même : « J’aime la vérité
et la justice donc je sers Dieu. Il a besoin de mon amour. Il a besoin que je
lui abandonne mon corps et mon esprit afin que par ce temple consacré,
il soit présent dans le monde. Non pas ma volonté mais la sienne
en moi-mort-au-monde-ancien. » Oui je vous le dis, il me semble que le
Père cherche de tels adorateurs.
Ce qui est en cause dans cette résistance à la présence,
c’est la lumière et c’est la souffrance. La lumière
qui éclaire la réalité de notre nature nous fait d’abord
souffrir. Non pas seulement résistance à cause d’une culpabilité
inconsciente, mais aussi résistance à cause de notre orgueil et
de notre vanité.
Culpabilité et orgueil n’étant que les deux faces d’une
même pièce où tout se joue et se rejoue sans cesse dans
un jeu continu de compensations.
Ils étaient écrasés, humiliés, ignorés, ils
étaient paralysés par la culpabilité, par un sentiment
d’échec ou d’infériorité et voilà qu’ils
ont été reconnus par le ‘’Seigneur’’’’
; voilà qu’ils sont importants pour le ‘’Seigneur’’.
C’est ici qu’il faut du discernement et l’amour de la vérité
plus que tout, car c’est ici que nous attend le malin.
Le plus difficile à comprendre dans cette histoire c’est que si
Jésus appelle, nul ne le mérite, nul n’y est pour rien.
Au fond nous ne sommes rien. Tout est grâce et seulement grâce.
L’Esprit de Jésus ne nous soulage pas de nos chaînes ni de
nos infirmités pour que par un effet de compensation nous laissions en
nous se développer illusoirement une volonté d’être
en puissance qui ruinera inexorablement son œuvre en nous. Oui c’est
ici que nous attend le malin, car trop souvent la Parole de Dieu sert de moyen
de pouvoir sur autrui.
Or j’ai appris ceci à mes dépens, Lui ne nous appartiendra
jamais. Il est don gratuit. Nul ne s’en empare.
Prenons garde au levain des pharisiens ! Car si après avoir connu le
Don de l’Esprit de Dieu et reçu l’eau qui épanche
notre soif gratuitement, nous nous mettons à croire que nous sommes quelque
chose, c’est à dire si notre nécessité d’être
n’est pas métamorphosée par le plus-que-nécessaire-amour,
alors dans notre aveuglement vaniteux, nous nous servirons inévitablement
de sa Parole comme d’un moyen de puissance contre autrui et cela jusque
dans les plus convaincantes apparences de piété et d’humilité.
C’est là la conversion pervertie car par un retournement malin,
ce ne sera plus nous qui serons les serviteurs des hommes et du Père,
mais nous ferons de Dieu le serviteur de nos illusions et/ou de nos ambitions.
Ainsi nous réclamerons, comme sous la Loi de l’Ancienne Alliance,
que Dieu détruise nos ennemis et tout ce qui fait obstacle à nos
attentes et prétentions. Or depuis il y a eu Jésus. Celui-là
accomplit la Loi et retourna tout le monde ancien. Ainsi il nous faut admettre,
nous chrétiens en chemin, que pareillement à tout humain, tout
est fissuré en nous depuis l’origine. Laissons l’édifice
s’écrouler afin que Christ le reconstruise lui-même en l’établissant
sur le roc.
Vraie conversion : Lorsque l’édifice s’écroule c’est
la mort de l’homme ancien. C’est l’agonie avec Jésus,
c’est l’abandon sur la croix, mais c’est aussi le passage
vers une résurrection, vers une création nouvelle.
Après le baptême en Esprit : l’Assistant consolateur
S’il nous arrivait de connaître cette obscurité de l’abaissement
qui est perte de nos prétentions à posséder quoi que ce
soit : savoirs, croyances, représentations de Dieu, convictions, espérances,
alors il faut le dire tel quel, ce serait un grand malheur pour « l’homme
ancien », mais une bonne nouvelle pour « l’homme nouveau »
en devenir.
S’il arrivait dans la perte de tout que Jésus ne soit plus au lieu
où nous l’avions mis tout d’abord, alors peut-être
entendrons-nous le témoignage de ceux qui nous précèdent
dans la résurrection : « Il vient vers nous tout de lumière,
cela même dans l’obscurité du tombeau. Et même si vous
ne le reconnaissez pas, il parle et parlera au plus profond de votre âme
qui elle le connaît de toute éternité: « Rabbouni.
»
« De même que Jésus dans l'abandon de la mort se remit entre
les mains du Dieu invisible et ineffable, de même l'âme s'en remettra
alors à la nuit obscure de la foi, qui est l'unique chemin vers le Dieu
ineffable.
Ainsi lui est octroyée la contemplation, le « rayon des ténèbres
», la mystérieuse sagesse divine, la sombre et universelle connaissance
: elle seule répond au Dieu inconcevable ( toujours absent pour nos sens
et notre pensée charnels).
Elle éblouit l'entendement et lui apparaît comme ténèbres.
Elle se déverse dans l'âme et peut le faire d'une manière
d'autant plus éclatante que l'âme est libre de toute autre impression
( puisque tout est passé au crible et par la fosse). C'est quelque chose
de bien plus pur, délicat, spirituel et intérieur que tout ce
qui est donné par la connaissance tirée de la vie spirituelle
naturelle, même élevée au-dessus du temporel: un vrai début
de la vie éternelle en nous. Il ne s'agit pas de la simple acceptation
du message de la foi, d'un simple retournement vers un Dieu que l'on ne connaît
que par ouïe dire. Bien plus: on est profondément touché
et on fait l'expérience de Dieu, ce qui a la force de vous détacher
de toutes les choses créées, de vous élever, et en même
temps de vous plonger dans un amour qui ne connaît pas son objet. »
E.Stein
Du disciple que Jésus aimait l’Ecriture dit qu’« il
vit et il crut ».
C’est ici la contemplation du Seigneur mort sur la croix, et du Ressuscité.
Mais après le matin au tombeau pour les apôtres, la Pentecôte.
Quelles réalités spirituelles à partir de la Pentecôte ?
Pour comprendre quelles réalités spirituelles les apôtres
durent prendre en compte afin d’unifier en Esprit Saint cette Eglise naissante,
il nous faut à nouveau entendre l’Ecriture à partir de leur
chemin d’expérience ?
« Car jusqu’à aujourd’hui, lors de la lecture de l’Ancienne
Alliance, le même voile demeure sans qu’il y ait dévoilement,
parce que c’est en Christ qu’il est aboli. Mais jusqu’à
ce jour, chaque fois qu’on lit Moïse, un voile est posé sur
leur cœur. C’est quand on se tourne vers le Seigneur que le voile
est enlevé. Le Seigneur c’est l’esprit ; et où est
l’esprit du Seigneur là est la liberté. Et nous tous qui
le visage dévoilé, réfléchissons la gloire du Seigneur,
nous sommes transformés en cette image de gloire en gloire, comme de
par le Seigneur, qui est esprit. »
Ne nous y trompons pas, 2 corinthiens 3 : 14 à 18 ne concerne pas que
les « juifs » qui refusèrent de croire en Jésus, mais
aussi tous ceux qui n’entendent pas la Parole de Jésus, car comment
croire et être fidèle à ce que l’on ne comprend pas
bien ? Cette parole est donc aussi pour tout chrétien pour lequel la
Nouvelle Alliance n’apparaît pas effective.
Et qu’on n’aille pas prétendre ici que la connaissance du
véritable est garantie pour chacun de nous chrétiens par la parole
et l’enseignement de l’Eglise ( ou d’une Eglise) car tout
l’Evangile montre que malgré l’enseignement direct et particulier
de Jésus, cela n’a pas suffi à arracher les disciples du
malentendu. Je le répète, il a fallu que chacun passe sa vie ancienne
par « perte et profit », pour que l’Esprit oeuvre réellement
au renouveau. Personne ne peut faire le chemin en 2 temps à notre place.
Et ce chemin, s’il peut être raconté, enseigné par
l’homme, ne peut, en aucune façon, être dévoilé
par aucun apôtre, même pas par l’homme Jésus, seulement
par le Dieu mort et ressuscité en l’intimité de chaque âme.
Il ne peut se dévoiler que dans l’expérience d’un
Baptême en Esprit avec Lui. Quant aux vertus théologales Amour,
Foi, Espérance, elles sont toujours affaire individuelle et leur profondeur
véritable en chaque âme, inaccessible à toute mesure.
Disons-le autrement :
Attardons-nous sur le récit des Actes des apôtres qui rend compte
des événements, le jour de la Pentecôte.
Nous avons tendance dès que l’on évoque la Pentecôte
à penser aussitôt au Don de l’Esprit : le coup de vent qui
remplit toute la maison, les langues de feu, et le parler en langues, comme
si auparavant il n’y avait jamais eu de dons de l’Esprit.
Or, nous avons montré que déjà durant le ministère
de Jésus les disciples recevaient des dons de l’Esprit.
Imaginez la joie, le bouleversement et le transport de foi chez la personne
guérie de sa maladie ou délivrée du démon par un
apôtre envoyé par Jésus ( Jésus les envoie même
relever les morts). Imaginez l’exaltation des disciples et ce qu’ils
pouvaient ressentir intimement alors. Ce ne sont pas là des dons de moindre
qualité que ceux qui seront opérés à partir de la
Pentecôte.
Alors où se situe la différence ?
Le récit dans Actes 2 : 2 – 3, parle « de langues de feu
qui se partagèrent et se posèrent sur chacun des disciples présents
» Il est dit aussi « qu’ils furent emplis d’Esprit Saint,
et qu’ils se mirent à parler en d’autres langues. »
On dira ici que la différence c’est que le Don s’étend
au monde et ce n’est pas faux, mais il y a bien plus. Rappelons-nous les
paroles de Jean le baptiste : « Lui vous baptisera en Esprit et le feu.
» Là encore l’on a tendance à penser que le feu dont
il est question à un rapport avec le jugement eschatologique notamment
à cause de paroles consignées en Luc 3 : 17 « Il a la pelle
à vanner dans sa main pour nettoyer son aire et ramasser le blé
dans son grenier ; quant aux bales, il les consumera dans un feu qui ne s’éteint
pas. »
Or celui qui parle par deux fois en ce jour de Pentecôte témoigne
de quelque chose de bien plus profond, de bien plus extraordinaire que le parler
en langues ou que les apparentes manifestations de la puissance de l’Esprit.
Pierre évoque Joël dans un premier discours: « Vos fils et
vos filles prophétiseront, auront visions, des vieillards songeront des
songes, etc… » et l’on a tendance à s’arrêter-là.
Ainsi on oublie la suite : « J’opèrerai de prodiges dans
le ciel en haut et des signes sur la terre en bas : du sang, du feu et des colonnes
de fumée. Le soleil se changera en ténèbres, et la lune
en sang avant que vienne le jour du Seigneur, le grand et glorieux jour. »
Pourquoi Pierre cite-t-il cette partie de Joël si elle ne concerne que
la fin des temps ? Pierre cite cette parole car lui et ses frères et
sœurs présents ont connu cette fin du monde. Car ce que comprend
Pierre désormais, c’est que cette prophétie a un rapport
avec le baptême en Esprit et le feu. Pour lui (et les autres disciples),
pendant que Jésus mourrait, son Soleil s’est changé en ténèbres.
Son monde est passé par le feu et son espérance tomba dans une
obscurité de fumée. Il poursuit : « Car tu n’abandonneras
pas mon âme à l’Hadés et tu ne laisseras pas ton Saint
voir la corruption. Tu m’as fait connaître des chemins de vie, tu
me remplieras de gaieté par la vue de ta Face. » Certes Pierre
attribue cette parole de David à Jésus-Christ mort et ressuscité,
mais il n’a pu comprendre cela que parce que lui et les autres disciples
sont aussi passés par là en leur intimité avec Jésus.
Imaginez la nuit de Marie-Madelaine lorsque son « Rabbouni » mourrait
sur la croix. Imaginez le bouleversement profond, en joie, lorsque Jésus
ressuscité l’appela par son nom en son intimité, au tombeau.
Tous, Pierre, Jean, les Maries, les autres vécurent une mort durant
le temps de la mort de Dieu, mais Dieu le 3ème jour, leur a fait connaître
le chemin de vie et beaucoup virent la Face du ressuscité, même
s’ils ne le reconnaissaient pas tout de suite parce qu’ils n’avait
plus le visage d’avant. Pourtant ses gestes et sa voix toujours les bouleversaient
en leur intimité. Et certains plus tard purent même le toucher,
le goûter.
Ainsi dans Actes 2, les langues de feu rendent ce témoignage ( conformément
à la prophétie de Jean le baptiste) qu’ils sont désormais
passés par le baptême en Esprit et le feu, que le monde-ancien-en-eux
est passé par le feu, qu’il est en cendre, mais ces mêmes
langues de feu rendent ce témoignage pour tous, qu’ils demeurent
désormais en « vive flamme d’Amour » illuminés.
Ce passage douloureux, Pierre l’évoque encore lors de son 2ème
discours, Actes 3 :
« Tandis que vous avez tué le Chef de la vie, que Dieu a relevé
d’entre les morts, de quoi nous sommes témoins, c’est par
la foi en son Nom, que son Nom a affermi celui que vous voyez et connaissez,
et c’est la foi qui vient par lui qui a donné à cet homme
ce parfait état devant vous tous. » Pierre ici ne parle pas seulement
de dons, mais de purification, des sens et de l’esprit. Voir Actes 3 :
26
De quelles réalités spirituelles les apôtres auront-ils
à tenir compte afin d’unifier dans un même Esprit, l’Eglise
?
Lorsque éclairés par l’expérience, nous nous penchons
sur les paroles des apôtres et notamment de Jean et de Paul, nous constatons
qu’ils oscillent continuellement entre une résurrection vécue
par eux comme étant ici, maintenant et une résurrection pas encore
là. Cela vient-il du fait qu’ils soient dans l’incertitude
? Le texte de Philippiens 3 : 8 –11 déjà cité répond
à cette question. « Mais ces choses qui étaient pour moi
des gains, je les ai estimées comme un détriment à cause
du Christ. Oui, bien sûr, j’estime que tout est détriment
à cause du Christ Jésus, mon Seigneur. A cause de Lui, j’ai
tout sacrifié et j’estime tout comme immondices, afin de gagner
Christ et d’être trouvé en Lui, non pas avec ma justice à
moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi en Christ, la justice
qui vient de Dieu et la foi ; afin de le connaître, lui et la puissance
de sa résurrection, et la communion à ses souffrances en me rendant
conforme à sa mort, pour parvenir si possible, à la résurrection
d’entre les morts. »
Philippiens 3 :8-11.
Pensons-nous que Paul dit ceci parce qu’il n’a pas encore connu
le baptême en Esprit, ni encore goûté une certaine résurrection
? Ce serait mal entendre l’événement qui bouleversa sa vie.
Ce serait ne rien comprendre à l’expérience intime qui inspira
ses écrits.
Ailleurs, dans la lettre aux Romains 8 :9–11, il témoigne de la
réalité d’une vie récrée en Christ :
« Ceux qui sont dans la chair ne peuvent donc plaire à Dieu. Pour
vous, vous n’êtes pas dans la chair, mais dans l’Esprit, s’il
est vrai que l’Esprit de Dieu habite en vous. Si quelqu’un n’a
pas l’Esprit du Christ, il ne lui appartient pas. Que si Christ est en
vous, le corps est mort à cause du péché, mais l’esprit
vit à cause de la justice. Et si l’Esprit de Celui qui a relevé
Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a relevé
d’entre les morts Christ Jésus fera vivre aussi vos corps mortels
par son Esprit qui habite en vous. »
Point de doutes, Paul témoigne d’une résurrection déjà-là
tout autant que Jean. Cependant ils doivent tenir compte sans cesse d’une
réalité. Tous ne sont pas parvenus à cet « état
parfait » dont parlait Pierre.
En ce temps de l’Eglise naissante, si les apôtres et bien d’autres
vivent une réelle Nouvelle Naissance effective ce qui implique une réelle
connaissance qui est « un vrai début de vie éternelle »,
d’autres n’en sont pas encore là, même s’ils
ont l’Esprit sur eux qui répand ses dons. Ils en sont au point
où se trouvaient les apôtres durant la ministère de Jésus.
Ils ne comprennent pas vraiment. D’autres sont en chemin d’obscurité,
de « conversion essentielle », comme ce fut le cas de Paul devenu
aveugle sur le chemin de Damas.
Cette r&eac