Commentaires sur les Nouveaux Poèmes de Hadewijch d’Anvers
Béguine et Mystique des Pays-Bas
(fin du XIIIe siècle peut-être début du XIVe)

Introduction
Commentaires
Commentaires suite
Classement chronologique
Etude de textes
Conclusion


Introduction

J’ai décidé de faire un petit travail tout simple sur les écrits de Hadewijch en m’appuyant sur la seule expérience intime que j’ai tenté de transmettre dans Exode Intime et Exode social ; il me semble que ce que je perçois en ces écrits et ce qui me relie à cette œuvre, doit être partagé. Cela aura sûrement son utilité. Même si je n’ai reçu aucune formation particulière en ces domaines, je peux dire cependant que mon vécu intime me permet une proximité avec l’esprit qui se livre en ces écrits du XIIIe siècle.
Le but étant pour moi, malgré des lacunes au niveau du savoir, de partager et de donner à entendre la spécificité de la mystique chrétienne, depuis le lieu de la relation intime à Amour et/ou de la contemplation, je demande par avance qu’on me pardonne les erreurs que je pourrais commettre par manque d’information sur l’actualité des connaissances en ces matières. Je n’ai en effet à ma disposition que les notes trouvées en ces pages ou dans d’autres publications destinées au large public, pour me faire une idée sur les connaissances et spéculations actuelles sur le sujet.

D’emblée la question se pose de savoir si une seule Hadewijch est l’auteur à la fois des Poèmes ( classés dans la « mystique affective »), des lettres, des visions ainsi que d’autres poèmes (classés dans la catégorie « mystique essentielle »). Généralement les spécialistes s’accordent à penser que ces autres poèmes (publiés sous le titres de Nouveaux Poèmes) sont l’œuvre d’une deuxième mystique plus tardive mais appartenant au même milieu.
Pour plus d’information, il est préférable de se reporter à l’introduction des
« Ecrits mystiques de Béguines – Hadewijch d’Anvers – Editions du seuil –collection Points - série sagesses - traducteur FR. J. –B. P.
(C’est à partir de cette édition que je ferai mes commentaires et remarques.)

Après quelques considérations générales, je commenterai ce qu’on appelle les « Nouveaux Poèmes » de Hadewijch II. L’objectif de ces commentaires étant de montrer que les « Nouveaux Poèmes » sont plus proches de « la mystique affective et nuptiale » qu’on ne le pense généralement, je laisserai de côté les écrits de Hadewijch I, puisqu’il est évident pour tous (je veux dire les érudits) qu’ils sont proches d’une « Nuit obscure » ou du « Cantique spirituel » de St Jean de la Croix et que celui-ci a pu s’en inspirer.
Ainsi, si je pense faire mes propres remarques, j’aimerais cependant que les versets des « Nouveaux Poèmes » de Hadewijch II soient commentés par St Jean de la Croix lui-même. Ceci principalement par le moyen de « Vive Flamme d’Amour » .
Je montrerai que ces Nouveaux Poèmes ne témoignent pas d’autre chose que de « l’Union » et donc que cette mystique peut être rattachée à « la mystique Nuptiale » ainsi qu’à la « mystique dite Unitive ».


Considérations générales.

Alors que généralement on rapproche l’œuvre de Hadewijch II de celle de Maître Eckhart, d’après ma seule expérience je suis convaincu, par exemple, qu’un St Jean de la Croix est plus proche d’elle que Maître Eckhart; l’erreur serait de croire que des expressions similaires empruntées à une théologie d’une époque ou d’une région suffisent à rapprocher les cheminements. Les catégories philologiques qui circonscrivent les langages, les concepts ignorent que l’Esprit unit le Corps par delà les mots, les concepts ; par delà le temps, les murs et les espaces.
Je peux dire par expérience que celui qui a contemplé manque de mots pour dire son vécu spirituel. Aussi emprunte-t-il ou utilise-t-il toutes les expressions ou concepts qu’il peut trouver dans la philosophie, dans la théologie de son temps pour essayer de dire l’ineffable goûté, touché. Pourtant ce qu’il tente de dire ou de partager ne se situe pas dans le lieu de la philosophie ou de la théologie. Ca ne se passe pas là. Je pense que Hadewijch II n’a pas échappé à ce problème. Aussi pour bien l’entendre, faut-il moins s’attacher aux mots qu’au lieu d’où elle parle, qu’à ces motivations profondes, qu’à l’état spirituel dans lequel elle prononce ou réutilise certains concepts de la théologie de son époque.
Se pourrait-il en effet que Hadewijch II, en reprenant des concepts et spéculations de la théologie de son temps, ait surtout voulu les replacer, les resituer dans le cadre de son expérience mystique, qui quoi qu’on en dise fut d’abord un contact amoureux ?

Mais j’aimerais commencer par parler de Maître Eckhart pour resituer Hadewijch par rapport à lui.

La pratique de Maître Eckhart

L’objectif du verbe de Maître Eckhart est de « rendre conformes » ses lecteurs à « la forme du Christ égal au Père ». Cela passe par une aphairesis, dépassement pour parvenir à un état, le dépouillement.
Maître Eckhart invite et initie dans le langage même, une pratique, une ascèse intellectuelle, dans et par le verbe pour un « dépassement des images et de la pensée ». Pratique qui fait « sortir l’homme de lui-même pour laisser Dieu y régner. » Action sur l’âme dont l’homme est l’initiateur et qui a pour objectif de laisser la place vide pour attirer Dieu, puis au delà, dans un sur-dépouillement, la contemplation de la Déité.

Eckhart, St Jean de la Croix

Au delà des références philosophiques et théologiques, des concepts et de la terminologie, au delà de la méthode marquée par la personnalité, le profil caractériel de chacun par exemple, la pratique eckhartienne a ceci au moins de commun à la « Montée du carmel » et à la « Nuit obscure » (mais seulement jusqu’à la « nuit passive » des sens incluse) de Jean de la Croix, qu’il s’agit d’une recherche de Dieu où l’homme garde l’initiative. St Jean de la Croix lui aussi donne des conseils et définit une méthode qui a pour objectif de disposer l’âme à recevoir Dieu dans la contemplation. Mais pour lui, cette contemplation même si elle peut atteindre ‘’des sommets’’ reste acquise et donc inaccomplie. Il a expérimenté une autre voie.

Chez Jean de la Croix apparaît lorsqu’il aborde « la nuit passive de l’esprit » un fait majeur qui va modifier radicalement la pratique de l’âme.
Un événement va tout bouleverser. Dieu prend l’initiative. Dès lors l’homme subit tout.
L’âme, même celle auparavant très disposée par l’ascèse des sens et l’ascèse active spirituelle à contempler Dieu (contemplation acquise), va connaître un changement radical lors d’une rencontre.
« D’où vient que quand cette lumière divine de contemplation rayonne dans l’âme qui n’est pas encore totalement illustrée, elle lui fait des ténèbres spirituelles ; parce que non seulement elle l’excède, mais aussi parce qu’elle l’obscurcit et la prive de l’acte de son intelligence naturelle. … A cause de sa splendeur, en sa présence, les nuées ont passé, c’est à savoir entre Dieu et notre entendement. Et c’est la cause pour laquelle, Dieu dardant sur l’âme qui n’est pas encore transformée ce brillant rayon de sa secrète sagesse, il lui fait des ténèbres obscures en l’entendement. Or que cette contemplation obscure soit aussi pénible à l’âme, c’est une chose claire… » Nuit obscure livre II chapitre 5.
Bien sûr Maître Eckhart parle de ce dépassement de l’entendement, mais je n’ai pas trouvé chez lui trace de cette rencontre qu’évoque St Jean de la Croix (sauf erreur bien sûr) qui aura un retentissement inouï sur l’affectivité et le désir désormais suspendus à Dieu. J’ai témoigné que cette présence lumineuse et amoureuse pouvait très bien toucher et affecter une âme qui n’a pas fait la démarche active de purification. De toute façon, à partir de cette rencontre, tout se rejoue, totalement autrement. En une rencontre trop brève, comme un éclair, puis par la suite au terme d’une longue course poursuite parce qu’ attirée par Lui, il s’agira pour l’aimée de rejoindre Amour dans l’obscurité, « je sortis de moi-même, c’est à dire de ma basse manière d’entendre, de ma faible façon d’aimer, de ma pauvre et courte manière de goûter Dieu, sans que la sensualité ni le démon m’en empêchassent. » Livre II chapitre 4. L’initiative passe radicalement à Dieu. Même si l’aimée peut se lasser, être tentée d’abandonner, se décourager, Amour la tient. Elle est prise quoiqu’elle fasse. Par contre il est vrai, qu’elle peut encore faire des erreurs, des bêtises, perdre du temps, tomber. Pourtant Amour veille et toujours la relèvera pour la remettre en course dans la bonne direction.

Traces de cette rencontre :
« Ardente d’un amour plein d’angoisse » Nuit obscure.
« Où t’es-tu caché, ami, toi qui me laissa dans les gémissements. » Cantique sp.
« Las qui pourra me guérir ? Achève de te livrer sans feintes aucunes. » Cantique
« C’est de Toi qu’il a reçu sa plaie…Pourquoi le laisser ainsi et ne pas emporter le vol que tu fis ? » Cantique
« Dans le secret cellier de mon aimé j’ai bu et quand je sortis parmi toute cette plaine, plus ne savais chose aucune. » cantique
« Là, son cœur il me donna et il m’apprit une savoureuse science. » Cantique
Etc.
On retrouve ici le thème du dépassement et de la contemplation infuse. Mais ici, c’est la rencontre qui provoque un dépassement. Ce sont les touchers d’amour ou transports en vue d’une union plus accomplie qui provoquent des pertes et poussent au dépouillement et non plus « le dépouillement » qui permet la venue du règne de Dieu.

Ainsi cette « nuit passive de l’esprit » que l’on retrouve dans le Cantique spirituel (puisque cette nuit demeure même pendant les fiançailles, jusqu’au mariage) est un renversement radical des processus où malgré la « présence » de Dieu survenue en l’âme, malgré « la lumière rayonnante » qui blessa l’âme, malgré la vision lumineuse du Bien-aimé, tout semble revenir à zéro. Tout est à reprendre désormais autrement. L’homme n’a plus l’initiative. Il est désormais agi par Amour. Tout est subi. Le chemin fait auparavant semble inadapté, charnel, appartenant à l’autre rive.
« Ca ne se passe plus là désormais entre Lui et moi. Moi qui croyais m’être un peu dépouillé, avoir parfois contemplé, ma purification n’était pas la purification voulue par Amour, ni la contemplation celle qui me fut offerte dans la lumière. Ma nudité ? Une illusion. Ma pauvreté d’esprit ? Un malentendu. »

Hadewijch, Maître Eckhart.

Les érudits d’après ce que j’ai pu lire en introduction des poèmes de Hadewijch, pensent qu’il existe deux Hadewijch. S’ils classent la Hadewijch première période dans la « mystique affective ou nuptiale », ils rattachent la mystique de Hadewijch deuxième période à celle de Maître Eckhart, qu’ils appellent « mystique essentielle » ou « spéculative », suivant.
Or, comme avancé en introduction, je pense que le parcours mystique de Hadewijch II est bien plus proche de St jean de la Croix que de Maître Eckhart. Par exemple dans le poème Mgd. XXIV, n° VIII dans l’édition du seuil, sagesses, « Ecrits mystiques des béguines » (qui est classé dans les nouveaux poèmes, c’est à dire attribué à H2), il est question de rencontres avec Amour.
Je vais citer quelques passages. Comparez son état affectif avec le St Jean de la Croix du Cantique spirituel.
« Je vous ai goûté au lieu qui me convient, dans le secret de l’esprit. »
« Ceux qu’il a blessés et gagnés, ont le cœur bien servile s’ils regrettent un jour l’entreprise de l’amour. Avant de connaître les ruses de l’amour, j’étais toute en sa faveur : je ne soupçonnais pas qu’il pût nous dérober ainsi et nous dépouiller de nos forces. », « Il (Amour) ravit et engloutit sans compter tout ce qu’il trouve », « Si vous buvez avec lui, en un clin d’œil, il vous fait perdre la tête. »
Pour Hadewijch II comme pour Jean de la Croix, Amour est l’initiateur, cause du dépouillement et des pertes. J’aurais pu citer bien d’autres passages des « nouveaux poèmes » qui évoquent l’œuvre d’Amour et expriment une souffrance, celle de la présence d’absence, « Où es-tu mon ami ? », comme par exemple dans le poème III, Mgd XIX.
« Louange ailée, pénétrez le ciel et embrassez le Bien-Aimé ! Ses allées et venues m’ont désappris à la fois la consolation et le chagrin, la crainte, l’amour, (…), j’ai tout perdu. ».
« Je ne savais plus chose aucune » dit St Jean de la Croix.

Les catégories mystiques

Mystique affective, mystique nuptiale, mystique unitive, mystique essentielle, mystique spéculative.
J’ai lu que les érudits faisaient une différence entre mystique nuptiale et mystique essentielle. Or dans le cas de Hadewijch, c’est une même chose.
St Jean de la Croix ne parle-t-il pas de « transformation substantielle en Dieu » dans la Vive flamme d’Amour Strophe I vers 3.
S’il y a une différence de ressenti et de vécu intime entre « mystique affective » et « mystique de l’essence », cette même différence existe entre « mystique affective » et « mystique unitive ou nuptiale ». Ces expériences correspondent à deux moments de la relation passive à Dieu. Mais ces deux moments s’inscrivent dans un unique parcours.
Remarque : Il faut bien prendre garde que ‘‘le mystique’’ ne fait pas de discours spéculatif sur Dieu, par contre il tente de témoigner et de décrire une expérience qui est contemplation, relation à Dieu, à Amour. Ce qu’il vit est un fait, mais ce qu’il re-présente par le discours est trace subjective laissée par l’expérience.

Si la « mystique affective » décrit les tourments, les tiraillements, les « accidents », les purifications, l’état affectif très douloureux, provoqués par l’absence d’Amour, c’est à dire en gros une « union » en périlleux et difficile cours d’accomplissement, un peu comme des amoureux qui ont à mieux se connaître, à s’adapter l’un à l’autre avant d’envisager le mariage, la « mystique essentielle » de Hadewijch II, comme la « mystique nuptiale » de St Jean de la Croix dans Vive Flamme d’Amour, témoignent des dernières adaptations et crises, puis de cette période où un engagement plein d’assurance s’opère parce que l’amour est au bout du parcours, gagnant, que les « dettes » du passé sont payées, et que l’on sait où trouver l’autre, dans son intimité. Ainsi peut s’accomplir l’Union, puis une relation bien établie en un contact substantiel. Nous reviendrons là-dessus.

Hadewijch II comme St Jean de la Croix dans « vive flamme d’amour » rappellent dans quelles dispositions il convient de se maintenir, maintenant que Amour puissant a fait son œuvre de dépouillement et « englouti sans compter tout ce qu’il trouva » d’incompatible avec la nature divine (Mgd XXIV), afin que les amants se donnent l’un à l’autre en « nudité ».

Pour le dire autrement (en une sorte de sommaire).
Cette deuxième phase survient après un ultime passage, après un épuisement, une perte définitive, car on peut l’exprimer de toutes ces manières. En voici très succinctement les étapes : passage donc où il y a disparition du dialogue amoureux qui se jouait en un cache-cache incessant, à la fois cause de jouissance et de douleurs et peines (le propre de la mystique dite affective). Puis sentiment d’un vide immense pour enfin parvenir à une vraie acceptation de l’absence. Un abandon simple en amour ; acceptation du rien, puis relation immédiate dans l’abandon, puis disparition des distinctions. Nous reviendrons là-dessus.

Je pense que si catégorie mystique il doit y avoir, la principale question à se poser est : Y-a-t-il eu contact, rencontre amoureuse ou pas ? Dans ce cas et à mon avis, seulement dans ce cas, nous sommes face à deux voies radicalement différentes, et cela, indifféremment ou malgré selon, des expressions et des concepts identiques, car suivant le cas on ne parle pas du même lieu. Nous l’avons vu, initiative de l’homme ou initiative de Dieu. Ainsi si l’on peut parler pour Hadewijch II de « mystique essentielle », pourquoi pas, cela ne veut aucunement dire que sa voie ne fut pas d’abord affective, puis unitive pour ensuite parvenir à une plus haute contemplation dans une « transformation substantielle en Dieu. » Hadewijch parle d’Essence, St Jean de la Croix de substance. Ma foi, qu’on m’explique la différence.

Voilà comment je classerais les choses.
Avant tout 2 grands types de mystique :
1) Il n’y a pas eu contact. Comme chez Eckhart par exemple, sauf erreur, dans le discours duquel je n’ai pas trouvé de trace de la rencontre. (J’apporterai quelques arguments là-dessus un peu plus loin). Et même lorsqu’il reprend à sa façon des paroles d’expérience de Hadewijch (ou d’autres béguines), là où elle parle de l’amour et donc d’une relation amoureuse, lui parle de l’âme. Là où Hadewijch parle d’une opération passive, lui se situe dans une démarche active ou dans une oscillation entre initiative de Dieu et initiative de l’homme.
2) Il y a eu contact. Alors il ne pourra plus être question de spéculation, ni d’intuition, mais d’expérience de tout le corps et de tout l’esprit, d’une pénétration de la Divinité. Tout le cheminement nouveau partira de là, de cette rencontre dont les effets seront paradoxaux : douloureux/sublime souvenir de cette rencontre, lumineux contact mais angoissant et brumeux amour.

Les poèmes de Hadewijch I, décrivent très fidèlement cela.
« Lorsqu’au premier jour il m’entretint de lui-même, Ah ! toute à lui, que j’ai ri de tout le reste ! Mais il me fit alors pareille au noisetier, qui tôt fleurit dans les mois sombres et longtemps laisse attendre se fruits désirés. »
Str Ged XVII. Poème VIII des « poèmes spirituels » de la même édition.


Si la « mystique affective » d’Hadewijch I décrit tout le parcours à faire après avoir connu le ravissement et l’exaltation d’une première union, la « mystique essentielle ou nuptiale ( au choix) » de Hadewijch II tente de décrire avec des mots empruntés aux théologiens, la contemplation à laquelle on parvient lorsque « la dette de l’amour est totalement acquittée », lorsque après purification passive, subie par les sens et par l’esprit, on arrive à demeurer en contemplation sans interventions, ni manifestations forte d’Amour.
J’ai parlé dans « Exode intime », lors du 1er ravissement d’union, d’une sortie de soi, d’une venue en soi, mais aussi de la révélation en son fond intime de la présence de Dieu. J’ai dit aussi que l’âme ne sachant pas encore contempler cette présence en son fond intime, recherche et a besoin de manifestations fortes d’ Amour, et cela durant toute cette période où la Bien-Aimée court derrière son Bien-Aimé. L’âme cherche son Bien-Aimé à l’extérieur pour qu’il pénètre en son intimité. Bien que son fond intime lui ait été révélé, elle attend toujours une manifestation extérieure. Puis un jour, à force de dépouillements subis, elle comprend que « plus rien ne viendra extérieurement.» C’est alors qu’elle doit rester ainsi, patienter, dans l’attention, immobile. C’est le passage à la deuxième phase, celui que décrit St Jean de la Croix notamment le Cantique spirituel, aussi dans Vive Flamme d’Amour ; Hadewijch II l’évoque aussi dans les « Nouveaux Poèmes ».
Tous deux disent (préviennent et instruisent) comment il faut supporter de subir le néant, de rester sans rien faire, sans rien vouloir, sans goût ni affection, vide, douloureusement vide, « vides les cavernes », souffrant d’un désir violent que rien ne peut combler, incapable de vivre désormais d’une vie naturelle. Seul Amour que l’on espère ‘‘en venance’’ importe. Alors l’attente et la perte de tout jusqu’au fond de tout. C’est pour cette raison que St Jean de la Croix s’en prend aux directeurs spirituels qui veulent conduire les fiancées mais qui ne comprennent pas ce qui est en question en ce passage ou phase.
C’est pour cela aussi que Hadewijch II a écrit les « Nouveaux Poèmes », pour prévenir, pour exhorter: « C’est cette simplicité déserte et sauvage qu’habitent dans l’unité les pauvres d’esprit : ils n’y trouvent rien, sinon le silence libre qui livre toujours à l’Eternité. » Mgd XXVI.
Lorsque l’on a compris cela et accepté le vide, c’est à dire la mort du monde en nous, le « rien mais rien d’autre », alors un jour le réveil, le réveil de la Divinité en notre fond intime. Doux et tendre réveil. Moi et Amour nous sommes un. Il n’y a plus de différence. Plus de manifestations. Plus de personnes.
« Christ vit en moi. Ensemble nous demeurons dans le sein du Père. En repos. Abandonnés. Sans images, sans formes, juste Sa douce et tendre caresse. » Ce que Hadewijch II appelle « l’aliment d’amour » Mgd XXIX.

Je pose la question, comment ne pas voir une totale continuité entre les poèmes de Hadewijch I et ceux de Hadewijch II ?
Hadewijch I témoigne de la première période, « Lui et rien d’autre », cette course à travers vallées et montagnes, pour une recherche extérieure pleine d’accidents et d’empêchements, - « les gardiens m’ont battue » Cantique des cantiques – mais période où l’on est dépouillé malgré ses résistances et où l’on épuise « le vouloir être » à force de chagrins d’amour, de gémissements, de va et vient, d’absences, etc. Tout ce que décrit aussi St Jean de la Croix dans la nuit passive de l’esprit et dans le Cantique spirituel.
Hadewijch II témoigne d’une deuxième période, celle du réveil, de la présence autrement lorsque dans le fond intime Dieu se réveille dans l’être épuisé et qui n’a plus qu’une porte d’entrée comme possibilité, celle de son enclos intime. Alors le regard ne cherche plus le Bien-aimé en extérieur, mais tournant son regard vers le « fond intime » « en simplicité », il le retrouve là où il lui avait été révélé lors de la première rencontre. Idiot et grossier comme il l’était, il n’avait su que faire de cette révélation. Aujourd’hui il sent en son fond intime Dieu qui se réveille, il sent sa chaleur douce. Ensemble la même flamme vive d’amour. Unité dans la Déité dit Hadewijch, dans la Divinité dit St Jean de la Croix.

Disons-le autrement.
Selon la théologie « il ne peut être question de réellement dépasser la sphère des distinctions personnelles, ni de considérer l’unité de la nature divine comme une vérité supérieure vers laquelle on s’élèverait par ce dépassement ».
Or contemplation dans l’unité est avant tout relation. Ce que décrivent les mystiques n’est pas concepts ou pensées sur Dieu, mais avant tout relation ; les ressentis et les états affectifs en cette relation. Dans cette vive flamme d’amour, un avec le Fils, un avec le Père, les personnes ne sont plus distinguées, ce qui ne veut pas dire qu’elles ne demeurent pas distinctes par ailleurs. Toutes les opérations, méditations, facultés, etc, disparaissent en cette relation très pure. J’ai appelé cela « moins de jouir » lorsque cela arrive de façon soudaine et passagère. « Mutuelle connaissance se découvre à l’âme : c’est l’Esprit de Dieu dont la venue soudaine illumine et nous instruit. » dit Hadewijch II dans le N.Poème V, Mgd XXI. Cela est appelé à devenir un presqu’état constant. Un « mariage » dit St Jean de la Croix.


Auparavant, il y avait des manifestations fortes, visions, paroles, parce que l’âme était pleine d’imperfections ; elle n’était pas encore disposée, apprêtée à recevoir le Tout de Dieu en toute simplicité. Elle ne pouvait sentir Sa présence dans le fond intime du fait de sa trop grossière nature. Sa manière de recevoir Dieu alors et le travail divin en elle pour la préparer comme une épouse, c’était ce que décrit la « mystique affective » : perte, épuration, sécheresse, dépouillement progressif , subis passivement et douloureusement. Ceci pour lui permettre de mieux recevoir par la suite, en totale passivité, la Présence pourtant insaisissable.
Une fois l’œuvre de purification accomplie, les manifestations n’ont plus lieu.
« Je sais qu’il ne viendra plus extérieurement », car dans le fond intime, le Dieu jusqu’alors caché se fait vivant. Après un temps de présence d’absence, puis de grand vide, Dieu finira par se diffuser depuis le centre de l’âme.
En ce lieu, immanence et transcendance coïncident. Etat de repos des facultés, jouissance immédiate, présence douce, sans image, sans manifestations vécues comme venant extérieurement. Voilà pourquoi il n’y a plus de dialogue. Car Dieu n’est plus vécu comme étant ailleurs, (où es-tu ?) mais émanant de l’intérieur, un avec l’âme.
Se rappeler le 3 dimensions du contact :Sortie de soi, venue en soi, révélation du fond intime où Dieu etc.
Il ne s’agit pas en cette voie de spéculation, ni d’intuition, mais bien de l’expérience d’un contact retrouvé et pleinement vécu désormais parce que la « fiancée », la promise, est enfin lavée et parée pour son époux.

Depuis que j’ai entrepris ces commentaires, j’ai entrepris la lecture du livre de Libera, Bayard éditions, sur Eckhart, Suso et Tauler. Aussi les « noces spirituelles », de Ruusbroec, éditions « spiritualité occidentale ».
En parcourant le livre de Libera, j’ai découvert des sermons de Maître Eckhart très beaux ; le 75 « je vous donne un commandement nouveau » particulièrement, où il semble dire le primat de l’amour et une certaine passivité en son opération : « Car pour m’approcher du point essentiel qui est Dieu, qui se tient au centre, à égale distance de toutes les créatures, ma raison naturelle doit être emportée par une lumière qui est au dessus d’elle. » Pourtant tout de suite après il dit : « Si je détourne de toutes choses ma raison qui est une lumière pour la tourner droit vers Dieu, Dieu s’épanchant sans cesse par la grâce, ma raison est illuminée et unie à l’amour, et en lui elle connaît Dieu et aime Dieu tel qu’il est en lui-même » Puis :« Par là nous découvrons comment Dieu émane dans les créatures raisonnables par la lumière de grâce, comment nous devons nous approcher de cette lumière de grâce et comment nous sommes ravis à nous-mêmes et élevés dans une lumière qui est Dieu lui-même. »
Partout demeure dans ses sermons, une incertitude et donc une oscillation entre initiative de l’homme et initiative de Dieu qui ne pourrait être, de mon point de vue, s’il avait connu ce contact dont témoignent Hadewijch, Ruusbroec, et peut-être aussi Tauler.
Dans exode intime, j’ai rappelé comment Thérèse d’Avila puis Edith Stein disent qu’il y a certitude et grande transformation en une seule première rencontre.
Ailleurs, comme évoquant une voie affective, Eckhart parle du pâtir. Pourtant chez lui l’affectivité ne semble pas touchée, pas de trace de la Croix non plus. En gros donc pas de trace de la rencontre.
J’appelle trace de la rencontre le manque et la souffrance que causera la séparation. Ce je ne sais quoi qui fait défaut et qui pourtant consume. Il affirme même dans le sermon 73 sur Siracide 45,1:
« Je suis souvent effrayé quand je dois parler de Dieu, du degré de détachement que doit avoir l’âme qui veut parvenir à l’union. Mais cela ne doit paraître impossible à personne. Ce n’est pas impossible à l’âme qui a la grâce de Dieu. Jamais rien n’a été plus facile à quelqu’un qu’à l’âme qui a la grâce de Dieu de laisser toute chose. Je dirai même plus : rien n’a été plus joyeux à faire pour quelqu’un que ne l’est pour l’âme qui possède la grâce de Dieu de laisser toute chose. »
Je sais combien il est peu honnête de sortir des paroles d’un contexte, mais il reste vrai que chez Maître Eckhart qui aime pourtant à travailler le paradoxe, il n’y a pas trace (sauf erreur) de cet Amour-Personne, Présence d’absence, cause de sentiments et sensations ambivalents ; la jouissive mais douloureuse et parfois insupportable blessure d’amour. Certes, la joie et une jubilation étrange sont présentes dès le commencement en cette voie, pourtant le malheur aussi sera grand ; les peines aussi.
Or, cette blessure, on la trouve non seulement chez Hadewijch, mais aussi chez Ruusbroec, dans les « Noces spirituelles », « livre deuxième », « la vie de désir » à partir de « Application à l’avènement du Christ », où il parle très clairement de la blessure d’amour, de la langueur d’amour, de la fougue ardente, des larmes, des révélations, du rapt, de l’éclair dans l’esprit, mais aussi de la désolation intérieure et extérieure, etc. ( Je ne connaissais pas ces écrits quand j’ai écrit Exode intime et social).
On trouve ce témoignage du contact aussi chez Tauler. On retrouve également la blessure d’amour, par exemple dans le sermon 40 :
« Le premier degré d’une vie intérieure et vertueuse, celui qui nous conduit directement dans la plus grande proximité de Dieu, consiste en ce que l’homme s’adonne complètement aux opérations merveilleuses dans lesquelles se manifestent les ineffables dons de Dieu et où s’épanche la déité cachée de Dieu ; de là naît en nous un état qui s’appelle jubilation. » Pour Tauler pas d’oscillation, l’initiative vient de Dieu et aussitôt se manifestent les dons de la Trinité et s’épanche la Déité. Puis continuant de témoigner d’un cheminement chronologique il poursuit : « Le second degré est une pauvreté de l’esprit et un étrange retrait de Dieu qui laissent l’esprit dans la douleur du dénuement. » (Je ne connaissais pas ces écrits quand j’ai rédigé Exode intime et social.)
« Le troisième degré est le transport dans un être déiforme, dans l’union de l’esprit créé avec l’esprit de Dieu dans son être essentiel. C’est ce qu’on peut appeler une conversion essentielle, et on ne saurait croire que ceux qui parviennent vraiment à ce point puissent jamais retomber de Dieu. »
A chaque fois les mêmes étapes ou degrés ; cela en devient presque une preuve de l’œuvre de notre Père dans les âmes qu’il attire en vue de son dessein. Ici, chez Ruusbroec, chez Tauler l’on retrouve les mêmes étapes que chez Hadewijch, St Jean de la Croix : le 1er contact ravissement d’union, puis la douleur de l’absence ou du dénuement, ce qui est la même chose, puis l’union suivie de la conversion essentielle.


On comprend ici toute la différence qui existe avec Maître Eckhart, malgré des concepts et des expressions théologiques identiques. Le dénuement n’est pas cherché mais supporté.
Il semble y avoir chez Eckhart notamment dans le sermon 60 une description du dénuement et du repos qui sent la pulsion de mort : « Troisièmement l’âme cherche le repos dans toutes ses puissances et tous ses mouvements, que l’homme le sache ou l’ignore. Jamais il n’ouvre les yeux ni ne les ferme sans chercher par là le repos.»
Tauler dit autre chose : « L’homme doit donc se laisser prendre, vider et préparer. Il doit tout laisser, sortir même de ce délaissement, le laisser lui aussi et le tenir pour rien et sombrer dans le pur néant. Autrement, c’est le Saint-Esprit qu’il chassera, et il l’empêchera d’agir selon l’opération la plus haute. Mais personne ne veut de ce chemin. »
Il y a néant ou le rien pour Hadewijch ou Tauler parce que l’absence du Bien-Aimé est devenue totale. Ce n’est pas le néant de Maître Eckhart quand il déclare : « Si donc Dieu doit faire quelque chose en toi ou avec toi, tu dois d’abord devenir néant. » Ce n’est pas la personne qui doit devenir néant, mais la relation qui passe par le néant. C’est à cause de phrases comme celles-là que, je suppose, Ruusbroec suspectait Eckhart de quiétisme. Or que ce soit Hadewijch, Ruusbroec, Tauler puis plus tard St Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila, tous disent que Dieu seul prend l’initiative du chemin dès le premier contact d’union et que c’est Lui seul qui conduit la relation jusqu’au vide ou au néant.
Tous disent que c’est Dieu seul qui œuvre à la disparition du monde ancien dans l’âme et cela dès les premiers pas sur le chemin du contact.

Remarque : S’il est vrai que je peux être influencé par mes lectures en ce qui concerne l’étape ultime de l’union, il reste néanmoins certain que j’ai vécu la première étape ainsi qu’une grande partie de la deuxième sans avoir reçu la moindre information, le moindre témoignage de l’extérieur.

Pour en revenir à Maître Eckhart, je ne désire pas à proprement parler le discréditer, d’abord parce que j’ignore son chemin, vraiment. Il n’est peut-être pas le mien, mais cela ne doit pas vouloir dire pour moi que ce chemin est erreur, ou moins bon que le mien. De plus il semble qu’il ait voulu rendre possible et accessible à tous, la vie en Dieu, et qu’il se soit ingénié à donner à voir et à entendre la Voie du Verbe. Et peut-être s’est-il totalement oublié et délaissé en cette œuvre ? Peut-être a-t-il oublié sa blessure, sa propre souffrance, sa Croix ?
Il est vrai que la voie dont je témoigne - après et auprès de ces autres, Hadewijch, Ruusbroec, Tauler, St Jean de la Croix, etc, bien plus éminents que moi, mais dont je ressens tout de même avec une vive certitude qu’ils sont ma famille - semble une voie élitiste. Pourtant je ne le crois pas. « Tu as caché cela aux sages et intellectuels, mais l’a révélé aux tout-petits » dit Jésus. Si élitisme et présomption il y a, c’est de ne pas croire que Dieu seul peut nous tirer d’affaire par contact. Cela est offert à tous, aux aveugles, aux sourds, aux paralytiques, aux ignorants, aux débiles, aux simples d’esprit, aux analphabètes, et même aux intellectuels (sourire affectueux).
Le salut se fait par contact d’amour et de lumière. Il n’y a pas d’autre voie :

« La foule répondit : « nous avons appris la Loi, nous, que le Christ demeure à jamais : comment alors peux-tu dire, toi, qu’il faut que soit élevé le Fils de l’homme… ? » Jésus leur dit donc : « Pour peu de temps encore la lumière est parmi vous ; marchez quand vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous arrêtent. Et celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Quand vous avez la lumière, croyez en la lumière, pour devenir des fils de lumière. » Jésus parla ainsi et s’en allant, il se déroba à leur vue. » Jean 12 :34 – 36.
Dieu sauve par sa venue en chacun de nous, incarnation et inhabitation tout à la fois et cela je l’appelle contact. C’est simple et c’est la vérité que j’ai expérimentée en ma chair.

Ce petit détour supplémentaire, conséquence de mes nouvelles lectures, était, il me semble, utile, avant de commencer les commentaires sur Hadewijch.
Il devient de plus en plus évident pour moi que Hadewijch est d’une certaine façon notre grande sœur et qu’elle a nourri Ruusbroec, Tauler, St Jean de la Croix, Thérèse, directement ou indirectement. C’est une famille. Dans la Jérusalem céleste, 12 colonnes. Tous ceux-là sont une même colonne, celle de Jean. Relation d’amour en unité dans l’union, au-delà de l’espace et du temps.
En parlant de Jean, Jésus n’a pas dit « Il ne doit pas mourir, mais si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, en quoi cela te regarde-t-il ? » Jean 21 : 23
Ceci est un saint mystère et je dois avec mes faibles moyens plaider la cause de tous ceux-là, oubliés ou suspectés, car sans eux c’est une colonne de l’Eglise qui manque ou qui est amputée.

« Et moi, la gloire que tu m’as donnée, je la leur ai donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un ; moi en eux et toi en moi, pour qu’ils se trouvent accomplis dans l’unité, pour que le monde connaisse que c’est toi qui m’a envoyé et que tu les a aimés comme tu m’as aimé. » Jean 17 : 6 – 23

Témoignage :
Si vous saviez l’indicible ampleur et profondeur que prend pour moi désormais cette parole. Puisse ma parole donner à espérer et à croire que le Père est et qu’il œuvre éternellement, puisse mon témoignage donner à voir la lumière du Christ ressuscité, lui le Vivant, puisse mon élan donner à sentir le vent de L’Esprit, le Saint. Il n’y a pas de trafic, pas de calcul chez moi, et si inflammation il peut y avoir en ces moments, Un avec le Corps, je ne désire cependant qu’une chose, une chose unique : rendre seulement compte fidèlement de la Présence à l’œuvre pour tous.
Je ne suis pas seul, je fais et dis tout cela par Amour et par amour du monde, par souci de tous, désespérés, désenchantés, maudits. J’ai douté aussi longtemps que ma raison a pu me le permettre mais aujourd’hui elle est submergée. Aussi c’est en toute assurance, sans aucun scrupule que je peux « clamer sur les toits en terrasse » que Dieu n’est pas mort. Il est bien vivant et j’ai été vaincu ; con-vaincu.

Il me semble que je peux passer maintenant aux commentaires sur Hadewijch.

 

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Commentaires

Je rappelle qu’il est pour moi très évident qu’il n’y a qu’une seule Hadewijch.
Au regard du temps qu’il m’a fallu pour passer du premier contact, suivi du retrait, à une phase de repos dans la Présence, je considère que 15 à 20 ans séparent la composition des poèmes de Hadewijch période affective, composés assurément sur le vif, au cœur des moments de souffrance - ils sont ses gémissements – des Nouveaux Poèmes qui utilisant des concepts de la théologie de l’époque ont demandé à son auteur un certain recul, une maturation, une culture et une assimilation des concepts en cours, afin de les intégrer à son œuvre d’expérience.
Hadewijch II était parmi les siens reconnue, car ses poèmes sont aussi exhortation. Elle parle d’expérience, avec autorité pour d’autres qui sont sur cette même voie.

Tous les poèmes d’Hadewijch II, s’ils reprennent une terminologie commune alors à la spéculation théologique, ont ceci de particulier qu’ils sont marqués par un vécu ; jamais de forçage spéculatif, toujours elle colle à son histoire intime ; le rappel d’un fait ou d’un événement qui a marqué sa vie, ses représentations, sa subjectivité ; l’évocation aussi d’une souffrance, d’un obstacle, d’une opposition ; et puis le souci de ceux qui sont en chemin, elle témoigne, enseigne et prévient.
Comme j’ai essayé de le dire plus haut, il y a entre les poèmes de Hadewijch I et ceux de Hadewijch II une parfaite continuité. La raison pour laquelle il y a différence de ton, de vocabulaire, de style et de point de vue spirituel tient en grande partie, comme je l’ai déjà dit , au seul fait qu’ils correspondent à deux phases très spécifiques de la transformation de l’épousée. Outre l’expérience et l’enrichissement qu’apporte tout naturellement le déroulement d’une vie dans le temps, c’est la situation affective et spirituelle dont les poèmes tentent de témoigner qui impose un type, un style de parole. Non pas un exercice, une pratique conceptuelle qui dévoilerait ou ferait surgir des possibles, mais le témoignage, toujours tributaire de mots et concepts limités, d’une réalité vécue par l’âme.
Dans le cas d’Hadewijch ce vécu intime domine tout, les mots pour témoigner suivent. Elle adapte comme elle peut.

Par contre que les mots puissent abuser les spéculateurs, le cas de St Thomas d’Aquin ( qui a nourri la théologie scolastique) le prouve, qui au terme de sa vie, après une révélation intime, prit de la distance par rapport à tout ce qu’il avait pu écrire jusqu’alors. Il est d’ailleurs troublant que personne n’en ait tenu et n’en tienne compte.

Commentaires sur Hadewijch II

A) Le désert sauvage.

Je commence par cette expression que l’on retrouve à la fois chez H1 et chez H2 pour montrer clairement le lien et la parfaite continuité des poèmes de H1 et H2. Il n’y a qu’une seule Hadewijch et sa mystique est mystique de l’union.

« C’est merveille inconcevable qui m’a pris le cœur et m’a fait perdre en un désert sauvage. Ce désert est cruel et nul ne lui ressemble ; que l’amour fait en son domaine lorsque notre désir languit vers lui et que nous éprouvons sans le connaître jamais. »
(H1, poème X, strophe 4 et 5, str. Ged XXII.)
Ici Hadewijch I témoigne de la Rencontre merveilleuse (« il m’a prise » dit par exemple S. Weil.) mais aussi de ses effets cruels. Ainsi ce désert sauvage semble très différent de celui que décrit H2 notamment dans tout le poème III, Mgd XIX.
« Je dois garder le silence et rester où je suis comme en un désert que ne décrivent, que n’atteignent ni paroles ni pensées ».
( H2, dernière strophe du poème III Mgd XIX).
Commentaire personnel : Le désert sauvage est à la fois le lieu de la relation et l’état intime nouveau que crée cette relation d’amour à Dieu, trop lumineuse et trop pure pour une âme encore trop grossière et encombrée et qui de ce fait ne peut pas encore contempler en toute simplicité. Cette relation de lumière provoque une ténèbre d’abord douloureuse et un manque. L’âme va d’abord s’agiter et chercher à l’extérieur d’elle-même Amour. Mais Hadewijch recommande et prévient :
« si connaissance vous manque cherchez à l’intérieur » ou « laisser tout le reste pour Lui » ou « Il faut désirer et aimer sans l’aide des sens. »
Poème III, Mgd XIX.

« L’amour nu n’épargne rien dans son trépas sauvage, séparé ( à entendre : qui finit par séparer ) de tout accident retrouve sa pureté essentielle. »
Strophe 2, Poème X, Mgd XXVI, H2.
Commentaire personnel : Avec le temps, à force de dépouillement subi, elle parvient à contempler en relation amoureuse et simple dans le silence.

« Ceci est dit en un court poème, mais le chemin est long, je le sais bien, et mainte souffrance endure qui le veut parcourir entièrement. »
H2, dernière strophe, poème X, Mgd XXVI
« C’est cette simplicité déserte et sauvage qu’habite dans l’unité les pauvres d’esprit : ils n’y trouvent rien, sinon le silence libre qui répond toujours à l’Eternité. »
H2 - Poème X – Mgd XXVI.

Commentaire personnel : Après avoir témoigné des allées et venues du Bien-Aimé qui la tourmentèrent mais en même temps l’ont purifiée et dépouillée, Hadewijch donne à comprendre qu’il faut supporter le plus rien et demeurer dans l’attention, suspendue, sans rien faire. Alors en ce désert sauvage qui pendant la phase affective fut mal supporté par une âme encore trop imprégnée du monde en elle, elle trouve l’Eternité.


Ainsi le désert sauvage devient cet abandon au repos quand l’âme a finalement appris à contempler sans manifestations fortes de l’Amour divin. Cela est devenu possible parce que la nuit de l’esprit a purifié les sens et l’esprit. St Jean de la Croix aurait dit qu’il y a eu évidage des cavernes. Des « cavernes vidées » qui après un temps de vide insupportable, peuvent enfin recevoir la déité, essentiellement.

Commentaire de St jean de la Croix sur le désert :
« …puisque nous avons déjà dit que la pure contemplation consiste à recevoir. …Quitte donc , ô âme spirituelle, les poussières, les poils et les brouillards, et purifie ton œil, et le clair soleil t’éclairera (Hadewijch aurait parlé de claire vision), et tu verras clair. Mets ton âme en paix, la retirant et la délivrant du joug et de la servitude de la faible opération de sa capacité …… et conduis-là, ô maître spirituel, à la terre de promission où coulent lait et miel. Car veillez-y bien, c’est pour cette liberté et ce saint repos des enfants de Dieu que Dieu l’appelle au désert, dans lequel elle marche parée de ses beaux atours, ornée de joyaux d’or et d’argent, ayant quitté l’Egypte – qui est la partie sensitive - qu’elle a laissée dénuée de ses richesses ; et non seulement cela, mais aussi elle a noyé les égyptiens dans la mer de la contemplation, là où l’égyptien, c’est à dire le sens, ne trouvant point ni pied ni fond (le sans fond), se noie et laisse le fils de Dieu qui est l’esprit, en liberté, échappé des détroits et de la servitude de l’opération des sens - c’est à savoir de leur petite capacité pour entendre, de leur manière basse de sentir et du pauvre amour et du pauvre goût qu’ils ont - afin que Dieu lui donne la douce manne. … Donc quand l’âme vient à s’approcher de cet état (par le moyen de la traversée de la nuit de l’esprit), tâchez de la désappuyer de toutes les convoitises de goûts, saveurs, douceurs et méditations spirituelles et ne l’inquiétez par aucun soin ni aucune sollicitation des choses d’en haut et encore moins de celles d’en bas ; éloignez-là et mettez-là en solitude tant qu’il vous sera possible ; parce que tant plus elle obtiendra cela et tant plus vite elle s’approchera de cette oiseuse tranquillité, tant plus abondamment l’esprit de sagesse divine lui est infus. Car c’est un esprit amoureux, tranquille, solitaire, paisible, doux et enivrant pour l’esprit, lequel se sent navré et dérobé tendrement et doucement, sans savoir par qui, ni où, ni comment. Et la raison en est que cela lui a été communiqué sans qu’il y ait rien fait de sa part. »
Vive flamme d’amour Strophe III, verset 3
Remarque importante: Il est à noter qu’en cette phase habituellement considérée comme une phase élevée de l’expérience mystique, St jean de la Croix parle de convoitise de goûts, saveurs et méditations spirituelles. J’ai affirmé à la suite de Edith Stein que cette voie est voie spécifique. Qu’elle est seulement voie passive.
L’important pour diriger une telle âme est de savoir s’il y a eu vraiment contact et inflammation amoureuse sans qu’elle y ait rien fait. Si cela n’était pas le cas, alors il y aurait risque d’aggraver chez une personne une illusion qui aurait pour cause un problème psychique, une pulsion de mort. Il ne faut par chercher le néant, mais subir la perte de toute chose malgré ses résistances. Le Vivant doit dominer ce cheminement. Par contre si les signes d’une possession divine, que j’ai essayé de décrire dans Exode intime et social sont là, alors il convient de suivre les conseils d’une Hadewijch ou d’un St Jean de la Croix, sans avoir omis de s’assurer que la personne est déjà passée pour partie par la phase affective, (cette longue course poursuite, ce manque et ces pertes) qui est absolument incontournable si l’on veut éviter l’illusion et les erreurs d’appréciation. Incontournable parce qu’elle conduit malgré les accidents à vivre le désert sauvage dans un esprit doux, enivrant là où l’âme se sent navrée et dérobée.
Désert sauvage suite

Nous trouvons également cette expression dans la bouche de Tauler. Rien d’extraordinaire à cela, puisque nous savons que Tauler a connu personnellement Ruusbroec, qui possédait les poèmes de Hadewijch. Ruusbroec aimait Hadewijch comme sa grande sœur spirituelle, aussi reprit-il dans ses propres écrits des expressions, voire des phrases entières de celle-ci.

Tauler dans le sermon 11 « si quelqu’un a soif, qu’il vienne et boive», donne sa définition du désert sauvage. Après avoir parlé de l’ivresse causée par l’abus du vin noble, puis de la décision du Seigneur de retirer toute jouissance de ce vin fort et consolation lorsqu’il s’aperçoit que cette ivresse conduit à des excès et qu’elle n’est d’aucun profit, alors que c’est Lui-même qui « a entrepris de les ravir (c’est à dire d’enivré ces hommes), de les arracher à eux-mêmes, à la pénible captivité qui est celle des créatures captives », Tauler décrit leur état suivant lorsque ces hommes reviennent à eux (c’est à dire sont en train de revenir à eux-mêmes) : « C’est à peine s’ils peuvent accomplir la moindre petit œuvre, supporter la moindre parole. Dans cet état, ils voient ce qu’ils sont par eux-mêmes, ce qu’ils peuvent avec leurs propres moyens. Alors ils se calment tout à fait : confiance et tranquillité les envahissent. »
Plus loin :
« Quand ces hommes reviennent à eux-mêmes - il faut entendre ici, non plus sont en train de, mais, quand ces hommes sont revenus à eux-mêmes, car être en train de revenir à soi-même, nous l’avons vu plus haut, c’est ne plus pouvoir rien accomplir, ni supporter - ils distinguent toutes choses dans la délectation, comme personne ne peut le faire. Cette distinction naît dans la simplicité et l’unité…… Personne n’entend mieux la vraie distinction que ceux qui parviennent à l’Unité. On appelle celle-ci - et elle l’est vraiment - ineffables ténèbres, et c’est cependant la lumière essentielle. On l’appelle aussi désert sauvage et incompréhensible, personne n’y trouve ni chemin, ni mode : c’est au-dessus de tout mode. Voici comment il faut entendre ces ténèbres : c’est une lumière qu’aucune intelligence créée ne peut naturellement atteindre ni comprendre. Et c’est sauvage, parce qu’il n’y a aucun accès. Quand l’esprit y est conduit, c’est au-dessus de lui-même, au-dessus de ses puissances de saisie et compréhension. » extrait de Tauler sermon 11 pour le lundi avant les Rameaux sur Jean 7 : 37

Dans ce texte le « désert sauvage » est assimilé à la « Ténèbre qui est une lumière qu’aucune intelligence créée ne peut atteindre », thème que l’on retrouvera dans toute théologie négative.

En ce qui concerne la présence de cette expression dans le poème X d’Hadewijch I, (str. Ged.XXII), l’on peut lire en note :
« On remarquera, str.4 et 5, la mention désert sauvage : le lecteur d’Eckhart et de Ruusbroec pensera peut-être y reconnaître une expression fréquente chez ces mystiques, et que nous trouverons dans les Nouveaux Poèmes ( v. la dernière strophe du poème III, et les notes 1 et 4 du même poème), pour désigner la nudité de l’Essence divine. Mais elle n’a pas ici une même portée métaphysique : il s’agit de l’exil où vivent les amants de Dieu. »

L’auteur de ces notes veut qu’il y ait deux Hadewijch parce que deux mystiques différentes. Or j’ai montré combien il y avait continuité dans le cheminement de Hadewijch, depuis les Poèmes jusqu’aux Nouveaux Poèmes. Toutes ces phases décrites dans la poésie de Hadewijch, sont également présentes chez Ruusbroec comme chez Tauler. Mais pas chez Maître Eckhart effectivement.

Nous ne pourrons comprendre Hadewijch (pas plus que Ruusbroec, et peut-être Tauler), si nous l’étudions en la reliant systématiquement à la théologie de Maître Eckhart. S’il y a similitude d’expressions, il n’y a pas similitude d’expérience.
C’est St Jean de la Croix, il me semble, qui fait la synthèse de cette commune voie mystique évolutive, - depuis la période affective jusqu’à l’Union pour une unité essentielle, - en montrant très bien comment cette « Lumière qu’aucune intelligence créée ne peut atteindre » provoque d’abord des ténèbres et des angoisses. C’est parce que l’épousée a été au contact dans l’Essence divine qu’elle vivra ensuite un exil douloureux et la sécheresse. Le « désert sauvage » ou si l’on veut « la ténèbre » ou bien « la nuit obscure » (ce qui signifie strictement la même chose) est au début, au milieu et à la fin. Seulement on ne ressent pas la chaleur du désert de la même façon lorsqu’on est encore un étranger dont la peau n’est absolument pas accoutumée, adaptée au pays nouveau et lorsqu’on est un enfant du soleil ou devenu tel.

« Ceux, en effet, que Dieu commence à conduire par ces solitudes désertes ressemblent aux enfants d’Israël : lesquels, aussitôt que Dieu dans le désert, eut commencé à leur donner cette nourriture du ciel (remarque : dès le début c’est déjà la contemplation infuse), qui avait en soi toutes les saveurs et qui – comme il l’est dit là – avait tel goût qu’un chacun voulait, néanmoins ils regrettaient davantage l’absence des goûts et saveurs des viandes et des oignons qu’ils mangeaient en Egypte – à cause qu’ils y avaient accoutumé et affriandé leur palais – qu’ils n’estimaient la douceur délicate du manger des anges ; et ils pleuraient et gémissaient la perte des chairs parmi les nourritures célestes. Car la bassesse de notre appétit en vient à tel point qu’elle nous fait désirer nos misères et avoir en dégoût le bien incommunicable du ciel. Etc.»
Ce passage n’est pas extrait de Vive Flamme mais de Nuit Obscure , Livre I, ch.9

Un peu plus loin, toujours dans Nuit Obscure livre I mais chapitre 10, St Jean de la Croix poursuit :
« Donc, au temps des sécheresses de cette nuit sensitive (en laquelle Dieu fait le changement que nous avons dit, tirant l’âme de la vie du sens à celle de l’esprit – ce qui est de la méditation à la contemplation, où l’âme ne peut plus opérer ni discourir des choses de Dieu avec ses puissances, comme nous avons déjà dit), les spirituels endurent de grandes peines, non tant de leurs aridités que de la peur qu’ils ont de se perdre par ce chemin, pensant que le bien spirituel est tari pour eux et que Dieu les a laissés, vu qu’ils ne trouvent ni appui, ni goût en les bonnes choses. Alors ils se fatiguent et s’efforcent d’appuyer leurs puissances, etc… » On retrouve dans ce passage des thèmes de Tauler cité plus haut.

Mais finissons avec Hadewijch en plein trouble douloureux faute de savoir ce qu’il adviendra de l’Amour :
« Ce désert est cruel et nul ne lui ressemble; / que l’amour fait en son domaine / lorsque notre désir languit vers lui / et que nous l’éprouvons sans le connaître jamais. / Il se manifeste en fuyant, / on le poursuit, on ne peut le voir ;/ ceci tient le cœur dolent et vigilant. …/ Si j’avais un juge je me plaindrais / de ce qui m’advient et m’accable : / amour m’a conduite sur de si hauts degrés, / j’en reçois maintenant des coups si cruels ! / Je n’ai ni chance ni profit en ceci, / mais puis-je en accuser Amour ? / Ce que je crains est l’Infidélité, vile et cruelle. / Que je redoute la perfidie de mon âme, ce n’est merveille, / elle m’a fait plus de tort qu’il ne peut sembler. / Si je n’ai pas atteint l’objet de mes désirs, / Infidélité en a la faute et nul autre. / Déloyauté fut ma pire ennemie / et je ne puis trouver salut devant elle / que dans la foi d’un constant amour…/ Si grave détresse qu’il m’impose, / je ne saurai défendre ma cause./ J’avoue ce qu’avouera / tout homme dont l’Amour a volé le cœur. / Que me servirait-il de contraindre ma nature ? / Elle doit en effet demeurer / purement ce qu’elle est, et recevoir / ce qui n’a pas cessé d’être sien, / pour étroite que l’on rende sa voie.»
Poème X, Str. Ged XXII.

Quand elle écrivit ce poème, Hadewijch ne savait pas encore ce que son Aimé avait prévu pour elle. Plus tard quand elle écrira les Nouveaux Poèmes, le ton ne sera plus le même ; son chemin étroit et sinueux l’aura portée jusqu’au lieu où repose Amour, sous le pommier ou dans la maison de notre Mère. Alors la « fruition » pleine. Pourtant c’est en se rappelant ses plaintes et ses erreurs qu’elle composera aussi les nouveaux poèmes, afin que ceux qui suivront ne fassent pas les mêmes bêtises ou plus simplement soient avertis ; elle offre ainsi un soutien comme si elle disait : non vous n’êtes pas seuls à connaître cet état.
« Le cœur qui possède cette lumière souffre beaucoup s’il éprouve le poids du péché. Il reste dépouillé et misérable jusqu’à ce que selon sa conscience il ait satisfait, et ne retrouve sa liberté que par le témoignage intérieur lui montrant que sa dette dans l’amour est totalement acquittée. Il faut désirer et aimer sans l’aide des sens ; puis au dehors comme au dedans demeurer sans connaissance comme une morte. » Nouveau Poème III. Mgd XIX.
Qu’on soit prévenu ou qu’on l’ignore, c’est de toute façon toujours dur pour celui qui est appelé à passer par-là.


La dette

« Il ( le cœur) reste dépouillé et misérable jusqu’à ce que, selon sa conscience, il ait satisfait, et ne retrouve sa liberté que par le témoignage intérieur lui montrant que sa dette dans l’amour est totalement acquittée. »
Hadewijch. Nouveau Poème III.
Quel témoignage intérieur ? La conscience que l’épreuve et les souffrances de la purification se terminent. Ici le cœur comprend que la dette qu’il avait contractée envers Amour lorsque celui-ci s’était donné à lui en une rencontre, puis ses infidélités, sont payées. Réduit au dépouillement, lucide sur sa véritable condition qui est misère, enfin adapté à son lieu de naissance, « le désert sauvage », le cœur peut désormais recevoir Amour qui ne demande qu’à toujours s’offrir à la contemplation par le moyen d’une « substantielle transformation » ; à la condition, dit Hadewijch, d’être auparavant « demeurée sans connaissance comme une morte. ».
Tauler aurait parlé de calme et de tranquillité. Et l’on sait de quelle façon St Jean de la Croix s’en prend dans Vive Flamme d’Amour, Strophe III verset 3, aux maîtres spirituels qui ne permettent pas à ceux qui en sont là de demeurer sans rien faire afin que Dieu opère seul cette transformation.

Le témoignage intérieur que la dette est payée car « l’âme voit ici que vraiment Dieu est à elle et qu’elle le possède par possession héréditaire et avec propriété de droit, en qualité de fille de Dieu adoptive, par le moyen de la grâce que Dieu lui a faite de se donner soi-même à elle, et qu’elle peut en disposer comme de chose sienne et le peut volontairement donner à qui bon lui semble ; et ainsi elle le donne à son bien-aimé, qui est Dieu même qui s’est donné à elle – ce faisant elle paye à Dieu tout ce qu’elle lui doit, attendu que de sa franche volonté elle lui donne tout autant qu’elle reçoit./ … / Dieu se paye avec ce présent de l’âme, car autrement il ne se payerait pas de moins, et il en sait bon gré à l’âme, comme une chose qu’elle donne de soi, tellement qu’à l’occasion de ce même présent, l’âme l’aime comme de nouveau. Et ainsi il se fait entre Dieu et l’âme un amour réciproque qui s’établit en conformité d’union et de don de mariage, /…/. C’est un grand contentement et une grande satisfaction pour l’âme de voir qu’elle donne à Dieu plus qu’elle n’est en soi et plus qu’elle ne vaut, avec la même lumière et la même chaleur divines que Dieu lui donne ; ce qui se fait en l’autre vie par le moyen de la lumière de gloire, et en celle-ci par le moyen de la foi très illuminée. C’est de cette façon que les profondes cavernes du sens donnent chaleur et lumière tout ensemble à leur Bien-Aimé, avec des excellences étranges. Elle dit tout ensemble, parce que la communication du Père et du Fils et du Saint-Esprit est faite ensemble à l’âme, et qu’Ils sont lumière et feu d’amour en elle. »
St Jean de la Croix Vive Flamme d’Amour Strophe III, versets 5 et 6.

« L’âme trouve en cette saveur de la vie éternelle qu'elle goûte ici, la récompense des travaux qu’elle a soufferts pour parvenir à cet état ; non seulement elle se sent payée et satisfaite à juste compte, mais récompensée avec grand excès, de façon qu’elle reconnaît la vérité de la promesse de l’époux en l’Evangile, quand il promet cent pour un./…/ C’est pourquoi elle peut dire : qui paye toute dette. »
St Jean de la Croix Vive Flamme d’Amour Strophe II, verset 5.

Non seulement l’âme a payé sa dette, mais Amour aussi avait une dette. Et Il la paye avec excès dit St Jean.
Hadewijch sait bien elle aussi qu’Amour paye sa dette. Pourtant elle rappelle, comme St Jean de la Croix l’a fait dans la Nuit obscure et le Cantique, à ceux qui sont en chemin, que cela ne s’obtient pas sans peines.
« Pour goûter un jour la fruition (cette jouissance qui est en fait un moins-de-jouir, un plaisir qui est abandon à la caresse où tout se décharge sans cesse), il ne faut point la chercher : elle est étrangère aux efforts de l’esprit, aux allées et venues de la pensée. Amour prétend nous payer de nos peines, mais comme il est inconstant ici-bas ! Il nous enrichit et nous réduit à la misère, nous exalte et nous précipite. Notre savoir doit s’élever dans le doute et monter dans l’incertitude, pour que la vérité soit notre demeure. » Nouveau Poème VIII,
Mgd XXIV, str 17–19. Nous retrouvons ici des thèmes de la Nuit Obscure.

Oui, « Après avoir goûté la prélibation divine ( cette première rencontre qui rend ivre) il faut qu’il soit refondu et transformé celui qui sans retour veut jeter l’ancre dans la belle Déité. » Hadewijch. Nouveau Poème III.

Peut-on en dire plus sur cette Déité dont parle Hadewijch ?

La Déité

« Dans la Déité nulle apparence de personne : les Trois dans l’Un sont nudité pure. Le premier apparu, le premier né, que la Trinité a choisi dans son sein, est le prince de Paix, qui pour nous a souffert la mort./…/ C’est pour être éternellement à son image et ressemblance que la Trinité nous a créées, et c’est en Elle seule qu’est notre dignité. Amour est la faiblesse du fort : on le voit bien en cette gratuite merveille de l’Oeuvre divine. »
Hadewijch Nouveau poème IV. Mgd XX.
Que l’on est éloigné ici de l’Un des néo-platoniciens.

Que dit St Jean de la Croix sur le rapport : dette payée /Déité ?
« O cautère délectable, ô caressante blessure, ô flatteuse main, ô touche délicate qui sent la vie éternelle et qui paye toute dette, en tuant, de la mort tu as fait la vie. » Second couplet de Vive Flamme d’Amour.

« En ce couplet, l’âme donne à entendre comment les Trois personnes de la Très Sainte Trinité, Père, Fils et Esprit Saint, sont Celles qui accomplissent en elle l’œuvre divin de cette union./…/ Et bien qu’elle les nomme ici toutes trois à cause des diverses propriétés des effets, toutefois elle parle seulement à une quand elle dit : de la mort tu as fait la vie, parce que toutes trois opèrent en un, et ainsi elle attribue tout à une et tout à toutes. »
Déclaration du second couplet.

Parlant de l’heureuse blessure faite par l’Esprit Saint qui ne sait pourtant que guérir St Jean dit :
« O caressante blessure, et d’autant plus hautement caressante que le cautère touche le plus profond centre de la substance de l’âme, embrasant tout ce qui peut être embrasé, pour caresser tout ce qui en est capable. Nous pouvons connaître que ce cautère et cette plaie sont au plus haut degré qui puisse arriver en cet état, /…/ Car ceci est seulement un attouchement de la Divinité dans l’âme, sans aucune forme ni figure intellectuelle ou imaginaire. » St. II, v.2
Parlant de la touche délicate du Fils il dit :
« Or cette touche divine n’a ni grosseur ni volume, parce que le Verbe qui la fait est éloigné de tout mode et de toute manière, exempt de tout volume, de forme, de figure et d’accident – qui sont ce qui a coutume de borner et limiter la substance – et partant, cette touche dont il est parlé ici, attendu qu’elle est substantielle ( c’est à savoir de la divine substance), est plus délicate qu’il ne se peut dire. O ! donc, finalement, touche ineffable délicate du Verbe, puisqu’elle se fait en l’âme moyennant ton être simple et très délié /…/ Car encore que ce soit en un degré imparfait, pourtant est-ce en effet un certain goût de vie éternelle qui se goûte en cette touche de Dieu. Et ce n’est pas chose incroyable qu’il arrive de cette façon, si l’on croit – comme l’on doit - que cette touche est une touche substantielle, c’est à savoir de la substance de Dieu en la substance de l’âme.» VF ; Strophe 2, v. 3 et 4

Comparons avec ce qu’écrit Hadewijch dans le « nouveau poème » X, Mgd XXVI.
« L’amour nu n’épargne rien dans son trépas sauvage, séparé de tout accident retrouve sa pureté essentielle. Dans le pur abandon de l’amour nul bien créé ne subsiste : Amour dépouille de toute forme ceux qu’il accueille dans sa simplicité.
Libres de tout mode, étrangers à toute image : telle vie mènent ici-bas les pauvres d’esprit. Ce n’est point tout de s’exiler, de mendier son pain et le reste : les pauvres d’esprit doivent être sans idées dans la vaste simplicité, qui n’a ni fin ni commencement, ni forme, ni mode, ni raison, ni sens, ni opinion, ni pensée, ni intention, ni science : qui est sans orbe et sans limite. C’est cette simplicité déserte et sauvage qu’habitent dans l’unité les pauvres d’esprit : ils n’y trouvent rien, sinon le silence libre qui répond toujours à l’Eternité. »
Hadewijch ne dit rien d’autre que ce que reprendra plus tard St Jean de la Croix.
Hadewijch ne dit rien d’autre que ce que Paul a lui-même exprimé dans sa lettre aux Romains : « Nous savons que Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment, ceux qui sont appelés conformément à son dessein. Car ceux que d’avance il a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, pour qu’il soit un premier-né parmi de nombreux frères ; ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés./…/ Qui nous séparera de l’amour du Christ ? L’affliction, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le danger, ou le glaive ? Selon qu’il est écrit : A cause de toi nous sommes mis à mort tout le jour, on nous estime comme des brebis d’abattoir. Mais en tout cela nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui, j’en ai l’assurance : ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Christ Jésus, notre Seigneur. »
Oui ceux qu’il a connus dans un contact, il les a prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, pour qu’il soit premier-né parmi une multitude de sœurs et de frères. Nous entendons mieux ici le sens que prend le terme de prédestination. Le problème n’est pas celui de la prédestination comme entendue ordinairement par des Calvin etc, mais du pourquoi le contact est-il rendu possible ou pas. Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment. Aimons-nous avec assez de violence, la vie, la beauté, la bonté, la justice, la vérité, l’amour, c’est à dire tout ce pour quoi Jésus donna sa vie, et cela malgré notre cécité, notre surdité et notre âme malade ? Car même malade on peut désirer désirer le Vivant. Alors ensemble crions de toute notre foi au pied de la Croix : Viens ! Seigneur Jésus, viens. Ainsi Dieu viendra ; découvrant notre nudité il nous connaîtra et nous prédestinera à devenir conformes à l’image de son Fils.

Déité suite

« L’amour nu n’épargne rien dans ce trépas sauvage, séparé de tout accident retrouve sa pureté essentielle. Dans le pur abandon de l’amour, nul bien créé ne subsiste : Amour dépouille de toute forme ceux qu’il accueille dans sa simplicité.»
Nous savons quelle évolution et transformations s’opèrent dans le ressenti du contact et dans la relation divine. Ce ressenti se modifie en fonction du degré de purification de l’âme et conduit la Bien-aimée, qui est agie par Amour, à franchir, souvent douloureusement, des étapes dans son cheminement ; Trépassant de multiples fois et de multiples manières, elle est amenée toujours plus loin dans le dépassement, le dépouillement. Elle vit à chaque fois un passage ou « trépas ».
Maître Eckhart dans le traité XIe du recueil de Pfeiffer parle de ce même passage ou trépas en des termes assez proches, comme d’une « introduction de l’âme dans la sphère divine » que seul rend possible son anéantissement préalable. Celui-ci consiste « à se détourner de toute image et de toute forme, à s’en dépouiller sans réserve, car la nature divine exclut l’un et l’autre. Lorsque l’âme est ainsi débarrassée, elle est assimilée à la nature sans mode de Dieu même. Ceci est l’entrée intime de l’âme dans la nature divine. »
« Sa nature en ce point est dépouillée de l’accident, elle s’abîme, se perd, en sorte qu’il n’en reste qu’un simple EST ; et l’absence de cet EST est l’Unité. »
« Toutes les facultés de l’âme prennent part à la course vers la couronne, mais celle-ci n’est donnée qu’à l’essence nue, comme le dit Denys. »
Là encore chez Eckhart le dépouillement semble être à l’initiative de l’homme. Il précède l’initiative de Dieu jusqu’à l’abîme et sans qu’il soit question du rôle essentiel de Amour. Pas de trace de la phase affective, alors que chez Hadewijch il est question de « l’amour nu qui n’épargne rien ». Ainsi, bien que ces deux textes soient apparemment proches, il n’est pas sûr qu’ils décrivent une même expérience. En effet là où Hadewijch parle d’un amour qui est nu, de « Amour qui dépouille de toutes formes ceux qu’il accueille dans Sa simplicité » (initiative de Dieu donc dans une relation amoureuse, abandonnée à Amour), Maître Eckhart dit que c’est l’âme qui doit se dépouiller et être nue afin de pouvoir s’abîmer, entrer dans la nature sans mode de Dieu.

La Relation

Chez Hadewijch, comme chez St Jean de la Croix, Dieu, Amour, le Bien-aimé, sont les noms généralement employés pour désigner ce qui est ressenti comme venant à soi, manifesté et agissant, provocant une sortie de soi amoureuse.

Les noms de Déité ou Divinité sont généralement employés en cette phase où la relation s’est intériorisée, est devenue très intime et très tranquille en assurance. Hadewijch parle alors de « conversion intime à l’Unité » (Nouveau Poème VI, Mgd XXII), de « l’Eternité de l’éternelle Essence » ( Nouveau Poème XIII, Mgd XXIX) qui est relation pure et nue, dans l’intimité.
Remarque : En ce poème il n’est pas dit que l’âme se fait nue et simple, mais que l’âme est adaptée par l’unité de la vérité nue à la nature simple de l’Eternité de l’éternelle Essence. Hadewijch témoigne donc du rôle actif de la Trinité dans l’amour unifiant et de la passivité de l’âme qui subit.
« L’unité de la vérité nue, abolissant toutes les raisons, me tient en cette vacuité et m’adapte à la nature simple de l’Eternité de l’éternelle Essence. »
Hadewijch Nouveau Poème XIII, Mgd XXIX.

St Jean de la Croix dans la deuxième partie du Cantique et dans Vive Flamme parle de cette progression de la relation-pour-une-union vers plus d’intimité, d’un enfoncement toujours plus profond au centre de l’âme, le fond intime. Là encore ce n’est pas l’âme seule qui est en question, mais la relation des amants et les effets.
Il décrit une phase transitoire qu’il appelle fiançailles, puis un aboutissement, une relation en plénitude, le but terrestre de ce long chemin qu’il appelle mariage. Distinctions, noms et formes cèdent à l’unité. Unité des 3 personnes dans la relation d’amour qui en contact avec l’homme lui donne le Vivant.
« C’est là que nous recevons la douce Vie vivante que la Vie donne à la vivante vie. » Hadewijch Poème XIX, Mgd XIV.
Les Poèmes XVII ( Mgd XIII), XVIII (Mgd XV), XIX (Mgd XVI) ont sûrement été écrits durant cette phase transitoire et décrivent le vécu intime des fiançailles. Hadewijch commence à comprendre son chemin, à goûter le Repos, car elle dit « Oui » à Amour, se donne entièrement à Lui et accepte tout désormais de Lui, Sa divine douceur comme Sa divine peine. Et quelle synthèse, quelle connaissance des diverses formes de la manifestation d’Amour dans le Poème XVIII. Oui elle est bien arrivée au terme de sa course tout extérieure. Amour va se donner désormais à elle dans une « conversion essentielle .

Ainsi ce qui est en question quand Hadewijch parle d’essence ou St Jean de la Croix de substance, c’est la qualité de l’union amoureuse entre la Trinité et l’âme. Quand Amour nous prend, nous sommes Un.
« Dans l’intimité de l’Un, ces âmes sont pures et nues intérieurement, sans image, sans figure, comme libérées du temps, (comme) incréées, (comme) dégagées de leurs limites dans la silencieuse latitude. »
Hadewijch Nouveau Poème I, Mgd XVII.
Hadewijch décrit ici ce que ressent et vit l’âme dans la relation amoureuse. « Dans l’intimité de l’Un ces âmes sont pures » car si elles sont parvenues à ce degré d’intimité, c’est que Amour les a dépouillées. Elle ne dit pas que l’âme est libérée du temps, mais comme libérée, elle ne dit pas que l’âme est incréée mais comme incréée, etc. Elle dit ce qu’elle ressent en ces moments merveilleux.
Que faut-il entendre encore lorsque Hadewijch ou Ruusbroec parlent d’essence. C’est encore St Jean de la Croix qui donne une réponse quand il dit que l’âme « sent la vie éternelle ». Il parle d’un ressenti dans la relation, comme Ruusbroec parle souvent de sentir et de ressentir.
« Car encore que ce soit en un degré imparfait, pourtant est-ce en effet un certain goût de la vie éternelle qui se goûte en cette touche de Dieu. Et ce n’est pas chose incroyable qu’il arrive de cette façon, si l’on croit – comme l’on doit – que cette touche substantielle, c’est à savoir de la substance de Dieu en la substance de l’âme. C’est ce qui fait qu’il est impossible d’exprimer la délicatesse des délices qui se sentent en cette touche. Et ainsi, il se peut seulement dire, et avec vérité, qu’elle sent la vie éternelle. » Vive Flamme Strophe II, vers 5.
C’est exactement ce que veut dire Hadewijch lorsqu’elle dit que « l’unité de la vérité nue, abolissant toutes les raisons, me tient en cette vacuité et m’adapte à la nature simple de l’Eternité de l’éternelle Essence. » Nouveau Poème XIII.
Elle parle de ce contact, de la « touche délicate » du Père, du Fils et de l’Esprit Saint lorsque « tous trois opèrent en un, et ainsi elle attribue tout à une et tout à toutes. » (St Jean de la Croix). Elle exprime le ressenti, le vécu intime en cette Relation d’Union dans l’Unité. Elle connaît la « fruition » de cette « Source première en nous-mêmes », de ce « noble savoir céleste », de cet « aliment d’amour toujours renouvelé » parce qu’elle est désormais Epouse de l’Epoux.

Les touches

Mais j’ai dit aussi avec E.Stein, que l’Union est au début et à la fin et qu’elle domine tout le parcours. Si cela est vrai nous devons dans ces écrits en retrouver la preuve.

Y a-t-il eu Union en la Divinité dès la première rencontre ? Arrive-t-il qu’il y ait dans la relation amoureuse au cours de brèves rencontres ou pénétrations, une perte des distinctions des personnes divines ? Oui, disent les épousées, au cours de touches ou d’attouchements (St Jean de la Croix, Ruusbroec), lors de sa venue soudaine (Hadewijch) ; au début puis à certains moments du cheminement d’union par touches ; enfin de manière pleine mais autrement à partir du mariage, quand Epouse et Epoux deviendront Un. « Oui je vous dis un saint et grand mystère l’homme et la femme seront une seule chair ; je l’entends ici du Christ et de son Epouse, l’Eglise. » Ephésiens 5 :31 – 32.

Dans le Cantique spirituel, parlant des différentes blessures d’amour que peut faire l’Epoux, St Jean de la Croix, parle d’une « troisième manière d’être travaillé en l’amour, qui est comme mourir. »
« L’âme étant devenue toute entière ulcère, elle vit en mourant jusqu’à ce que l’amour la tuant, il la fasse vivre une vie d’amour, la transformant en amour. »
Nous retrouvons ici ce qu’exprime plus haut Hadewijch sur Amour qui n’épargne rien. Nous sommes là tout au début de ce chemin d’union puisqu’il y a grande souffrance. Je le dis : l’ulcère apparaît aussitôt après la première rencontre.
St Jean poursuit : « Et ce mourir d’amour est causé en l’âme moyennant un attouchement d’une très haute connaissance de la Divinité, qui est ce je ne sais quoi qu’elle dit en ce cantique par eux balbutiés, lequel attouchement n’est pas continuel, ni de grande durée, parce que l’âme se détacherait du corps ; mais il passe rapidement. Et ainsi elle demeure mourant d’amour, et elle meurt davantage, voyant qu’elle n’achève pas de mourir d’amour. Cet amour s’appelle impatient. » Cantique Exposition strophe VII.
Ce que St Jean décrit ici est dit dans tous les poèmes de Hadewijch et de toutes les périodes. La touche de Dieu, crée un manque puissant et mortel. Ici St Jean dit que cet attouchement n’est pas continuel, ni de grande durée. Il ne s’agit donc pas du Mariage, mais bien du premier toucher d’Union qui va tout bouleverser.

Cet « attouchement » est un transport, un plaisir que j’ai appelé moins-de-jouir, « jouissance sans mode », où toute distinction semble comme abolie, mais où une connaissance obscure est donnée. Contemplation, claire vision, unité de la vérité nue, tout cela exprime une même expérience. Il n’y a plus de manque en ces moments-là. Plus de tension, tout se déchargeant sans cesse.

Un je ne sais quoi

Mais le manque, sitôt après la touche, demeure en réalité ; un « je ne sais quoi qui manque et reste à retrouver ». Il sera cause de l’exode et entretiendra le désir.
« Ce que l’homme appréhende dans la connaissance nue de haute contemplation, cela est grand assurément, et n'est rien si je compare ce qui est saisi à ce qui fait défaut. C’est dans cette déficience que doit plonger notre désir : tout le reste est par essence misérable. Ceux dont le désir pénètre toujours plus avant dans la haute connaissance sans parole de l’amour pur, trouvent aussi la déficience toujours plus grande, à mesure que leur connaissance se renouvelle sans mode dans la claire ténèbre, dans la présence d’absence (Simone Weil parlera de « désirer à vide »)…/…/ C’est pourquoi ils se hâtent ceux qui ont entrevu cette vérité, sur le chemin obscur, non tracé, non indiqué, tout intérieur. » Nouveaux Poèmes I, Mgd XVII.
Nous retrouvons ce thème dans le Cantique spirituel de St Jean.
« Et mourante je demeure d’un je ne sais quoi… », « une très haute connaissance de Dieu qu’on ne peut expliquer (que pour cela, elle appelle un je ne sais quoi), tellement que /…/ celle-ci que je n’achève point d’entendre, dont j’ai un haut sentiment, me fait mourir. »

Puis il poursuit :
« En ce sentiment, l’âme sent ( ressenti donc) de Dieu si hautement qu’elle entend clairement que tout reste à entendre. Et cette intelligence et ce sentiment de la Divinité est si immense qu’elle ne se peut entendre parfaitement, est une connaissance très éminente. Et ainsi, l’une des plus grandes faveurs que Dieu fasse, comme en passant, en cette vie, c’est de donner clairement à entendre à l’âme et de lui faire sentir si hautement de Dieu qu’elle connaisse manifestement qu’on ne le peut entendre ni sentir entièrement. Parce que c’est en quelque sorte à la façon de ceux qui le voient dans le ciel, où ceux qui le connaissent davantage entendent plus distinctement l’infini qui leur reste à entendre, que ceux qui le voient moins, auxquels ce qui leur demeure à entendre ne paraît pas si distinctement comme aux autres qui le voient davantage. »
Cantique spirituel Strophe VII vers 5.
Oui c’est en cette touche que Amour réveille dans l’âme le manque de Lui ; Ressenti d’une distance insupportable désormais; ce manque est un feu qui ronge, purifie et brûle jusqu’à l’incandescence. Le cœur devient le lieu du contact entre désir de l’âme et désir de Dieu ; lieu où tout sera consumé afin que soit réduite la distance entre l’homme et Dieu.
« Entre ce qui est saisi et ce qui fait défaut, il n’y a point de mesure, et nulle comparaison n’est possible » dit Hadewijch dans le Nouveau Poème I.
Ce manque, ce feu, cet amour violent, cette connaissance sans savoir pourquoi sont la marque de cette voie dont Hadewijch témoigne. Ils font de l’âme une étrangère en ce monde car rien, ni personne ne pourra éteindre ce manque terrible si ce n’est Amour lui-même.

Remarque :
J’ai rencontré ce problème de décalage en côtoyant des charismatiques. Il n’y a pas trace de perte chez eux. Ils ne sont pas « ivres du vin qu’ils n’ont pas bu », seulement de celui qu’ils disent boire.
Il m’est arrivé également de lire certains articles sur la mystique, où les auteurs n’avaient pas compris par exemple pourquoi St Jean de la Croix ne peut plus rien attendre de la médiation des créatures, ni pourquoi il est obligé d’accepter de « s’enfoncer dans la nuit obscure » de la foi.

St Jean de la Croix ne propose pas cette voie à tous, ni Hadewijch d’ailleurs. Mais lorsqu'il y a eu rencontre et pénétration, « cette troisième manière d’être travaillé en l’amour » par la Présence d’absence, l’âme de toute façon n’a plus le choix. Toute autre manière de chercher ou de connaître Dieu est perte douloureuse de temps, retour en arrière et source de tourments. Suivre alors la voie proposée par Hadewijch puis par St jean de la Croix est vital, ni plus ni moins.

« Comme les créatures ont donné à l’âme des marques de son Ami, lui montrant un vestige de sa beauté et de son excellence, son amour s’est accru, et par conséquent la douleur de l’absence ; parce que, tant plus l’âme a de connaissance de Dieu, plus elle souhaite de la voir. Et comme elle voit que son mal ne peut guérir que par la vue et la présence de son Bien-Aimé, se défiant de tout autre remède, elle requiert en ce cantique la délivrance et la possession de sa présence, disant qu’il ne veuille plus à l’avenir l’entretenir de toutes autres connaissances et communications de lui, parce qu’elles ne satisfont pas à son désir et à sa volonté – et partant qu’il lui plaise de se livrer vraiment à elle désormais dans un amour parfait et consommé. »
Cantique spirituel, Strophe VI, Exposition.
Remarquons ici que la douleur de l’absence est déjà présente quand les créatures donnent à l’âme des marques de son Ami. D’ailleurs il est son Ami parce qu’il y a eu rencontre. Et c’est parce que l’âme continue de chercher des traces de son Amour auprès des créatures que la douleur augmente, car elle ne reçoit pas de réponse qui puisse la satisfaire et combler son insupportable manque de Lui. En ce parcours spécifique qui commence aussitôt l’entrée, par contact, en la contemplation infuse, cette médiation est devenue inadéquate parce qu’incapable d’atténuer la douleur du manque de Lui, « incapable d’apporter réponse à ce je ne sais quoi qui demeure de Lui en mon cœur et qui me fait mourir d’amour ». St Jean de la Croix ne refuse pas la réalité d’une médiation des créatures (des réalités créées) ni la valeur de la méditation, mais lorsqu’il y a eu toucher d’Union cette médiation est dépassée puisque le Médiateur est Christ-Amour lui-même.

Mais revenons aux 3 manières de souffrir pour l’Aimé selon St Jean de la Croix: « La première se nomme blessure, laquelle est moins véhémente et dure moins parce qu’elle provient de la connaissance que l’âme reçoit des créatures, qui sont les moindres œuvres de Dieu. Et de cette blessure que nous appelons encore maladie, l’Epouse parle dans les Cantiques disant : Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, si vous trouvez mon Bien-Aimé, de lui dire que je languis d’amour ; où par les filles de Jérusalem s’entendent des créatures.
La seconde se nomme plaie, qui pénètre plus avant dans l’âme que la blessure, et pour ce sujet elle dure davantage, parce qu’elle est comme une blessure convertie en plaie avec laquelle l’âme se sent véritablement navrée d’amour. Et cette plaie se fait en l’âme moyennant la connaissance des œuvres de l’Incarnation du Verbe et des mystères de la foi ; lesquelles, pour être les plus grandes œuvres de Dieu et qui enserrent en soi un plus grand amour que celles des créatures, font en l’âme un plus grand effet d’amour./…/ dont l’Epoux parle dans les Cantiques, disant : Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse, vous avez blessé mon cœur en l’un de vos yeux et en un cheveu de votre cou ; parce que l’œil signifie ici la foi en l’Incarnation de l’Epoux, et le cheveu signifie l’amour de la même Incarnation.
La troisième manière etc… » Cantique strophe II exposition

Ce passage du Cantique spirituel montre clairement que St Jean de la Croix respecte les divers moyens et médiations qui conduisent à la connaissance des mystères de la foi et à celle de l’amour de Dieu. Il ne méprise pas du tout ces moyens-là car il parle de blessure, de plaie et d’un grand amour. Cependant il est bien obligé de constater un amour plus puissant, plus effectif, en lui et chez d’autres. Ainsi, il définit la troisième manière de connaissance et parle très clairement d’un « mourir d’amour ».
Témoignage :
Le « mourir d’amour » ne s’éteint jamais. La nuit, le jour, durant toutes les années qui restent à vivre, jamais il ne passe. Il évolue, se transforme mais cependant demeure. Lorsque Amour a touché de cette manière une âme, les médiations habituelles et les méditations sont dépassées. Pire même, elles peuvent constituer une entrave à l’œuvre qu’Amour opère désormais lui-même en cette âme. C’est un peu comme un homme qui ayant manifesté le désir de connaître une personne qu’il a vue en photo et dont il a entendu parler par ses amis en des termes élogieux, continuerait, alors que depuis il a eu l’honneur de faire sa connaissance - la personne ayant elle-même pris l’initiative de le rencontrer personnellement - de chercher à la comprendre au travers de ce que ses amis en disent et par cette photo à laquelle son imaginaire se cramponne. Il est facile de voir en cet exemple ce qu’il y a de décalé dans le comportement de cet homme. Il en va de même dans la voie dont nous parlons. Se cramponner aux réalités créées et à la méditation revient à refuser l’aventure et la prise de risque fructueuse que Amour nous propose. Mais en réalité un refus durable n’est pas possible, le feu de l’amour étant trop puissant. Tout de même, il faut savoir que toute erreur de jugement, d’orientation du désir, toute tergiversation ou lâcheté en cette voie, se paye de beaucoup de souffrances supplémentaires.

Cependant je dois avouer que les choses ne sont toujours aussi tranchées et nettes que cela lorsque « Dieu commence à mettre en cette notice surnaturelle de contemplation ». Il m’a fallu cependant pousser ‘‘là où ça coince’’ depuis toujours, afin de provoquer une prise de conscience.
Bien que dans la Montée du Mont Carmel, St Jean de la Croix avance avec grande prudence lorsqu’il essaye de traiter de cette voie de contemplation infuse (voir fin du chapitre 14 du livre II), il n’en reste pas moins vrai qu’au commencement de ce cheminement spécifique, l’âme oscille encore et cherche des appuis par manque d’habitude, de pratique du contact ; elle ne sait pas profiter des lumières surnaturelles qui lui sont données.
« On ne prétend pas que ceux qui commencent à avoir cette notice amoureuse ne doivent en général plus jamais tâcher de méditer. Car au commencement qu’ils vont profitant, ils n’ont pas une si parfaite habitude en cette notice qu’ils se puissent mettre en son acte aussitôt qu’ils le voudront ; ni, semblablement, ils ne sont si éloignés de la méditation qu’ils ne puissent méditer ni discourir parfois naturellement comme ils avaient de coutume, par les formes et sur les mystères dont ils avaient accoutumé, trouvant là quelques choses nouvelles. Au contraire, en ces commencements, quand ils verront, par les indices déclarés, que l’âme n’est pas employée en ce repos ou notice, ils devront se servir du discours jusqu’à ce qu’ils aient acquis l’habitude que nous avons dite, en quelque sorte parfaite – ce qui sera lorsque chaque fois qu’ils voudront méditer, aussitôt ils demeureront en cette connaissance et paix sans pouvoir méditer ni même en avoir envie. Car jusqu’à ce qu’on en soit venu là, en ce temps qui est des profitants, il y aura tantôt de l'un, tantôt de l'autre, à différents moments. De sorte que souvent l’âme se trouvera en cette amoureuse ou paisible assistance sans rien opérer avec les puissances,-…-, n’opérant pas activement, mais seulement recevant ; et souvent elle aura besoin de s’aider doucement et modérément du discours pour s’y mettre. Mais quand l’âme y est établie, nous avons dit qu’elle ne travaille plus avec les puissances. »
Montée du Mont Carmel livre II, début du chapitre 15.

On comprend ici, que même lorsqu’en cette voie spécifique, la méditation est utilisée, elle ne peut plus jouer le rôle qui est le sien habituellement chez un chercheur de Dieu. En effet, dans le cas qui nous occupe, la personne n’a plus à aller à Dieu, vu que Dieu est venu au contact, et l’a prise. C’est ce décalage - pour l’avoir vécu concrètement - que j’ai voulu rendre palpable à tous ceux qui ont en charge des âmes, dans Exode social, au chapitre ‘’Sa foi pour les autres’’ J’espère avoir réussi à faire passer quelque chose ; ici, en retrait de tout, je n’ai aucun moyen raisonnable de connaître l’impact de ces écrits en Eglise, (quand je dis Eglise, je ne parle pas seulement de l’Eglise catholique, mais aussi de mes frères orthodoxes, de mes frères protestants et de tous les autres, dedans ou dehors que j’aime). Pourtant l’Esprit, le Saint m’assure intensément que j’ai allumé un feu et que je suis aujourd’hui portier de l’enclos. Lui, l’Esprit étant la clé.

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Commentaires suite

Afin d’appuyer un peu plus cette affirmation que St Jean de la Croix connaissait les écrits d’Hadewijch et qu’il s’y référait, je vais mettre en présence d’autres passages,
1) où des expressions identiques apparaissent
2) où lorsqu’il y a des variantes dans l’expression, le sens reste strictement le même.
Petit changement par rapport à ce qui a été fait plus haut, je laisse désormais entièrement la parole à St Jean de la Croix qui commentera Hadewijch par non Vive flamme mais aussi Cantique spirituel interposé.


Mes sens se dessèchent

Hadewijch :
« Je salue celui que j’aime avec le sang de mon cœur ; mes sens se dessèchent dans l’ire d’amour. »
Poème XVIII. Mgd XV . strophe 1

Commentaire de St Jean de la Croix :
« Quand l’appétit s’est déjà entretenu et en quelque façon habitué aux choses de l’esprit avec quelque force et quelque constance, Dieu commence soudain à sevrer l’âme et la mettre en état de contemplation./…/ Ce qui se fait lorsque les actes du discours et de la méditation de l’âme viennent à cesser, avec les premiers goûts et les premières ferveurs sensibles, sans qu’elle puisse discourir comme auparavant et sans qu’elle trouve aucun appui pour le sens, lequel demeure en sécheresse, pour autant que l’on fait passer les richesses à l’esprit, lequel ne tombe pas sous le sens. Et comme toutes les opérations que l’âme peut de soi-même exercer naturellement dépendent des sens, de là vient que désormais en cet état, Dieu est l’agent et l’âme le patient, elle se comportant comme celle qui ne fait que recevoir et en laquelle on opère, et Dieu comme celui qui donne et qui opère en elle, lui donnant en la contemplation les biens spirituels, qui sont connaissance amoureuse – sans que l’âme se serve de ses actes et discours naturels, vu que désormais elle ne peut plus entrer en discours comme auparavant. »
Vive Flamme d’Amour, strophe III, vers 3.


Pourquoi ne jamais m’achever – Achève de te livrer sans feinte

Hadewijch :
« Pourquoi me montrer ce visage et ne jamais m’achever ?
Car lorsque je me crois perdue, vous recommencez votre jeu espiègle et trompeur. »
Nouveau Poème XII, Mgd XXVIII.

Commentaire de St Jean de la Croix
« Comme elle voit que son mal ne peut guérir que par la vue et la présence de son Bien-Aimé, se défiant de tout autre remède, elle requiert en ce cantique la délivrance et la possession de sa présence, disant qu’il ne veuille plus à l’avenir l’entretenir de toutes autres connaissances et communications de lui, parce qu’elles ne satisfont pas à son désir et à sa volonté. »
Cantique spirituel strophe VI. Exposition

Hadewijch :
« Ah ! bel Amour vos tours sont trop rapides, quand vous dites une chose, vous en pensez une autre ; maintenant doux, puis cruel, puis de nouveau changé ;» Nouveau Poème XII, suite.

Commentaire de St jean de la Croix, suite :
« Où il faut remarquer que toute âme qui aime véritablement Dieu ne peut vouloir être contente qu’en possédant vraiment Dieu, parce que toutes les autres choses non seulement ne la satisfont pas, mais plutôt lui font croître la faim et l’appétit de le voir comme il est./…/ Et ainsi lui étant une chose fâcheuse de s’entretenir de si peu, elle dit : Achève de te livrer sans feinte aucune, parce que tout ce qu’on peut connaître de Dieu en cette vie, pour grand que ce soit, n’est pas une connaissance de Dieu parfaite, parce que c’est une connaissance en partie et très éloignée. Mais le connaître essentiellement, c’est le connaître vraiment, ce que l’âme demande ici, ne se contentant pas de ces autres communications. »
St Jean .C, Cantique strophe VI, vers 2

Hadewijch :
« vous feriez bien tout de même de vous décider ! »/…/
« Vous êtes malicieux, vilain, et plein de clémence, doux comme l’agneau et sans pitié comme l’animal farouche, en liberté dans le désert sans mode. »
Nouveau Poème XII, suite.

Commentaires de St Jean de la Croix :
« Ne veuillez donc plus à l’avenir m’envoyer ces connaissances éloignées ; parce que si jusqu’ici je pouvais m’en contenter, vu que je ne vous connaissais ni ne vous aimais beaucoup, maintenant la grandeur de l’amour que je vous porte ne se peut plus contenter de ces messages ; partant, achevez de vous livrer.
Comme si clairement elle disait : mon Seigneur et mon Epoux, ce que vous donnez de vous à mon âme par parcelles, donnez-le entièrement ; et ce que vous montrez comme par fentes, achevez de le montrer à pleine clarté ; et ce que vous communiquez par moyens (qui est comme vous communiquer par moquerie), je vous prie que ce soit au vrai, vous communiquant par vous-même.


Car il semble parfois en vos visites que vous allez donner le joyau de votre possession, et quand mon âme se considère bien, elle s’en trouve privée, parce que vous vous cachez d’elle, ce qui est comme donner par moquerie. Livrez-vous donc véritablement, vous donnant tout à toute mon âme, afin que toute elle vous possède tout, et cessez dorénavant de m’envoyer des messagers. »
Cantique spirituel Strophe VI, vers 3,4

Remarque : Bien que le Nouveau Poème XII, ici cité, soit attribué par les spécialistes à Hadewijch II, on retrouve bien là tout l’esprit de la Hadewijch I et de ses « Poèmes » classés en mystique affective.
Le désert sans mode a dans ce poème une couleur très proche de celui du poème X,( strophe 4 et 5, str. Ged XXII.) attribué généralement à Hadewijch I.

Remarque surtout : Ces deux textes mis en relation montrent à l’évidence la commune expérience des rédacteurs, mais aussi que St Jean lisait Hadewijch.
La communion des saints : relation d’amour en unité dans l’union, au-delà de l’espace et du temps.
« « Cette parole se répandit donc chez les frères : « Ce disciple (Jean) ne doit pas mourir ». Mais Jésus n’avait pas dit à Pierre : « Il ne doit pas mourir », mais : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, en quoi cela te regarde-t-il ? » » Jean 21 : 23
Ceci est un saint mystère que je touche et goûte de tout mon corps, de tout mon cœur, de tout mon esprit et de toute mon âme.
Un même Amour, une même Parole, un même Esprit au-delà temps et espace, et jusqu’à la fin des temps dans la communion des saints ; prémices de ce jour fixé où Jésus-Christ viendra pour tous ceux qui sont endormis dans la mort. Ce jour glorieux, Il s’éveillera en chaque cœur et en chaque corps, pour une « recréation ».
Pour l’heure, heureux les prémices qui ont part à la première résurrection.
Apocalypse 20 : 6


La Nudité de l’Un

Hadewijch
« Aller et venir s’entend de l’amour qui mène à la connaissance des raisons, mais lorsque dans leur marche ils s’avancent sans retour, c’est qu’ils pénètrent dans la Nudité de l’Un, au-dessus de l’intelligence, où nous fait défaut tout secours de lumière, où le désir ne trouve que la ténèbre : un noble je ne sais quoi, ni ceci, ni cela, qui nous conduit, nous introduit et nous absorbe en notre Origine. »
Nouveau Poème II, Mgd XVIII.

Commentaire de la Nudité de l’Un par St Jean de la Croix :
Elle « veut dire : en cette solitude qu’à l’âme de toutes choses, où elle est seule avec Dieu, il la guide, la meut et l’élève aux choses divines, c’est à savoir : son entendement aux intelligences divines, parce qu’il est désormais seul et dénué d’autres intelligences contraires et étrangères ; et il meut librement sa volonté à l’amour de Dieu, parce qu’elle est désormais seule et libre des autres affections ;


et il remplit sa mémoire de divines connaissances, parce qu’aussi elle est seule et vide d’autres imaginations et fantaisies. Car aussitôt que l’âme débrouille ces puissances et les vides de toutes choses inférieures et de toute propriété envers les supérieures, les laissant seules et dénuées, Dieu les emploie immédiatement dans les choses invisibles et divines. Et Dieu est Celui qui la conduit en cette solitude, qui est ce que saint Paul dit des hommes parfaits qui spiritu Dei aguntur
soit : Ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, qui est le même que de dire : et la guide en solitude. » Cantique Strophe XXXV, vers 3.
Elle «veut dire que non seulement il conduit l’âme dans cette sienne solitude, mais que lui-même, seul, opère en elle, sans aucun autre moyen; parce que c’est là la propriété de cette union de l’âme avec Dieu…» Strophe XXXV vers 4


Sans dissemblance – grande semblance

Hadewijch :
« C’est privilège des âmes pures et nobles de persévérer en ceci, de n’admettre nulle dissemblance. La noble clarté se manifeste selon qu’il lui plaît. »
Nouveau Poème II, Mgd XVIII

« Je vous ai goûté au lieu qui me convient, dans le secret de l’esprit. Il m’est doux que cette intimité bannisse toute dissemblance. »
Nouveau Poème VIII, Mgd XXIV

St Jean de la Croix :
« Nous voyons cela en un cristal pur et net, lequel est assailli par la lumière : car, tant plus il reçoit de degrés de lumière, tant plus la lumière se concentre en lui, et tant plus il en demeure lumineux – voire qu’à raison de l’abondance de lumière qu’il reçoit, il peut venir à tel point qu’il semble être tout lumière et qu’il n’y a plus de différence de lui à la lumière, parce qu’il est éclairé par la lumière tout autant qu’il en est capable, et cela le fait ressembler à la lumière. »
Vive Flamme d’Amour Strophe I, vers 3

« Mais elle (l’épouse) diffère en la chair qui en ton être simple n’est admise.
Or, en les parfaites amours, cette loi est requise :
Que l’ami se fasse semblable à l’aimé,
Car plus grande semblance, plus grand délice tient caché. »
St Jean de la Croix - Romances VII, De l’incarnation.


Chasser les créatures

Hadewijch :
« Que ce qui va et vient, ce qui est précepte ou doctrine, pour le cœur ou pour l’esprit, me laisse dans le seul Principe trouver ma joie.
Ah Dieu comme ils s’enrichissent, ceux qui chassent les créatures, vertes ou mûres, et tout le périssable, pour n’accueillir que votre amour ! Car n’avoir communion qu’avec vous est délice, et tout ce qui n’est point vous, n’est que chagrin. » Nouveau Poème II – Mgd XVIII.

St Jean de la Croix :
« Chassez-nous les renardeaux / Car notre vigne est déjà toute fleurie, / Cependant qu’avec des roses / Nous serrerons une pigne ; / Et que sur la montagne nul ne paraisse. » Cantique Strophe XXVI

Commentaires de St Jean de la Croix :
« Désirant que rien ne la divertisse de cette délectation intérieure, elle souhaite qu’on lui ôte les choses susdites (créatures ou renardeaux), et de plus elle désire une grande solitude de toutes choses, de manière qu’en toutes les puissances et en tous les appétits intérieurs et extérieurs, il n’y ait forme ni image ni autre chose qui paraisse et se représente devant l’âme et le Bien-Aimé, pendant qu’en une solitude commune et une union mutuelle ils façonnent cette pigne de fleurs (assemblement des vertus) et en jouissent. »
Cantique - strophe XXVI - Exposition

St Jean de la Croix suite :
« L’âme dit cela ici pour autant qu’il convient, au temps de cette communication avec Dieu, que tous les sens intérieurs et extérieurs soient désoccupés et vides. Parce qu’en tel cas, tant plus ils opèrent, tant plus ils troublent. Parce que, quand l’âme est parvenue à l’union intérieure avec Dieu, les puissances spirituelles - et encore moins les corporelles - n’opèrent plus, puisque l’œuvre d’union d’amour est désormais faite. Et ainsi elles cessent d’opérer, parce que, quand on est parvenu au terme, toutes les opérations des moyens cessent. Et ainsi, ce que l’âme fait alors à son Ami, c’est être en exercice de ce qui est déjà fait en elle, à savoir l’amour continuant l’union avec Dieu. Donc, que seule la volonté soit là présente, se livrant elle-même et aussi toutes les vertus au Bien-aimé. »
Cantique strophe XXVI. Vers 5.


Douce intimité.

Hadewijch :
« Je vous ai goûté au lieu qui me convient, dans le secret de l’esprit. Il m’est doux que cette intimité bannisse toute dissemblance, tout intermédiaire de notre union, tout moyen de notre unité. » Hadewijch . Nouveau Poème VIII, Mgd XXIV.

St Jean de la Croix :
« Combien doux et amoureux / T’éveilles-tu dans mon sein / Où dans le secret tu fais seul ton séjour. / Et ton souffle savoureux, / Riche de gloire et de bien, / Combien délicatement tu m’énamoures ! » Vive Flamme d’Amour. Strophe IV.

Hadewijch :
« Soyez béni en tout temps, vous qui éveillez au bel amour et instruisez dans ses voies ceux dont la vie est d’aimer, vous qui donnez aux contemplatifs intelligence et lumière. » Nouveau Poème VII. Mgd XXIII

Commentaires de St Jean de la Croix :
« L’âme s’adresse ici à son Epoux avec beaucoup d’amour, l’estimant et le remerciant de deux effets admirables qu’il a faits quelquefois par le moyen de cette union. /…/ Le premier effet est un réveil de Dieu en l’âme et la façon dont il se fait est toute de douceur et d’amour. Le second est une aspiration de Dieu en l’âme, et sa façon est de bien et de gloire qui se communique en l’aspiration ; et ce qui en rejaillit ici sur l’âme, c’est de l’énamourer délicatement et tendrement.
Et partant, c’est comme si elle disait : le réveil que tu fais, ô Verbe Epoux, dans le centre et le fond de mon âme, qui est sa pure et intime substance – en laquelle tu demeures seul en secret et en silence, comme son seul Seigneur, non seulement comme en ta maison, ni seulement comme en ta couche, mais encore comme en mon propre sein, que tu tiens étroitement serré et uni – combien doucement et amoureusement le fais-tu ! »
Vive Flamme d’Amour ; Strophe IV ; déclaration

« Elle dit qu’il demeure secrètement en son sein, parce que ce doux embrassement se fait au fond de la substance de l’âme. Et ainsi cette âme en laquelle désormais il n’y a nul appétit ni autres images ni formes ni affections d’aucune chose crée qui fasse leur demeure, c’est en celle-là que le Bien-aimé demeure le plus secrètement, avec un embrassement d’autant plus intime, intérieur et étroit que plus elle est pure et seule de tout autre chose que de Dieu. » Vive flamme d’Amour, Strophe IV ; vers 3.


Regard simple

Hadewijh :
« Comme je poursuivais l’amour, je suis demeurée en lui, absorbée dans un simple regard. »
Nouveau poème IX . Mgd XXV

Commentaire de St Jean de la Croix
« Dieu secrètement et tout doucement va mettant l’âme en la sagesse et connaissance amoureuse, sans spécification d’actes, encore que quelquefois il les fasse spécifier en l’âme avec quelque durée. Et ainsi, l’âme aussi doit marcher avec une simple attention amoureuse vers Dieu, sans spécifier aucun acte, se comportant passivement sans apporter de son côté aucune diligence, mais seulement avec un regard amoureux tout simple, comme quelqu’un qui ouvre les yeux avec un regard d’amour. /…/ Partant, s’il arrive que de cette manière l’âme se sente mettre en silence et à l’écoute, elle doit oublier même l’exercice de cette attention amoureuse que j’ai dite, afin qu’elle demeure libre pour ce qu’alors le Seigneur lui veut. Elle ne doit user de cette attention amoureuse que quand elle ne se sent pas mettre en solitude, ou oisiveté intérieure, oubli, ou écoute spirituelle – lequel état, afin que vous le puissiez reconnaître, toutes les fois qu’il arrive se fait avec un paisible tranquillité et un engloutissement intérieur. Partant, en tout temps et en toute saison, dès que l’âme commence à entrer en ce simple et tranquille état de contemplation – ce qui arrive lorsque désormais elle ne peut plus méditer et n’y peut plus arriver – elle n’a que faire de se proposer des méditations, ni de s’appuyer à des saveurs et des goûts spirituels, mais elle doit se tenir désappuyée et sur ses pieds, ayant l’esprit entièrement détaché de tout cela. »
Vive Flamme Strophe III, vers 3
Hadewijch :
« Plongée dans la nescience, au-delà de toute appréhension, de tout sentiment, je dois garder le silence et rester où je suis comme en un désert que ne décrivent, que n’atteignent ni paroles ni pensées. »

Voilà ; il y aurait encore bien d’autres rapprochements possibles ; mon objectif qui était de donner à entendre l’unité des témoignages de St Jean de la Croix et de Hadewijch étant atteint, je crois, je vais m’arrêter là.

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Classement chronologique des poèmes de Hadewijch
(A partir du recueil « Ecrits mystiques des Béguines » Editions du seuil.)

Chaque poème de Hadewijch est un arrêt sur image bien énigmatique lorsqu’on le considère pour ce qu’il n’est pas, un arrêt justement. Paradoxe : car chacun constitue le moment d’un passage, d’une rupture, incompréhensible s’il n’est compris comme mouvement qui emporte l’âme amoureuse. Dire c’est fixer, mais dire c’est déjà passer.
Chaque poème tel un point sur une carte, devient lorsqu’il est relié aux autres la révélation progressive d’une trajectoire ; gémissement intime – souffrance ou louange -, présence d’absence qui altère l’être au cœur et le prive de sol, mais signe aussi de la parousie d’une Légalité mystérieuse en la chair, Eternelle, qui nous recréera tous.
Si chacun des poèmes est insaisissable justement parce qu’il ne peut être que le dévoilement d’un instant du grand et infini mouvement qui emporte l’esprit et la chair vers la transfiguration de tout le corps par Amour illuminé, alors c’est en chacun la tonalité qu’il faut écouter. La tonalité particulière au sein d’une symphonie ordonnée où se joueront aussi d’autres timbres. L’une ne prenant son importance que par rapport aux autres. Chaque gémissement est à entendre par rapport aux autres gémissements ; aussi les louanges. Ils dévoilent un temps pour chaque chose. Chacun gradue le désert sauvage d’un signe ; la grande perte, toujours plus profonde. Ainsi est-il possible de reconnaître l’époque de chaque poème et ainsi devient-il possible de situer chacun sur le chemin.

Relation mouvante. Déplacement dans l’ivresse d’abord.
Ensuite ? Une âme in-quiète à cause de la perte insoutenable ; plus de lieu où reposer la tête. Folie de l’amour fou, car la souffrance qui mène à l’abandon de soi pour être ce que je sais être depuis le commencement, Lui-moi, libère et donne la vie au plus fort de la tempête. Le coq chanta 3 fois pour elle aussi. Deuils et larmes. C’est à chaque fois le passage.
(Ac)calmé, le cœur enfin re-pose et tour à tour s’endort et s’éveille dans les bras de l’Aimé pour affermir ses frères.

Disons- le autrement :
Pour ordonner chronologiquement la rédaction des poèmes de Hadewijch, je m’appuierai sur ma propre expérience spirituelle ayant la ferme conviction - qui je crois ne peut être projection, mon récit propre en témoigne – qu’une commune expérience spirituelle nous réunit.


Le climat, de chaque poème me donne suffisamment d’indications pour reconnaître le moment du parcours où il a été composé, depuis le premier toucher suivi du temps de l’ivresse heureuse qu’elle évoque dans plusieurs strophes ainsi que les premiers effondrements et pertes, puis pour entrer en cette longue période que j’appelle la Grande Perte et qui débute par une rupture. Là commence son cri. La Bien-Aimée quittera père et mère, frères et soeurs, amis, maison, champs, tout ce qui fait son monde car en ce long exode elle sera dépouillée jusqu’aux os, pour qu’Il devienne os de ses os et chair de sa chair. C’est ici la préparation de la mariée pour son époux.
Je porterai attention :
1) Au degré de révolte => purification des sens
2) A la profondeur de la plainte => purification sens
3) Au seuil de tolérance à l’absence du Bien-Aimé => Purification sens et esprit
4) A sa façon de s’abandonner => purification sens et esprit
5) A la profondeur du dépouillement => purification esprit
6) Au niveau d’intimité de la relation, expérience => Purification esprit
7) A la tonalité générale de la parole, cri, appel à l’aide, plainte ou bien recul, joie, témoignage, enseignement.

Mais les choses ne sont pas si simples, la piste est un peu brouillée, car Hadewijch, dès l’entrée en ce temps de la Ténèbre, est avertie du chemin qui est le sien par tout un milieu spirituel qui l’entoure. Ainsi grâce ou à cause du témoignage de ceux qui sont passés par là, elle peut imaginer son parcours, prévoir, anticiper, croire être parvenue à un stade avancé de sa relation à Amour en toute illusion, car tout se rejoue sans cesse, mais toujours plus profondément dans l’âme. Pas simple encore de savoir si une plainte relève d’une épreuve douloureuse en un stade de purification nouveau ou d’une rechute après avoir vécu une avancée réelle vers l’union… Parce que je suis assuré d’avoir vécu une expérience intime proche, la tonalité générale là encore me permettra de me faire une idée.

Afin d’aider le lecteur à mieux se représenter les phases de ce « désert sauvage », un tableau de synthèse sera présenté où des termes appartenant à des milieux mystiques et à d’époques différentes, seront réunis. ( J’ai montré dans un précédent travail, la grande proximité d’expérience et les liens existant entre par exemple Hadewijch et St Jean de la Croix. D’autres liens existent entre Ruusbroec, Tauler, Hadewijch) et sûrement bien d’autres que je ne connais pas.

Tout ce travail je l’accomplis en communion avec mes sœurs et frères dans l a joie. Je l’offre tout particulièrement à Thérèse, sœur chérie.
Sommaire chronologique des Poèmes de Hadewijch

Période affective, purification des sens, phase 1 Grande perte

Poème 1 – (Str. Ged. I.)
Poème 8 – ( Str. Ged. III.)

Fin de période affective, purification sens et esprit, phase 2 Grande Perte

Poème 2 – (Str. Ged. III.)
Poème 5 - (Str. Ged. X.)

Poème 7 – (Str. Ged. XVI.)
Poèmes 11 – (Str. Ged. XXIV.)
Poème 12 – ( Str. Ged. XXVIII.)
Nouveau poème XII – (Mgd. XXVIII.)

Poème 4 – ( Str. Ged. VI.)

Période de purification de l’esprit, phase 3 Grande Perte

Poème 15 – ( Str. Ged. XXXVIII.)
Poème 16 – ( Str. Ged. XLI.)

Poème 3 (Str. Ged. V.)
Poème 10 – ( Str. Ged. XXII.)

Poème 6 – ( Str. Ged. XII.)
Poème 9 – ( Str. Ged. XIX.)
Poème 13 – ( Str. Ged. XXXI.)
Poème 14 – ( Str. Ged. XXXIII)

Passage union

Nouveau Poème X – ( Mgd. XXVI )
Poème 17 – ( Mgd. XIII.)
Poème 18 – (Mgd. XV.)
Poème 19 – (Mgd. XVI.)

Phase 4
Nouveaux Poèmes


Tableau récapitulatif des phases spécifiques à la voie mystique de contact
Classement des Poèmes et Nouveaux poèmes de Hadewijch
( les termes ici employés sont empruntés à différents courants )

( Durée des phases dite « affective » et « nuptiale » envisagée uniquement d’après mon expérience propre.)
N.B : Ce tableau permettra de mieux situer chronologiquement les poèmes de Hadewijch ci-dessous étudiés.
Classement chronologique des poèmes de Hadewijch

N.B : Extrait de « La pensée maîtresse d'après l'exposé du Saint »
La science de la Croix, Edith Stein, Editions Nauwelaerts, p 267

« C'est d'après ce court aperçu que nous croyons devoir comprendre la structure primitive du Cantique. Il s'agit d'une montée qui va d'un degré de l'union d'amour à l'autre, ou, si l'on veut d'une plongée toujours plus profonde (6). Il y a d'abord une rencontre passagère (1). Ensuite, succédant au désir et au tourment de la recherche (2), l'âme est élevée à une union très étroite (3). Un temps de préparation qui lui permet d'entrer de façon durable dans cette union y fait suite (4). Enfin, pour couronner le tout, la paix parfaite du mariage (5).
C'est à peine s'il peut être question en outre d'une division en trois voies ou en trois états : celui de purification, d'illumination et d'union. Ce sont là plutôt trois opérations qui, dans la vie de la grâce tout entière et tout au long de la voie mystique sont liées entre elles, même si dans les différents degrés, l'une ou l'autre passe parfois à l'avant-plan. Dans l'exposé du Cantique spirituel, l'union se trouve au commencement et à la fin, et elle domine le tout. C'est lorsqu'il s'agit de passer des fiançailles au mariage qu'il est surtout question de purification (3). L'illumination, elle, marche de pair avec l'union. (6)»

Correspondance des remarques d’ Edith avec le « tableau récapitulatif des phases spécifiques… »

(1) : Rencontre passagère = premier toucher ; suivi du temps du premier toucher =>
Ivresse et Manque. Purification dans le sens d’une orientation du désir désormais.
(2) : Désir et tourment de la recherche = Absence = temps de la purification des sens et de l’esprit.
(3) : L’âme est élevée à une union très étroite = retour de l’aimé pour des fiançailles,
qui n’est pas la même chose qu’un « toucher » car passage à une présence
d’absence autrement ou ce qui revient au même à une nouvelle manière d’union .
Temps du passage à une Absence encore plus paradoxale => Commencement d’une
purification encore plus profonde et douloureuse.

(4) : Un temps de préparation qui lui permet d’entrer de façon plus durable dans cette
union y fait suite = temps de la purification de l’esprit = anéantissement et
abandon.
(5) : Paix du mariage = conversion essentielle.
(6) : L’illumination marche de pair avec l’union : Après chaque rupture et chaque passage correspond une façon d’union nouvelle (renouvelée). A chaque manière d’union nouvelle correspond une illumination nouvelle ; c’est à dire paradoxalement à une Ténèbre toujours plus profonde, un désert sauvage toujours plus au large, jusqu’à cet événement de la Transfiguration de l’Absent qui est un ultime passage encore possible ici-bas, et qui est désigné sous les termes de paix du mariage ou conversion essentielle, création nouvelle, Nouvelle Alliance effective, etc…

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Etude de textes et classement chronologique


Poème 1 (Str. Ged. I)

Climat général :
• souffrance intime => Absence de Amour. Les touches de Amour ou présences sont rares, strophe 1 verset 2.
• sentiment de grande solitude et rupture, strophe 3 versets 3 à 7
• Persécutions et incompréhension de l’entourage, strophe 4,5,6.
• Révolte et lamentations, strophe 3.
• Pourtant semble garder espoir dans ces bouleversements intimes grâce à une certaine connaissance apprise et témoignages ; ton de récitation, strophe 7, 8 .
• Attente d’une amélioration grâce à connaissance des promesses, strophe 9.
• Pas de signe de doute comme dans le poème 2 (Str. Ged. III).

Commentaire :
Elle sait la promesse d’une victoire sur les épreuves inscrite dans la Parole et par le témoignage de ceux qui ont expérimenté cette Pâque. Elle attend en cette nuit les bénédictions qui récompenseront sa fidélité. En ce poème elle dit et espère, car pense connaître le chemin grâce au témoignage de ceux qui ont traversé ou accompli cette voie, strophe 2 versets 4 et 5.
Classement :
La manière dont se dit et se manifeste dans la parole, la souffrance et l’espérance de Hadewijch - c’est à dire la forme de son gémissement-, permet de situer ce poème au début de la grande perte c’est à dire pour reprendre une classification de St Jean de la Croix au début de la nuit obscure de l’esprit lorsque commence dans la voie mystique, la purification des sens.
Autre classification possible : Mystique affective.


Poème 2 – (Str. Ged. III.)

Climat général :
• Doute de son Amour, strophe 3, et doute d’elle-même, strophe 2.
• Plainte profonde, sentiment de rejet, strophe 8.
• Changements fréquents d’état, strophe 7.
• L’espérance ( selon la promesse et les témoignages ) d’une amélioration est mise en cause. Doute d’un mieux possible contrairement au poème I.

Commentaire :
Dans ce poème Hadewijch a déjà une certaine expérience de la Présence d’Absence, mais elle subit très douloureusement ces épreuves. Hadewijch connaît ses limites, strophe 4 et 9. Elle sait que son âme n’est pas encore disposée. Elle sait ses incapacités à répondre adéquatement à l’absence. Elle n’arrive pas à s’abandonner à l’agonie . Elle sait intimement pourtant ce qu’il convient de faire mais n’y arrive pas. Strophe 6.
Classement :
Ici Hadewijch témoigne d’une phase plus avancée de la « nuit de l’esprit » qu’au poème 1. Il s’inscrit dans une phase où s’opère conjointement une purification des sens et un commencement de purification de l’esprit. Il y a pertes et commencement d’un anéantissement du monde ancien en elle, début de la grande perte mais pas encore vraiment d’abandon de la volonté au Vouloir de l’Aimé.
A situer donc dans la phase 2 ( au début).

Poème 3 – (Str. Ged. V.)

Climat général :
- Patience et recul par rapport aux épreuves, absence de plainte.
- Possède un longue expérience
• - Connaît une contemplation plus stable, strophe 6 versets 5 à 7
• - Calme certain et apaisement même au cœur des « va et vient » de l’aimé et de l’absence, strophes 4,5,6.

Commentaire :
La douleur et le doute, les conflits intimes ont dans ce poème changé de forme. Ils sont vécu dans une relation plus intime et apaisée avec l’aimé, strophe 2. Il n’y a plus de révolte, ni de plaintes, seulement une longue expérience, et une vraie connaissance des manières de l’aimé, non plus par témoignage comme au poème 1, mais parce qu’elle a déjà accompli du chemin, strophe 1. Hadewijch a appris à patienter et à aimer sans retour.

Classement :
Ce poème est à situer en fin de période affective ou à l’entrée de la période nuptiale (le souvenir des changements affectifs étant encore très présent). La période de la grande perte est déjà bien avancée, purification des sens et de l’esprit bien entamée. La purification de l’esprit est effective.

Termes proches de Hadewijch 2 (mystique dite essentielle) :
- pure essence de l’amour, strophe 6
- Charité touche au fond de l’âme, strophe 3


Poème 4 . (Str. Ged. VI.)

Climat général :
• Désir très élevé et intense => souffrance vive d’amour strophe 1
• Expérience des va et vient de Amour, strophe 3.
• Relation ancienne et expérience du contact, strophe 4 vers 7 à 12
• Connaissance d’elle-même, de ses limites, strophe 6
• Dépouillement avancé, strophe 6 vers 7 à 9
• Détachement => errance, strophe 7

Commentaire :
Ce poème dit tout le désir d’une âme tendu vers Amour. Cette tension résulte à la fois d’une longue expérience des va et vient d’Amour, touches et longues absences, ainsi que d’une relation amoureuse réelle qui va en s’amplifiant.
Hadewijch que Amour souvent absent éclaire cependant, comprend son agonie, strophe 5.
Elle sait que son anéantissement est en cours.
Elle sait sa séparation et son errance, strophe 7.
Mais elle souffre encore terriblement de la séparation, strophe 6. Contrairement au poème III, il y a encore plainte.

Classement :
Ce poème est à situer en fin de période affective. La purification des sens est très avancée et la purification de l’esprit est en cours. Pourtant les sens réclament encore une jouissance. Le plus fort de la purification de l’esprit s’annonce. La plainte est vive car la nuit est déjà profonde. Le dépouillement est avancé.

Termes proches de Hadewijch 2 :
- n’ont cherché que votre essence, strophe 7.

Poème 5 – (Str. Ged. X.)

Climat général :
- Plaintes, lâchetés, oscillations et résistances, strophe 2 =>
- Amour mal assuré et « courre encore aux plaisirs étrangers », strophe 2
- S’appuie sur l’exemple d’autrui pour soutenir malgré tout son espérance, strophe 3
- Subit les « va et vient » de l’aimé douloureusement, strophe 5, faiblesse dans les épreuves ; elle entrevoit ses limites, strophe 4.

Commentaire :
L’amour de Hadewijch est encore mal assuré.
Elle sait ce qu’il convient de faire pour plaire à Amour, mais toujours trébuche et y répond charnellement, strophe 1.
Si elle conserve une espérance au creux des absences douloureuses et malgré ses manquements, c’est qu’elle connaît des « vaillants à la main forte au service d’Amour fidèles » qui sont passés par les mêmes épreuves, strophe 3. Mais son vécu intime ( connaissance d’expérience ) ne la porte pas jusque-là.
Elle commence à perdre certaines illusions sur ses capacités propres, strophe 4. Début de doute sur elle-même. Il ne lui reste plus qu’à appeler au secours, strophe 5.

Classement :
Le travail divin sur les illusions du moi semble commencer, strophe 4. L’âme perdue et lâche est amenée – ayant de moins en moins le choix - à s’en remettre à Amour, strophe 5. Pourtant Hadewijch résiste encore au travail de Amour, et cherche dans la relation une jouissance charnelle, strophe 2 . Tout ceci nous amène à situer ce poème en phase 2, c’est à dire en période de purification des sens et de l’esprit.

Poème 6 – (Str. Ged. XII.)

Climat général :
• Une paix certaine règne dans l’âme, strophe 2 et 3
• L’abandon de l’âme est signe d’une union en cours, strophe 3.
• Un amour complice commence de s’établir dans l’âme ; début d’une contemplation plus stable ; importance du regard, strophe 4.
• Expérience certaine due à des années de liaison et d’attention, strophe 5.
• Les tourments ont perdu de leur intensité, strophe 7.

Commentaire :
L’absence d’Amour ne tourmente plus l’âme de la même manière qu’autrefois, strophe 7. La purification des sens étant avancée, la jouissance n’est plus recherchée de manière charnelle ; une conversion s’est opérée par Amour. L’âme s’abandonne en confiance au vouloir d’Amour et accepte les absences car une relation assurée semble parvenue à la cime, strophe 1, même si la purification de l’esprit se poursuit, strophe 5.
Un lien intime, fort, complice, unit les amants, strophe 3. Il y a connaissance intime, strophe 3, 4, 5 ; une contemplation plus constante.

Classement :
Ce poème est à situer à la sortie de la grande perte, en fin de phase 3, lorsque commence l’union des amants.

Termes proches de Hadewijch 2 (mystique dite essentielle) :
• cette clarté le console, strophe 5
• adhère dans l’unité au clair objet qu’elle contemple, strophe 6
• artère secrète, strophe 6

Poème 7 – (Str. Ged. XVI.)

Climat général :
- Souffrance profonde et plaintes encore, strophe 2, mais témoignage d’une longue route déjà.
- Rechute dans une période d’absence de l’aimé. Perte plus grande que jamais, strophe 2 et 3.
- Nostalgie de périodes plus heureuses, strophe 5 et souvenir de la première rencontre, strophe 4.
- Pourtant début d’abandon au vouloir de l’aimé, strophe 8, 9, 10.
- Ferme attente, strophe 7. Conviction intime et assurance, strophe 11.

Commentaire :
Le ton est différent ici du poème 1er, par exemple, la souffrance est grande et il y a encore plaintes, mais l’âme est déjà suffisamment expérimentée et purifiée pour désirer s’abandonner au vouloir du Bien-Aimé quoi qu’il arrive, strophe 8 ; la purification des sens est avancée et celle de l’esprit est en cours d’où une certaine confiance alors qu’elle subit l’épreuve même de la grande perte.
Après une période d’accalmie, Hadewijch est retombée dans une nuit très profonde qui serait insoutenable ( la plainte en ce poème est très profonde) si n’était une connaissance intime de l’œuvre de Amour, d’où une ferme attente au cœur même d’un abîme immense.

Classement :
Ce poème est à situer en fin de période affective. La purification des sens est très avancée et la purification de l’esprit est en cours. L’âme est entrée en la période très pénible de la purification de l’esprit. La plainte est encore vive car la nuit est profonde, mais l’abandon s’annonce, ce qui est signe d’un travail de dépouillement avancé.

Termes proches de Hadewijch 2 :

- de l’amour n’entendent point l’essence, strophe 10


Poème 8 – ( Str. Ged. XVII.)

Climat général :

- rupture et manque => entrée dans la grande perte, strophe 2
- plainte, désespoir et révolte, strophe 3
- va et vient incessant, succession de présence et d’absence strophe 7
- => suite d’altérations et de changements radicaux d’état d’âme ; états affectifs chaotiques, strophe 11
- Amour mal assuré, pas de trace encore d’abandon, strophe 6
- sait par référence au témoignage des âmes nobles que l’épreuve est nécessaire, strophe 12

Commentaire :
Haderwijch dans ce poème témoigne déjà d’une certaine expérience d’Amour. Elle a connu des touchers d’amour et a eu jouissance de sa présence, strophe 7, des absences cruelles aussi, strophe 5 ou 6 par exemple. Ce qui frappe en ce poème est la non adaptation de l’âme à la situation qu’elle subit. Il n’y a pas du tout d’abandon à l’œuvre d’Amour. Elle résiste.

Classement :

La tonalité de ce poème révèle que la purification des sens est en cours mais qu’il n’y a pas encore purification de l’esprit. Les sens réclament du compréhensible et la jouissance de l’Aimé. Ceci amène à situer ce poème en phase 1, période de purification des sens à un moment dans la suite de présence d’absence où l’absence est cruellement ressentie.


Poème 9 – ( Str. Ged. XIX)

Climat général :

- Recul et expérience par rapport aux épreuves qui ne provoquent plus de chaos affectif ( comme au poème VIII), même si souffrance, strophe 4.
- Connaissance intime, sait patienter. Début contemplation, strophe 5, 10.
- Obscurité et absence cruelle pourtant, mais début abandon, strophe 7
- Tonalité du témoignage : témoigne en ce poème pour autrui

Commentaire :

L’absence d’Amour ne tourmente plus l’âme de la même manière qu’autrefois ; une certaine stabilité - fidélité dans l’absence- s’est installée. La purification des sens étant avancée, la jouissance n’est plus recherchée de manière charnelle ; une conversion est opérée par Amour, bien qu’il n’y ait pas encore de conversion essentielle. L’âme qui s’abandonne au vouloir d’Amour et accepte les absences dans une relation approfondie cherche encore Amour extérieurement. La purification de l’esprit en cours, strophe 5.

Classement :
Ce poème est à situer en toute fin de période affective alors que la tonalité devient nuptiale, strophe 10, et que l’âme s’enfonce dans la nuit profonde et paradoxale, strophes 13 et 14.

Termes proches de Hadewijch 2 :

- baiser de l’unité, strophe 10
- haute fidélité strophe 10
- Raison illumine l’abîme de l’Amour strophe 4

Poème 10 – ( Str. Ged. XXII.)

Climat général :
- Absence cruelle, plainte profonde, strophe 1
- Stabilité et fidélité dans l’épreuve, strophe 2
- Parvient à s’abandonner au désert sauvage, dans le « ni forme, ni raison, ni figure. » strophes 3 et 4
- Cherche encore extérieurement, strophe 5
- Commence d’apprendre le renoncement et le repos, strophe 6 et 7
- Repentir, strophe 9 et 10. Sait son néant.

Commentaire :
La purification de l’esprit est bien avancée. L’absence est cruelle mais elle sent profondément l’opération qui se fait en elle.

Classement :
Ce poème est à situer en période de grande absence, au plus fort de la purification de l’esprit. La « conversion essentielle » est en cours.

Termes proches de Hadewijch 2 :
- perdre en un désert sauvage, strophe 4
- ni forme, ni raison, ni figure, strophe 3
- haute fidélité, strophe 2

Poème 11 – (Str. Ged. XXIV)

Climat général :

- Connaissance intime
- Sait qu’il convient de s’abandonner et d’ « accepter sans révolte l’angoisse de l’amour » Strophe 4, vers 5 et 6
- Perte avancée, strophe 5
- Dépouillement, strophe 6
- Mais encore de nombreux doutes, strophe 7
- Difficultés avec l’esprit du monde, strophe 8


Commentaire :
Hadewijch possède lorsqu’elle rédige ce poème une connaissance intime de l’aimé mais le contact unifiant n’a pas encore atteint les couches profondes de l’être, strophe 7, il y a doute et plainte. La strophe 8 montre une Hadewijch encore en lutte douloureuse avec le monde => souffrance.

Classement :
Dans ce poème Hadewijch est entrée en purification de l’esprit : début abandon, dépouillement, mais l’union est encore à distance car signes de résistance au passage qui est anéantissement ; la chair se bat encore. La purification des sens n’est pas accomplie. A situer en fin de période affective cependant.

Termes proches de Hadewijch 2 ( dite mystique essentielle) :
- pure essence

Poème 12 – Str. (Ged. XXVIII)

Climat général :

- Tonalité : expérience et chemin certain accompli, strophe 2, 3, 4
- Evocation du toucher et de l’amour illuminé, strophe 5
- Evocation des hauts et des bas dans la relation, strophe 6

Commentaire :
Hadewijch en ce poème laisse entrevoir une longue expérience de la relation à Amour. La tonalité est celle de l’enseignement et du témoignage édifiant. Par contre il n’y a pas trace d’abandon véritable et encore moins d’anéantissement.
Résistance de l’esprit => La purification de l’esprit n’est pas si avancée qu’elle permette un passage vers l’union, strophes 6 et 8. Volonté propre encore.

Classement :
Amour n’a pas encore touché les couches profondes de l’être. Si la purification de l’esprit est bien avancée, ce n’est pas au point où l’âme n’a plus d’autre perspective et souhait profond que de se laisser s’anéantir en amour.
A classer avec les poèmes 7 et 11. Même période.


Termes proches de Hadewijch 2 :
- ire d’amour

Poème 13 – Str. Ged. XXXI

Climat général :

- Abandon intime, strophe 1
- Passage vers union en cours, strophes 2 à 5
- Montée d’un chant => signe de l’union entrevue, strophe 6
- Début d’une présence de paix, strophe 7
- Tonalité générale : témoignage, expérience, enseignement-partage

Commentaire :

Dans ce poème nous trouvons de nombreux signes d’une purification de l’esprit avancée. Le climat général est beaucoup plus serein que celui du poème 7 ou 11 par exemple. Hadewijch a du recul par rapport à une souffrance qui ne la plonge plus dans le doute ou comme au poème 1 dans la révolte.

Classement :
A situer au début de la période d’union. Ce poème décrit en tout cas la sortie de la période affective avec ses hauts et ses bas. Même période que le poème 6 par exemple.

Termes proches de Hadewijch 2 ( mystique dite essentielle) :
- loin … proche strophe 7
- essence strophe 1

Poème 14 – Str. Ged. XXXIII

Climat général :

- La tonalité est au témoignage
- Sent l’union, strophe 2
- Longue expérience de la purification des sens, strophe 5
- Témoigne de l’effet du « toucher » strophe 7 et strophe 9
- De l’effet de l’absence, strophe 10
- Témoigne de la difficulté à dire les « douces clartés »,
- Témoigne de l’abandon intime, strophe 12
- Intériorisation, strophe 13

Commentaire :

Hadewijch ne cherche plus Amour extérieurement ce qui est signe de purification de l’esprit, ni à en jouir (extérieurement par les sens) ce qui est signe de purification des sens. La tonalité qui est celle d’un témoignage assuré car d’expérience, le rappel de la juste contemplation strophe 13, ainsi que l’appel au pur abandon montrent que l’union est en cours.

Classement :
A situer en fin de purification de l’esprit. Entrée dans l’union.

Termes proches de Hadewijch 2 ( essence)
- Douces clartés strophe 11
- Pur abandon strophe 12
- Demeure intérieure strophe 13
- Que sa pure présence a touchés strophe 7
- Partager son essence strophe 4
- Haute nature de l’amour strophe 5


Poème 15 (Str. Ged. XXXVIII)

Climat général :

- Plainte et doute bien que longue expérience, strophes 2 et 5
- Subit le va et vient, strophes 5 et 6
- Relation ancienne et expérience du contact strophe 7
- Dépouillement avancé, strophe 7 et 8

Commentaire :

L’âme sait ici l’œuvre d’Amour. Elle accepte l’anéantissement car il y trouve récompense mais paradoxalement souffre encore d’être en amour dépouillée.
Cependant son expérience intime étant avancée, elle trouve du courage pour faire des pas vers le rien, strophe 7. Début du passage.

Classement :

Ce poème est à situer en fin de période affective. La purification des sens est très avancée et celle de l’esprit est bien en cours. Le passage vers l’union s’annonce.

Termes proches de Hadewijch dite 2 :
- n’ayant plus ni cœur ni pensée, strophe 7

Poème 16 – Str. Ged. XLI

Climat général :
- Longue expérience
- Evocation avec recul d’un long et pénible parcours, strophe 2 et 3. La tonalité est toutefois optimiste. Le ton est celui de l’enseignement.
- A déjà connu « pure intelligence et profonde paix », strophe 6
- Evocation du silence intérieur et de l’intériorisation, strophe 8. Contemplation

Commentaire :
Hadewijch peut évoquer parce qu’elle en fait l’expérience la paix qui s’installe dans une âme immobile, silencieuse ; le repos avec Amour et une paix profonde. Les exclamations (Ah !) ont une autre tonalité que celles par exemple du poème 1.
Il y a recul et connaissance. Le Ah ! est ici évocation et témoignage et non plus plainte.

A situer : Phase III, passage vers union en cours

Termes proches de Hadewijch 2 :
-Allées et venues soudaines ( voir nouveau poème III), strophe 4
-Pure intelligence strophe 6


Poème 17 – Mgd XIII

Climat général :

- Louange d’un amour paradoxal qui conduit cependant à l’union
- Le ton est celui du témoignage et du partage, strophe 3 => expérience et recul
- Union proche

Commentaire :

Contrairement au poème 1 par exemple où Hadewijch exprime dans l’épreuve même ses sentiments contradictoires et se plaint des manifestations antithétiques de Amour => signe de purification des sens, ce poème XVII montre clairement que Hadewijch a dépassé ce stade.

Classement :
Union proche

Termes proches de Hadewijch 2 :

- Abîme insondable, strophe 1
- Haute assurance, strophe 2

Poème XVIII – (Mgd XV)

Climat général :

- La tonalité est celle de la joie et de la louange et du partage édifiant Confiance nouvelle strophe 6
- Tout le poème est plein d’une vibration joyeuse et amoureuse strophes 9, 10…
- Signes de l’ébullition avant les noces, strophes 12, 13 par exemple
- Signes des dernières purifications avant les noces, strophes 9, 10, 11
- Tension et repos à la fois, le toucher d’Amour est là, même s’il n’y a pas extase, strophes 1 à 5

Commentaire :
On est tout près ici de la mystique dite « exemplariste » et essentielle, strophes 3 et 4, 12et 13.
Voir le poème 6 strophes 6 et 7

Classement :

A situer peu avant le mariage. Le passage de la Grande Perte est accompli.

Termes proches de Hadewijch 2 :
- Très doux repos strophe 4
- Je tends au-dessus de moi-même strophe 10
- Ce Dieu qui naît en moi, strophe 10
- Haute foi, strophe 11

Poème XIX – (Mgd XVI)

Climat général :

- Tonalité unitive dans tout le poème
- Grande connaissance des manifestations de Amour => peines et joies, souffrances et plaisirs, etc
- Connaissance aussi d’une fruition dans l’unité, et d’une vision intérieure strophe 2 et de l’union des deux substances « Dans cette clarté nous apprenons comme il faut aimer l’Homme- Dieu et le Dieu-Homme dans l’unité. » strophe 3

Commentaire :
Hadewijch témoigne de la « conversion essentielle » au terme d’une longue purification de l’esprit.

Termes proches de Hadewijch dite 2 et de mystique dite essentielle:

- Fruition, strophe 2
- voir intérieurement, strophe 2
- Clarté, strophe 3
- Essence et mode du bel amour, strophe 9
- Brise unitive, strophe 9
- Sans fond, strophe 9
- Trois dans l’unité, strophe 10 ( voir nouveaux poèmes IV et VI)


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Conclusion

En conclusion, je me contenterai de rappeler ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire dans un précédent travail sur Hadewijch : Il n’y a qu’une Hadewijch, j’en suis sûr.
Ses poèmes forment un ensemble qui, bien ordonné, permet de percevoir les phases successives d’un exode vers une vie nouvelle en union.
Comme je l’ai montré sommairement ci-dessus, certains poèmes de Hadewijch dite I (surtout ceux de la phase III, d’anéantissement et abandon) contiennent déjà en germe bien des expressions de Hadewijch dite II.
Diviser ce témoignage unique et un – bien que perpétuel mouvement - que constitue l’ensemble des poèmes de Hadewijch pour l’attribuer en partie à l’une et en partie à l’autre (Hadewijch I et II) revient à rendre tout ce cheminement mystique incompréhensible.

 

Philippe Marconnet

Suite : Exode intime et social

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